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Michel Bertrand

« La Brisure de 1942 » ou l’inlassable quête d’eux

Table des matières

Commençons par relater les faits. Des faits que caractérise, en apparence, leur extrême banalité. Au printemps 1942, selon Georges Perec, ou à l’automne 1941, d’après le témoignage de Bianca Lamblin, Cyrla Perec, jeune femme juive d’origine polonaise, conduit son fils Georges âgé de six ans à la gare de Lyon et le confie à un convoi interzone de la Croix-Rouge qui achemine diverses catégories d’enfants vers Grenoble. Des faits qui dissimulent, en réalité, une terrible tragédie. L’orphelin de guerre, dont le père engagé dans la Légion Étrangère est mort le 16 juin 1940, ne reverra en effet jamais sa mère. Après avoir vainement tenté de passer en zone libre, elle sera arrêtée à Paris le 17 janvier 1943, puis internée quelques jours au camps de Drancy, enfin déportée le 11 février vers Auschwitz dont elle ne reviendra jamais. L’orphelin, qui bien évidemment ignore son état d’orphelin, va vivre dans les Alpes de 1942 à 1945, d’abord à Villard-de-Lans auprès de son oncle et de sa tante paternels, Esther et David Bienenfield, puis à Lans-en-Vercors avec sa grand-mère paternelle, enfin de nouveau à Villard-de-Lans chez sa tante Berthe, la belle sœur d’Esther. 1

À la fin de l’été 1945, il quittera définitivement Villard-de-Lans et ira habiter à Paris chez son oncle et sa tante Bienenfield. Son père étant décédé et sa mère, selon la formulation administrative alors en vigueur, « actuellement déportée en Allemagne », son oncle est officiellement nommé tuteur de l’orphelin. À cette période, Georges Perec est âgé de neuf ans, il est intégré au sein d’une famille qu’il connaît bien et Ela, sa cousine, qui a le double de son âge, lui tient lieu de grande sœur. Il avait quatre ans lorsque son père a été tué, cinq ou six ans quand il a vu sa mère pour la dernière fois. Peut-il véritablement souffrir de leur absence ? Plus tard, il adoptera pour famille « la grande famille de la littérature »2. Puis, ce sera le groupe des Tunisiens du collège Geoffroy Saint Hilaire d’Étampes, ses compagnons de la Ligne Générale, les Oulipiens…

Or, « la brisure de 1942 »3 a profondément désorienté son être et, de ce fait, à la manière de cet ordre souterrain qui préside à tout désordre, orientera durablement son écriture. Sa vie durant, il demeurera obsédé par le fait qu’il ait pu mener une existence insouciante dans les Alpages alors que parallèlement sa mère était exposée à l’humiliation, à la souffrance, puis à la mort. Il est tenaillé par la honte d’être l’unique survivant de sa famille et pourtant de ne se souvenir de rien, de ne pouvoir témoigner au nom des siens. En 1958, il écrivit à son ami Jacques Lederer cette phrase terrible qui trahit sa déréliction : « Il valait mieux en fait crever à Auschwitz qu’en revenir. »4

Rendre compte d’eux que leur absence a rendus muets, telle est l’ambition qu’il s’assigne, lui qui est présent, telle est la mission qu’il assigne à son écriture, elle qui dispose de la parole. Le fil ténu, sinueux, fragile de cette quête d’eux, si ténu, si sinueux, si fragile qu’il semble le plus souvent invisible, traverse l’ensemble de son œuvre. Nous nous efforcerons de le saisir là où il paraît le plus aisément à notre portée, en l’occurrence dans W ou le souvenir d'enfance. Mais, chez Perec, l’illusion est trompeuse et ce qui semble facilité s’avère complexité extrême. D’entrée, le titre de cet ouvrage, que nous avions hâtivement identifié comme un récit autobiographique, déroute puisqu’il ne fait référence qu’à un unique souvenir d’enfance. Puis au début du chapitre IV, nous lisons : « Je ne sais où se sont brisés les fils qui me rattachent à mon enfance. »5 Ce fil ne serait donc pas unique comme l’était ce fils ? Enfin, ces initiales qui constituent le paratexte nous entraînent-elles vers la fiction de l’utopie (W) ou vers l’authenticité du témoignage (E) ?

Ce sont successivement ce singulier, ce pluriel et ces initiales que nous allons interroger afin de comprendre les déplacements, les dérangements et les bouleversements qu’ils suscitent.

Évoquer son enfance, ses souvenirs d’enfance, consiste pour  Georges Perec à s’exprimer sur le mode du dénégatif. Après avoir affirmé ex abrupto :

« Je n’ai  pas de souvenirs d’enfance. »6,

il se justifie en précisant :

« Mon enfance fait partie de ces choses dont je sais que je ne sais pas grand-chose. ».7

En 1983, huit ans après la publication sous forme de volume de W ou le souvenir d’enfance, Nathalie Sarraute fait paraître Enfance. Son texte débute ainsi :

« - Alors, tu vas vraiment faire ça ? « Évoquer tes souvenirs d’enfance… » […]   Tu veux « évoquer tes souvenirs »… il n’y a pas à tortiller, c’est bien ça.
- Oui, je n’y peux rien, ça me tente, je ne sais pas pourquoi… »8

Le dialogue mis en scène par la romancière entre la narratrice et son interlocutrice établit à quel point il peut être honteux « d’évoquer des souvenirs d’enfance ». Question de pudeur ? Question de sincérité, surtout ! Exhiber son moi d’autrefois, a fortiori révéler celui de son enfance, c’est le plus souvent la méthode la plus efficace pour dissimuler son moi véritable et lui substituer un moi fantasmé construit à l’aide de développements convenus et d’évocations attendrissantes dont la seule fonction est conative. Bref, pour les autobiographes, c’est faire le choix, comme le souligne Philippe Lejeune, « […]  de laisser leur autobiographie incomplète, fragmentée, trouée et ouverte. »9 Et, le soupçon de remonter du texte au genre, puis de l’énoncé à l’énonciation. Dire le moi est pour le moins aussi suspect que le dit du moi. Perec en a pleinement conscience, lui qui possède toute légitimité pour écrire un récit par définition et à tous les sens du terme intéressant, celui de l’orphelin :

« J’ai longtemps cherché à détourner ou à masquer ces évidences, m’enfermant dans le statut inoffensif de l’orphelin, de l’inengendré, du fils de personne. »10

Afin de s’extraire de cet écheveau inextricable, il recourt à ce que l’on peut nommer « un coup d’écriture ». Les souvenirs d’enfance deviennent le souvenir d’enfance. La substitution du singulier au pluriel érige « la brisure de 1942 » en acte fondateur conjointement de l’individu - l’orphelin -, du texte - le récit de l’orphelin – et de l’architexte – l’autobiographie de l’orphelin -. En effet, si nous admettons, comme l’établit Philippe Lejeune, que « L’identité est le point de départ réel de l’autobiographie »11, cette quête –conjointement enquête et queste – de l’orphelin est probablement de nature autobiographique.

« La brisure de 1942 » est fondatrice du texte car elle en occupe, comme le note Philippe Lejeune, le centre :

« La scène du départ à la gare de Lyon est à la fois au centre du livre (elle clôt la première partie des souvenirs d’enfance) et au centre de l’histoire. »12

Elle est aussi fondatrice de l’individu puisqu’elle constitue un inchoatif, un nouvel incipit de son existence, comme le précise Philippe Lejeune :

« C’est comme une seconde naissance : en acceptant de se séparer de lui, sa mère lui a donné la vie une seconde fois. Mais, cette fois, il ne la reverra plus jamais. »13

C’est donc à l’évidence une identité qui se forge lors de cette scène cruciale, une identité que se devra de restituer l’écriture lorsqu’elle rendra compte de cette scène.

Dans La Mémoire et l’oblique, Philippe Lejeune juxtapose sous le titre « Le Départ à la gare de Lyon en 1942 »14, six textes, dont trois figurent dans W ou le souvenir d'enfance, relatant l’événement. Le premier fragment textuel est extrait de la seconde sous partie du chapitre VIII consacrée à sa mère15 et il se caractérise par son extrême concision.Les faits, seulement les faits dans leur implacable succession. Un seul détail peut étonner au sein de ce compte-rendu lapidaire tant il détonne par son apparente insignifiance : l’achat d’un illustré par la mère pour son fils. Le deuxième texte, provenant du projet Lieux, et plus précisément de Vilin Souvenir 1, met l’accent sur deux circonstances liées à ce départ : le bras dans le plâtre, fait non mentionné dans le premier texte et, de nouveau, l’achat d’un illustré, désigné cette fois sans hésitation comme étant « un Charlot ». Plus surprenant encore, l’avant texte du 5 mars 1970 ne retient de cette scène que le « Charlot parachutiste » acheté par la mère à son fils. Le quatrième document, un avant texte non daté, évoque aussi l’achat de cet illustré, mais il est précisé auparavant que ce souvenir est « improbable ». Il est aussi fait référence à un problème de santé, mais cette fois un « bandage herniaire » s’est substitué au « bras dans le plâtre ». Le cinquième extrait textuel qui conclut le paragraphe liminaire du chapitre VIII, qui se trouve donc en amont dans le récit du premier texte cité par Lejeune, fait mention d’ « un bras en écharpe » en précisant qu’aucun membre n’est cassé et de l’achat d’un « Charlot » par sa mère sans que cette information ne soit mise en doute. Le dernier texte, enfin, indéniablement le plus long, se distingue également des autres par le fait qu’il est doté d’un titre, « Le Départ ». Il conclut le chapitre X qui est le dernier de la série du « Souvenir d’enfance » de la première partie du récit. D’entrée est relaté l’achat du « Charlot » dont la couverture donne lieu à une ample description. Puis, la présence d’un bras en écharpe est justifiée par la nature du voyage, un convoi organisé par la Croix-Rouge. Aussitôt affirmé, l’argument est démenti : ni bras en écharpe, ni évacuation de blessés. C’est alors qu’est réintroduite une hypothétique référence à un bandage herniaire. S’ensuit une longue controverse s’efforçant de déterminer quand, où et comment il fut opéré d’une hernie et même d’une appendicite. Puis, s’ouvre un métatexte glosant l’ensemble de ces informations et leur conférant à la fois une origine et une signification en soulignant qu’en 1958, dans le cadre de son service militaire, il fit son premier saut en parachute. Toutefois, alors que la clé du mystère semble livrée, recourant à une note dont, il est vrai, l’appel précède le métatexte, il atteste l’authenticité de la double opération à Grenoble.

Que retenir de ce souvenir d’enfance ? De ce souvenir d’enfance au singulier ? Précisément qu’il est singulier et que cette singularité traverse chacune de ses réécritures. En effet, il peut paraître pour le moins déroutant que la mère soit si peu présente au sein de cette scène, que l’enfant en revanche soit, lui, omniprésent, que l’achat d’un illustré, que la présence ou l’absence d’un bras en écharpe acquièrent une telle importance. Il semble donc en la circonstance que ce soit le narrateur qui se conduise comme un Charlot !

Il suffit néanmoins pour l’heure de noter qu’à cet instant tout bascule pour l’enfant, qu’il devient singulier – seul et orphelin -, privé qu’il est subitement de « suspension », de « soutien », de « prothèse ». Or, il l’affirme douloureusement : « Pour être, besoin d’étai. »16 C’est à ce moment-là, l’architecture du livre l’atteste, que « se sont brisés les fils qui [le]   rattachent à  [son] enfance. »

Il est remarquable qu’une seule des versions de l’épisode comporte une date, en l’occurrence la plus ancienne. Il est tout aussi remarquable, nous l’avions déjà noté, que cette date soit fausse. « C’était en 1942 »17, écrit Perec. Mais Philippe Lejeune de préciser à propos de l’événement :

«  Georges Perec et sa mère n’étaient pas venus seuls à la gare de Lyon, Cécile était accompagnée de sa nièce Bianca. Selon cette dernière, Georges Perec se trompe en situant en 1942 ce départ, qu’elle situerait plutôt à l’automne 1941. »18

Récapitulons : la date est erronée, les circonstances falsifiées, les événements inventés… De surcroît, la mystification est grossière. Comme le souligne Philippe Lejeune :

« […] était-il possible qu’on vende à la gare de Lyon, en 1942, un illustré représentant Charlot parachutiste ? Chaplin est l’auteur du Dictateur (1940), l’Allemagne est en guerre avec les Etats-Unis depuis décembre 1941, et les parachutes ennemis n’ont jamais bonne presse… »19

À l’évidence, la contrainte qui régit ce texte est l’affabulation procédant sur le mode du brouillage des signes afin précisément de brouiller les pistes. Or, chez Perec comme chez les Oulipiens, toute règle implique le recours à un clinamen, à savoir une infraction flagrante à la règle au sein même de la règle. Bernard Magné note à ce propos :

« […] la vulgate oulipienne voit dans le clinamen à la fois un fonctionnement – c’est une déviation, un manquement par rapport à la règle, un écart par rapport à la contrainte – et une fonction -  il entraîne un enrichissement, un apport supplémentaire de sens. »20

Certes, le lieu où se déroule la scène constitue en soi un clinamen, en ce sens où « le départ » s’est effectivement effectué à la gare de Lyon. De surcroît, le convoi se dirigeait bel et bien vers Grenoble et le jeune Perec allait, c’est incontestable, à Villard-de-Lans.  Nous reviendrons ultérieurement sur les raisons qui ont conduit le jeune Perec à être aussi respectueux de la réalité spatiale. Préoccupons-nous d’abord des dates. En effet, le texte ne cite pas une seule date, il en mentionne deux. Elles figurent aux deux extrémités du corpus constitué par Philippe Lejeune : 1942, au début du premier texte ; 1958, à la fin du dernier. Or, Paulette Perec l’atteste, « […] il effectue en avril / mai [1958] le stage de saut en parachute et obtient le brevet de parachutiste »21 lors de son service militaire au 18° régiment de parachutistes à Pau. Donc, le fait est avéré, référé correctement au sein de la chronologie autobiographique. Mais, en l’occurrence, si cette date détient au sein du texte une quelconque importance, c’est parce qu’elle en recouvre une autre qu’ainsi elle dissimule. De fait, quel lien entretiennent entre eux la scène de séparation d’avec sa mère et son premier saut en parachute ? Paulette Perec nous le révèle :

« […] en octobre 1958, elle [sa mère] est déclarée morte à Drancy le 11 février 1943 ; le 10 novembre lui est attribué […] le titre de déportée politique. »22

Le dénouement de la pièce qui avait débuté en 1941 ou 1942 se situe très précisément en 1958, seize ans plus tard. La mention de la durée qui sépare ce début de cette fin n’est pas non plus dénuée d’importance. Si l’on se reporte à la théorie des aencrages arithmétiques élaborée par Bernard Magné, l’on constate que le clinamen opérait aussi numériquement par addition puisque 43 et 16 (4 + 3 = 1 + 6) font également 7. De plus, conformément au principe exposé par Dupin dans La Lettre volée de Poe qui consiste à déposer « […] sa lettre juste sous le nez du monde entier, comme pour mieux empêcher un individu quelconque de l’apercevoir »23,   Georges Perec écrit au bas de la note 26 et dernière du chapitre VIII :

« Ma mère n’a pas de tombe. C’est seulement le 13 octobre 1958 qu’un décret la déclara officiellement décédée, le 11 février 1943, à Drancy (France). »24

Ce chapitre où les notes occupent plus de place que le récit proprement dit, mais qui contient néanmoins deux versions du souvenir d’enfance, ne comporte curieusement aucune note faisant référence à « la brisure de 1942 ». Cette stratégie a pour fonction d’empêcher le lecteur de déceler le lien qui existe entre les deux faits, de renouer le fil qui les lie. Or, l’incipit du chapitre IV l’affirme, il n’y a pas un fil, mais des fils. Et ils se sont brisés. Ou plus précisément, il y a bel et bien un fil, celui du récit, et il relie très précisément ces fils qui se sont brisés. Donc :

« Je ne sais pas où se sont brisés les fils qui me rattachent à mon enfance. »25

Puis :

« […] je pus lire, dans la minute même du saut, un texte déchiffré de ce souvenir : je fus précipité dans le vide ; tous les fils furent rompus ; je tombai, seul et sans soutien. »26

D’une séparation l’autre, en quelque sorte. Mais aussi de « je ne sais pas » à « je pus lire ». Il fallait bien seize ans pour comprendre un fait aussi évident qu’inacceptable, il fallait plus de seize ans pour l’admettre, et bien plus encore pour l’écrire. « Charlot parachutiste », le bras en écharpe, le bandage herniaire, autant de leurres pour conférer un visage à la morte, pour exprimer la douleur de l’orphelin, pour renouer grâce à l’écriture les fils qu’a sectionnés « l’Histoire avec sa grande hache ». 27

Si, au sein de ces jeux de trompe l’œil, de faux-semblants, de faux-fuyants, seule subsiste l’authenticité des lieux, c’est parce qu’ils sont les aencrages du drame. Aencrages que Bernard Magné définit comme :

« […] de véritables formes-sens, renvoyant d’un côté à des procédés concrets d’écriture, à des réglages textuels précis, et de l’autre à un épisode-clef de la biographie […] »28

Le déplacement du jeune  Georges Perec pourrait, en effet, être résumé ainsi : 1941 ou 1942 – 1945, de Paris – gare de Lyon à Paris - gare de Lyon via de longues vacances à Villard-de-Lans et à Lans-en-Vercors. Une parenthèse enchantée dans les marges de l’Histoire. À la montagne. Au grand air. Avec grand-mère, cousins, cousines, oncles et tantes. Tantes, surtout. Mais, le narrateur, retrouvant l’état d’esprit de l’enfant d’alors, feint de ne pas s’en étonner :

« Peut-être y avait-il des époques à tantes et des époques sans tantes ? »29

Gilbert Bécaud a bien chanté le souvenir de ses « tantes Jeanne » ! Le parcours est circulaire, l’écriture neutre, les faits ordinaires. Le départ :

« Un jour elle m’accompagna à la gare. C’était en 1942. C’était la gare de Lyon. »30

Le retour :

« On était partis un soir. On est arrivés à Paris le lendemain après-midi. Ma tante Esther et mon oncle David nous attendaient sur le quai. En sortant de la gare, j’ai demandé comment s‘appelait ce monument ; on m’a répondu que ce n’était pas un monument, mais seulement la gare de Lyon. »31

Toutefois, derrière cette évocation lénifiante, sourd le drame : celle qui était présente lors du départ a été remplacée par d’autres personnes, l’enfant ne reconnaît pas sa gare de départ, il l’identifie à un monument, à un mausolée peut-être. La suite du texte renforce cette atmosphère lourde que dissimule le caractère fluide et limpide de l’expression écrite :

« On est montés dans la onze-chevaux noire de mon oncle. »32

Véhicule mémorable, en effet, puisque le deuxième « Je me souviens » énonce :

« Je me souviens que mon oncle avait une 11 CV immatriculée 7070 RL2. »33

Noire comme le vêtement de deuil que portait, selon le témoignage de Bianca Lamblin, Cyrla Perec le jour où elle conduisit son fils à la gare de Lyon. 11.2 comme le jour et le mois qui figurent sur la date officielle de la mort de cette même Cyrla Perec.

Aencrages, numérologie, contraintes, clinamens, leurres, feintes, tous les textes de Perec sont cryptés, et singulièrement W ou le souvenir d'enfance. Au sein d’un récit où l’identité vacille, les repères deviennent flous car ils sont suspects, les certitudes réversibles car aléatoires. La genèse du faire informe de la douleur qui a étreint Perec tout au long de son projet. Entre les dessins « […] des sportifs aux corps rigides, aux faciès inhumains […] »34 qu’il crayonne en 1947-1948 sur des feuilles de cahier et qui conduiront le docteur Berge à lui faire suivre une psychothérapie avec Françoise Dolto et le récit achevé qui sera publié en avril 1975, il se sera écoulé vingt-sept, vingt-huit ans. Vingt-sept, vingt-huit ans durant lesquels il aura fait une fugue, tenté de se suicider, entrepris plusieurs cures psychanalytiques…Cette souffrance est suscitée par le désir conjointement de nommer et de refuser de nommer ce qui en tout état de cause est innommable, par la volonté d’évoquer Auschwitz et l’évidence qu’il ne peut le faire puisqu’il se trouvait à Villard-de-Lans. Ce creux, ce vide, cette absence, il les comblera de manière dérisoire dès le paratexte de l’œuvre par deux initiales : W et E.

Le titre du texte architextualisé « récit » sur la couverture du livre est, rappelons le, W ou le souvenir d'enfance.35 La conjonction de coordination indiquant l’association serait, en effet, plus légitime puisque, à l’évidence, ce récit est constitué de deux récits entrecroisés, son fil narratif étant tissé par deux fils hétérogènes et l’autonomie de chacun mise en exergue par des polices de caractères différentes, droites pour l’un, italiques pour l’autre. Ainsi, de nouveau, le singulier se substitue au pluriel. Perec nous enseigne, ce faisant, que 1 + 1 = 1. 1 + 1 + 1, plutôt ! En effet, l’ouvrage comprend deux parties et, si effectivement chacune des deux parties contient deux textes, sans contestation possible le contenu du texte en italiques s’est modifié d’une partie à l’autre. En fait, si la seconde partie concerne directement W, la première constitue un long préambule à W, un avant W en quelque sorte. Or, si l’on se réfère à l’ordre alphabétique, avant W il y a V. Toutefois, aucun V ne figure dans cette première partie qui relate l’histoire d’un certain Gaspard Winckler dont l’identité a été empruntée à un jeune garçon disparu dans un naufrage au large de la Terre de Feu. G W, donc. Maintenant, si l’on prend en considération l’autre récit qui, par contraste, se caractérise par sa linéarité chronologique, l’on constate toutefois que l’action se déroule exclusivement à Paris dans la première partie, essentiellement à Villard-de-Lans dans la seconde. Un avant Villard-de-Lans précédant un Villard-de-Lans, donc.

La séparation entre la première et la seconde partie du récit est matérialisée par une page blanche sur laquelle figurent en son centre des points de suspension encadrés par des parenthèses. C’est évidemment ici que se brisent les fils du récit. En effet, c’est au sein de cette parenthèse que se dissout Gaspard Winckler, par ailleurs personnage récurrent dans l’œuvre de Perec et qui, du Condottiere à La Vie mode d’emploi, représente le faussaire, le manipulateur et le falsificateur. De cette disparition reproduisant celle de la mère à la gare de Lyon naissent G, le petit garçon de V, et W, l’île où a disparu un autre petit garçon nommé Gaspard Winckler, mais aussi W, l’utopie, le fantasme, le cauchemar qui se substitue à A où ne se trouvait pas G. Et l’enfant qui affirmait au début du chapitre II, premier chapitre de la première partie consacrée au « souvenir d’enfance » :

« Je n’ai pas de souvenirs d’enfance »36,

déclare au début du chapitre XIII, premier chapitre de la seconde partie consacrée au « souvenir d’enfance » :

« Désormais, les souvenirs existent, fugaces ou tenaces, futiles ou pesants, mais rien ne les rassemble. »37

De même, le narrateur homodiégétique qui faisait part de ses réticences au début du chapitre I, premier chapitre de la première partie consacrée à W :

« J’ai longtemps hésité avant d’entreprendre le récit de mon voyage à W. »38,

est relayé par un narrateur anonyme qui amorce son récit en recourant à l’hypothétique :

« Il y aurait, là-bas, à l’autre bout du monde une île. Elle s’appelle W. »39

Il suffit donc de croiser les fils ainsi tendus pour susciter la signifiance du texte et, ce faisant, se convaincre que Perec n’a pas commis d’erreurs dans le choix de la conjonction de coordination du titre. C’est parce qu’il y aurait une île qui s’appelle W, que rien ne rassemble les souvenirs d'enfance de l’adulte, que l’enfant lors de son départ à la gare de Lyon nécessairement portait son bras en écharpe ou était doté d’un bandage herniaire et que logiquement il fut procédé sur lui à une double ablation à Grenoble. Celui qui fut si soudainement et si brutalement privé de son père, puis de sa mère, ne peut être qu’un être rompu dont les souvenirs sont disjoints et l’écriture brisée. Dans le « prière d’insérer » reproduit en quatrième de couverture, Perec encourage son lecteur à procéder à une lecture conjointe de cette disjonction érigée en système :

« Il y a dans ce livre deux textes simplement alternés ; il pourrait presque sembler qu’ils n’ont rien en commun, mais ils sont pourtant inextricablement enchevêtrés, comme si aucun des deux ne pouvait exister seul, comme si de leur rencontre seule, de cette lumière lointaine qu’ils jettent l’un sur l’autre, pouvait se révéler ce qui n’est jamais tout à fait dit dans l’un, jamais tout à fait dit dans l’autre, mais seulement dans leur fragile intersection. »40

De ce fait, le récit d’enfance figure tant dans l’un que dans l’autre texte, tant au sein de l’autobiographie que de la biographie de Gaspard Winckler. Bernard Magné a démontré que le chiffre 43, année officielle du décès de sa mère, était omniprésent à l’intérieur de ce  texte sous la forme dissociée 4 et 3 ou, par inversion 3 et 4. Il précise à ce propos :

«  […] l’inscription du 43 ressemble à cette écriture non liée que Perec dit avoir été la sienne jusqu’à l’âge de dix-sept ou dix-huit ans : il appartient alors au lecteur de construire le 43 à partir de ces éléments disjoints. »41

Or, cette disjonction caractérise également les initiales des villes puisque le système arithmétique mis en place ici est celui du + 2 :

« Je suis né […] à R (…) Au bout d’un an passé en France, au centre d’instruction de T […] À V, au cours d’une permission, je désertai. »42

Or, bien évidemment, par inversion, c’est – 2 qu’il faut lire. D’ailleurs, derrière le rythme allègre de la comptine ou le ton faussement naïf du conte, est tapie l’horrible réalité : R est située « non loin de A » ; après moult pérégrinations, Gaspard Winckler s’installe en Allemagne à H. Et, surtout quelle relecture de « « la brisure de 1942 » nous propose la désertion de V à l’occasion d’une permission ! Désormais, la responsabilité des faits et son corollaire, la culpabilité, incombent à G.

Racheter cette faute, c’est entreprendre la quête de – 2, c’est compenser par la parole, lui qui désormais seul la détient, le silence d’eux qui sont muets à tout jamais, c’est leur dédier ce livre qui exprime si douloureusement sa déréliction d’être pour toujours séparé d’eux. Certes, l’énigmatique dédicataire de l’ouvrage désigné par la lettre majuscule E pourrait être, comme on l’a suggéré, Esther, sa tante paternelle qui l’a recueilli à Villard-de-Lans, puis adopté à Paris, ou Ela, sa cousine, qui lui a tenu lieu de grande sœur et qui sera la légataire universelle de son œuvre. Mais ce serait faire fi du souvenir d’enfance, de W et de l’inlassable quête qu’il poursuit dans son récit de ce père et de cette mère qu’il a somme toute si peu connus. Comme cet X dont il se souvient, non parce qu’à Villard-de-Lans un homme l’utilisait pour scier son bois, mais parce qu’il est « lettre devenue mot »43, cet E est devenu pronom personnel et désigne ceux qu’il ne peut plus nommer. L’hommage – mais s’agit-il d’un hommage ? Il s’agit plus certainement d’un appel - est crypté, mais conformément à ce qu’écrit Gérard Genette il implique le lecteur en qualité de témoin :

« Quel qu’en soit le dédicataire officiel, il y a toujours une ambiguïté dans la destination d’une dédicace d’œuvre, qui vise toujours au moins deux destinataires : le dédicataire, bien sûr, mais aussi le lecteur, puisqu’il s’agit d’un acte public dont le lecteur est en quelque sorte pris à témoin. »44

Ainsi, grâce au lecteur, la mémoire d’eux se perpétuera et Cyrla Perec, enfin, disposera d’une tombe.

Deux textes de Lieux appartenant au corpus « Mabillon- souvenir » ont été rédigés dans le train entre Paris et Grenoble. Le premier fut écrit le 24 décembre 1970 « dans un train bondé de Grenoble à Paris »45, le second le 9 décembre 1974 « dans le train entre Paris et Grenoble »46. Respectant la contrainte qui régit la série, Perec évoque certains de ses souvenirs liés à Mabillon et ne traite nullement de « la brisure de 1942 ». De surcroît, l’aller-retour ainsi effectué à quatre ans de distance procède en sens inverse de celui entrepris en 1941 ou 1942 - 1945. Toutefois, érigeant le principe de l’inversion en système de fonctionnement, il précise que le train ralliant Paris depuis Grenoble est « bondé ». « Bondé » car il emprunte ce train la veille de Noël. Mais « bondé » comme devait l’être aussi celui qu’avait affrété la Croix-Rouge. « Bondé » comme l’était sans conteste le convoi qui quitta le 11 février Drancy à destination d’Auschwitz. Dans le train Paris - Grenoble, il trace quelques lignes sur sa feuille d’une petite écriture parfaitement lisible, puis avant de s’interrompre, il note :

« (difficulté d’écrire dans le train) »47

Or, Perec possédait la faculté d’écrire dans n’importe quelles conditions et dans n’importe quelles circonstances : dans le train, dans l’avion, dans le métro, en marchant… Aussi faut-il substituer l’adjectif démonstratif à l’article défini au sein de la phrase. C’est dans ce train qu’il est difficile d’écrire. Et, les raisons en sont aisément compréhensibles.

« La brisure de 1942 » est perceptible dans l’ensemble de l’œuvre perecquienne. Brisures, cassures, ruptures, fractures émaillent la quasi-totalité des textes, conférant un halo autobiographique même aux œuvres les plus ludiques. La perte d’eux se situe au centre de la démarche littéraire de celui qui est demeuré sa vie durant traumatisé par le souvenir d'enfance. Cette disparition donnera forme à son roman lipogrammatique en e, mutilera son identité en ôtant  les e de son prénom et de son nom… Mais la perte suscitera la quête, la quête inlassable d’eux dont Les Revenentes constituent l’exemple le plus manifeste.

Toutefois, W ou le souvenir d'enfance demeurera le récit pivot, au sein de l’œuvre, de cette destinée qui a basculé en l’espace d’un instant. Témoignage majeur, au sens perecquien des termes, d’un déplacement anodin qui a engendré les bouleversements les plus considérables.

Notes de base de page numériques:

1 Sur cette période de la vie de  Georges Perec, cf. Paulette Perec (Dir.), Portraits de  Georges Perec, Bibliothèque nationale de France, 2001, p. 24-27 et David Bellos, Georges Perec une vie dans les mots, Seuil, 1994, p. 84-101.
2 C’est ainsi qu’il nomme les écrivains qu’il lit et relit depuis son plus jeune âge. Claude Burgelin évoque à ce propos une « parenté enfin retrouvée » (Claude Burgelin, Georges Perec, Seuil, coll. Les Contemporains, 2002, p. 31.)
3 Nous empruntons cette formulation à Claude Burgelin. Cf. Claude Burgelin, op. cit. p. 23.
4  Georges Perec, cité par Paulette Perec, « Chronique de la vie de Georges Perec », op. cit., p.15.
5  Georges Perec, W ou le souvenir d'enfance, Denoël, 1983, p. 21.
6 Ibid., p. 13.
7 Ibid., p ; 21.
8 Nathalie Sarraute, Enfance, Gallimard, 1983, p. 9.
9 Philippe Lejeune, Le Pacte autobiographique, Seuil, coll. Points Essais, 1996, p. 43.
10  Georges Perec, op. cit., p. 21.
11 Philippe Lejeune, op. cit., p. 38.
12 Philippe Lejeune, La Mémoire et l’oblique, P. O . L, 1991, p. 82.
13 Id.
14 Ibid., p. 79 – 82.
15 La première sous partie de ce chapitre est dévolue à son père.
16  Georges Perec, op. cit., p.77.
17 Ibid., p. 48.
18 Philippe Lejeune, La Mémoire et l’oblique, p. 83.
19 Ibid., p. 82.
20 Bernard Magné, Georges Perec, Nathan, coll. 128, 1999, p. 43.
21 Paulette Perec, art. cit., p. 49.
22 Ibid., p. 55.
23 Edgar Allan Poe, Histoires extraordinaires, Gallimard, coll. Folio, 1973, p. 109.
24  Georges Perec, op. cit., p. 57.
25 Ibid., p. 21.
26 Ibid., p. 77.
27 Ibid., p. 13.
28 Bernard Magné, op. cit., p. 28.
29  Georges Perec, op. cit., p. 94.
30 Ibid., p. 48.
31 Ibid., p. 212.
32 Id.
33  Georges Perec, Je me souviens, Hachette, coll. Hachette – Littératures, 2002, p. 13.
34 Georges Perec, W ou le souvenir d'enfance, p. 219.
35 C’est nous qui soulignons.
36 Ibid., p. 13.
37 Ibid., p. 93.
38 Ibid., p. 9.
39 Ibid., p. 89.
40  Georges Perec, op. cit., Quatrième de couverture.
41 Bernard Magné, op. cit., p. 67.
42  Georges Perec, op. cit., p. 11.
43 Ibid., p. 105.
44 Gérard Genette, Seuils, Seuil, coll. Points Essais, 2002, p. 137.
45  Georges Perec, « Mabillon - Souvenir 2  », manuscrit en date du 24 décembre 1970, fonds Perec, Bibliothèque de l’Arsenal.
46 Georges Perec, « Mabillon - Souvenir 5  », manuscrit en date du 9 décembre 1974, fonds Perec, Bibliothèque de l’Arsenal.
47 Id.

Pour citer cet article :

Michel Bertrand. «« La Brisure de 1942 » ou l’inlassable quête d’eux». [actes du colloque] Déplacements, dérangements, bouleversement : Artistes et intellectuels déplacés en zone sud (1940-1944), Bibliothèque de l'Alcazar, Marseille, 3-4 juin 2005 organisé par l'Université de Provence, l'Université de Sheffield, la bibliothèque de l'Alcazar (Marseille). Textes réunis par Pascal Mercier et Claude Pérez. Url : http://revues.univ-provence.fr/lodel/ddb/document.php?id=82 [article consulté le ]
affiliation : Université de Provence