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Laurent Broche

Julien Luchaire, itinéraire d’un Français faussement « moyen » pendant la tourmente.

Table des matières

Julien Luchaire a plus de soixante ans lorsque la Seconde guerre mondiale éclate. Fils du médiéviste Achille Luchaire et petit-fils de Jules Zeller, cet « héritier », après des études brillantes - ENS, agrégation de grammaire, École française de Rome, doctorat – devient - de 1901 à 1920 - Maître de conférences puis Professeur de langue et littérature italiennes auprès des Facultés de Lyon puis de Grenoble. Dès 1909, il débute en parallèle une belle carrière dans les relations culturelles internationales. Il fonde, puis dirige, l’Institut français de Florence, institution pionnière en matière de rayonnement de la culture française à l’étranger1. Nommé Inspecteur général de l’instruction publique en 1920, il exerce en parallèle de nombreuses responsabilités auprès de la SDN. Surtout, il effectue un gros travail pour faire créer l’Institut international de Coopération intellectuelle à Paris, ancêtre de l’UNESCO2, dont il est élu directeur en juillet 19253. Il en démissionne dès 1930 quand il sent qu’il n’est pas suivi dans la voie d’une plus grande internationalisation de l’institution. Il résume alors ses convictions dans Le Désarmement moral4 où il appelle à un « internationalisme » d’un genre nouveau qui poserait les fondements spirituels d’un ordre international pacifique et explique qu’il faut désarmer les mentalités et les esprits car les guerres s’avèrent extrêmement coûteuses pour l’humanité.

Détaché de ses responsabilités à la SDN, il ne peut renouer, faute de poste vacant, avec l’inspection. Il refuse, parce qu’il trouve cette opportunité peu « émouvante » et qu’elle obligerait sa femme à un « exil en province », le poste de recteur de l’Université de Rennes. Jusqu’en 1938, année où il retrouve son métier d’inspecteur général, il n’occupe pas de véritable fonction officielle. Homme au large spectre de fréquentations - depuis le communiste Marcel Cachin jusqu’à Maurice Barrès -, il se présente un peu par hasard aux élections législatives dans les rangs du parti radical. Il n’est pas élu, et cela reste sa seule tentative électorale. Fort de son expérience internationale, il enseigne à l’École des Hautes Études Sociales, dont il préside le comité d’enseignement de 1932 à 1937, et y fait créer une section d’Hautes Etudes Internationales pour préparer aux concours du quai d’Orsay. Plus surprenant, il débute une carrière à succès d’auteur de théâtre5. Ainsi, alors que la guerre commence, Julien Luchaire apparaît, de par ses fonctions passées et présentes, doté d’un immense carnet d’adresses qu’a renforcé son mariage en 1929, en troisième noces, avec une intellectuelle allemande.

En septembre 1939, une dépêche du Ministère stoppe ses vacances à Sanary. Luchaire remonte vers la capitale en urgence puis part à Grenoble assister le Recteur dans la quête de remplaçants pour les mobilisés gagnant le front, Pendant plusieurs mois, il fait de constants allers-retours entre Paris, où continue de résider sa femme, et la province. En mai 1940, il emmène son épouse, accompagnée de sa mère et de sa fille, dans une tournée d’inspection dans le Midi. Le 15 juin, il y apprend qu’on renonce à défendre Paris et décide de rejoindre son gouvernement. A Auch, le poète juif André Spire lui déconseille d’aller vers Bordeaux car les Allemands s’en approchent. Pierre Laval, joint par sa femme, lui dit de ne pas venir puisque le gouvernement part pour Clermont. Commence alors la longue remontée d’une « caravane » de trois voitures car se sont joints à eux : le Directeur du Sagittaire Léon Pierre-Quint et son père, ainsi que sa fille et son enfant, et un ami polonais. Début juillet, il préfère, certainement par esprit d’indépendance, mais aussi par sécurité, s’installer à Clermont-Ferrand. Par décret, comme bien d’autres fonctionnaires de sa génération, il est mis à la retraite avant l’âge limite le 15 août 19416.

Aux époux Luchaire, et surtout à « Tosia » qui n’aime guère la province, la vie parisienne manque. Une raison impérieuse les oblige à rester à Clermont-Ferrand : « Tosia » est triplement en danger. Née Silberstein, elle est issue d’une famille israélite de Lwow en Pologne. Elle a mené une belle carrière de journaliste très introduite dans la société berlinoise littéraire et diplomatique sous Weimar et y a tissé beaucoup d’amitiés devenues coupables. Dés le début des années 30, cette amie de Malraux ou d’H.G. Wells réunit dans son salon de la villa des Ternes des ambassadeurs, diplomates, artistes, écrivains et intellectuels de toute l’Europe, dont beaucoup étaient déjà connus de Julien Luchaire qui les avait rencontrés dans les années vingt. Après l’avènement du nazisme, la demeure des Luchaire devient - selon le mot du maître de maison : « un lieu de refuge pour des exilés allemands de toute religion et de tout parti7. » Les frères Mann, Stefan Zweig, Léo Feuchtwanger, Rauschning qui écrivait alors son Hitler m’a dit, l’ex-chancelier Wirth et bien d’autres réprouvés du nazisme fréquentent les Luchaire, à Paris, mais aussi à Sanary où le couple passe de longues vacances. Intime de beaucoup d’écrivains, Tosia Luchaire, sous le nom de son précédent mari : Antonina Vallentin, signe des livres qui ne peuvent qu’attiser la colère des nazis. Sa biographie de Stresemann8, préfacée par son ami Albert Einstein et son volume sur Heine9 louent des valeurs et des hommes honnis par les nouveaux maîtres. Sa brochure Les atrocités allemandes en Pologne10, publiée début 1940, dénonce les exactions envers les Juifs polonais, le pillage officiel, les camps de concentration, les déplacements forcés, la colonisation féroce, la mise en ghettos des Juifs de Pologne, d’Autriche, de Tchécoslovaquie et d’Allemagne et la propagande allemande visant à les rendre responsables des malheurs du temps. Tosia Luchaire y parle du « parvenu Hitler »11 et qualifie Mythe du XXe siècle d’Alfred Rosenberg d’ «exposé verbeux et pseudo scientifique d’une doctrine raciste et païenne12. » Dès septembre 1940, l’ouvrage est placé sur la liste Otto13.

Installé en zone Sud, Julien Luchaire entreprend des activités intellectuelles nouvelles : Présidence d’une maison d’édition et direction d’une collection. Sa femme connaît bien Léon-Pierre Quint, directeur des Editions du Sagittaire. L’éditeur, « juif, de gauche, anti-munichois, homosexuel et toxicomane toujours en besoin de morphine pour calmer les douleurs infligées par la maladie. (…) n’a aucune illusion sur les Allemands (…), il est parfaitement renseigné sur les méthodes nazies, en particulier à l’égard des Juifs14. » Peu après l’arrivée des Allemands à Paris, la librairie est mise à sac par des envoyés de la Kommandantur et les Editions identifiées et qualifiées d’ « entreprises juives » par l’occupant. Léon-Pierre Quint anticipe et prend des précautions dés l’avant-guerre. En juillet 1939, il loue le « château » d’Anjouin dans l’Indre, y fait transporter une partie des archives du Sagittaire, et finalement s’y installe en juin 1940. Il déplace, pour le maximum de sécurité, le Sagittaire à Marseille où il peut compter sur son vieil ami Jean Ballard, le fondateur des Cahiers du Sud. Dès lors, il s’efface et persuade les autres personnalités juives du Sagittaire de démissionner. Officiellement, l’entreprise s’aryanise ; officieusement, Léon-Pierre Quint continue de diriger depuis son refuge.

Dans cette aryanisation stratégique, Julien Luchaire joue un rôle de plus en plus important. Très tôt, dès le 4 juin 1940, Gabrielle Neumann, secrétaire générale du Sagittaire, expose « au conseil l’avantage qu’il y aurait à s’adjoindre la collaboration de M. Julien Luchaire dont la compétence en matière littéraire et les relations étendues seront précieuses pour le développement des relations sociales15. » Dans une lettre à Edouard Roditi du 1er février 1941, Léon Pierre-Quint explique : « Il vient d’entrer dans le conseil Julien Luchaire, ancien directeur de l’Institut de Coopération Intellectuelle, inspecteur général de l’Instruction Publique, et auteur dramatique qui a eu un grand succès avec Altitude 3200. C’est une bonne recrue, je crois16.» Au-delà de l’amitié, de la confiance renforcée par les pérégrinations de juin 1940, de la proximité géographique17 et du potentiel des relations de Julien Luchaire, Léon-Pierre Quint pense à l’effet parapluie de son nom. En effet, Jean18, fils de l’inspecteur général, patron des Nouveaux Temps, maître de la Corporation nationale de la presse française, ami de l’ambassadeur Otto Abetz19 est une grande figure de la collaboration.

La tactique audacieuse de Léon-Pierre Quint fonctionne20. Dans un premier temps, Gabrielle Neumann devient la Présidente des Editions Sagittaire. Elle est « aryenne », mais son nom marital risque d’attirer le regard d’un fonctionnaire. Finalement, par prudence pour son mari et le Sagittaire, elle démissionne en mai 1941. Jean Beaufret, professeur de philosophie au lycée Champollion de Grenoble entré au Conseil avec l’appui de Luchaire, la remplace. Mais il renonce à cette fonction en novembre 1941 car la loi interdit aux fonctionnaires de cumuler plusieurs emplois. Julien Luchaire devient alors président. Désormais, les membres du conseil, dont ont officiellement disparu les personnalités juives, n’hésitent pas à écrire directement au Commissariat aux Questions Juives et s’affichent comme membres d’une entreprise entièrement aryanisée. Dans ces rapports épistolaires, le lien de famille entre Julien et Jean pèse favorablement21. Ainsi, à la suite d’une lettre de mai 1942 du Sagittaire s’inquiétant de la longueur de la procédure, le chef du cabinet du Commissaire général aux questions juives recommande, dans une note pour le « Chef de la huitième section », un changement rapide d’administrateur :

« J’ai reçu en date du 18 mai 1942, une lettre émanant des Editions du Sagittaire, 10 Cours du Vieux Port à Marseille, dont le conseil d’administration est présidé par Monsieur Julien Luchaire, père de Monsieur Jean Luchaire, directeur du journal : Les Nouveaux Temps.

Monsieur Julien Luchaire se plaint que l’aryanisation de son affaire traîne. Il résulte de l’examen du dossier que l’Administrateur Provisoire, Monsieur Blicke, nommé cependant le 18 mars 1942, n’a pas encore fourni de rapport.

Il y a lieu de remplacer cet administrateur provisoire insuffisant par Monsieur Chérié, 6 rue de Provence, à Paris, spécialiste des questions d’édition22

Au début, Chérié est méfiant. Dans son premier rapport il rappelle que jusqu’en 1940 l’administrateur délégué était juif, que Mme Neumann est mariée à un Juif et que des liens entre les éditions Kra et le Sagittaire semblent toujours exister malgré les dénégations de la société23. Finalement, dans son rapport définitif de décembre 1942, il conclut que si le cas du Sagittaire était douteux – à cause des membres de son conseil et de ses titres placés sur les listes « Otto » et « Bernhard » - désormais il est entièrement dirigé par des Aryens dont certains, tel Julien Luchaire « père de M. Jean Luchaire, directeur des Nouveaux Temps et Président du Groupement Corporatif de la Presse Quotidienne de Paris »24, bénéficient d’une réputation tout à fait honorable auprès du Gouvernement de Vichy et de l’occupant. Le Sagittaire, dégagé de son administrateur, est alors pleinement entre les mains de Julien Luchaire et René Laporte. En effet, après l’invasion de la zone Sud, Léon Pierre-Quint quitte Anjouin pour une errance clandestine depuis le Var, où il cache son vieux père, jusqu’à l’Ariège. Fin 1944, Luchaire démissionne de son poste, Léon Pierre-Quint redevient Président. La protection du nom Luchaire et le stratagème de l’aryanisation officielle furent des éléments de la tactique habile d’une maison qui sut faire illusion au régime comme lorsqu’elle décida, en 1942, « d’éditer des romans exaltant les vertus campagnardes » et créa une collection « Campagne » avec comme directeur « Henri Pourrat, dont les livres maréchalistes sont célèbres »25.

Directeur officiel du Sagittaire, Julien Luchaire dirige aussi la collection « Les chefs d’œuvre » de Sorlot replié à Clermont qui réédite des textes classiques brièvement introduits par un spécialiste. Le professeur honoraire de la Faculté de Grenoble et inspecteur général d’Académie regroupe autour de cette entreprise de nombreux universitaires de la zone Sud, des professeurs de l’Université de Strasbourg repliée à Clermont-Ferrand, ou des amis hors de l’Université comme Louis Madelin. Julien Luchaire demande plusieurs volumes à des personnalités juives telles P. Waltz de Clermont ou René Waltz de Lyon qu’il connaît depuis l’ENS. A Benjamin Crémieux qu’il fréquente depuis le détachement de ce dernier en 1920 au service de la presse étrangère du Quai d’Orsay (section italienne), il confie la présentation des Nouvelles humoristiques de Pirandello26. Ces choix manifestent l’indépendance d’esprit et la volonté de trouver des subsides à des intellectuels souvent démis de leur poste. Le texte de présentation de la collection sur la quatrième de couverture prêche l’humanisme et l’ouverture culturelle :

« La Collection Les Chefs-d’œuvre voudrait satisfaire le désir qui pousse aujourd’hui beaucoup de Français à remonter aux sources de leurs traditions nationales et à se retremper dans ce que l’esprit humain a produit de meilleur dans tous les temps et dans tous les pays. (…)

Nous voudrions aussi que le public étranger trouvât dans les Chefs-d’œuvre la preuve que l’esprit humain reste plus que jamais ouvert à toutes les idées humaines et à toutes les forces de la beauté. »

Luchaire critique peut-être l’actualité dans sa présentation de Britannicus quand il écrit : « Si un souverain absolu n’est pas juste et de bonne volonté, s’il met son caprice ou son plaisir avant le bien de l’Etat, les pires catastrophes sont à craindre »27

Directeur du Sagittaire, Julien Luchaire y publie en 1943 Confession d’un Français moyen, I, 1876-191428. En 1945, sur les 3100 exemplaires tirés il s’en est vendu 260029. Dans le tome II, publié à titre posthume, l’auteur dit qu’en ce premier volume « l’esprit de résistance circulait entre les lignes (il était même surprenant que la censure de Vichy l’eût admis) »30. Dans une lettre à Louis Madelin du 22 mai 1943, il annonce : « Le deuxième volume de la « Confession » est fait ; mais … la censure a mis son veto31.» En quoi consiste cet « esprit de résistance » ? D’abord en un portrait très positif de personnalités de la Troisième République – tous bons serviteurs de l’Etat - et de l’école de sa jeunesse respectueuse de la religion et humaniste. Les mots choisis semblent dépeindre en négatif l’école de Vichy et repousser les attaques du régime : « Je dois insister sur le dernier point. Je ne me rappelle pas avoir été incité à aucune forme de fanatisme en matière politique, morale ou religieuse. Sans doute certaines omissions, dont je ne pouvais m'apercevoir, étaient des manquements à une parfaite neutralité.  Mais nous étions entraînés, d’une façon générale, à aimer tout ce que nous trouverions vrai ou beau. On ne nous entraînait pas du tout au scepticisme. Rien, dans ce qu’on m’a enseigné alors, ne m’a semblé en contradiction avec les cours d’instruction religieuse catholique que je suivais, comme tout le reste, avec ardeur32. » Ensuite, en l’évocation élogieuse de nombreux compagnons étudiants juifs tels Georges Bernheim et René Waltz, ou Edmond Fleg, « fils d’un rabbin de Genève », qui lui révéla Wagner33 ; de maîtres et devanciers juifs ou socialistes comme Lucien Herr, Emmanuel Lévy, Bergson ; ou de « politiciens fameux, nos aînés de quelques années, Jaurès, Blum, Herriot»34. Parfois l’ironie perce. Ainsi, il écrit que puisque la femme de son grand-père était allemande et de petite noblesse, il est « chevalier du Saint-Empire » et poursuit par : « Je ne sais ce que vaut cette dignité dans le Reich d’aujourd’hui. Je ne la rappelle que pour montrer avec quels éléments divers on peut faire un Français que je crois authentique35. » Ailleurs quelques jugements cadrent mal avec l’idéologie dominante, ainsi sur « l’agitation boulangiste » ou la « Ligue des patriotes » qu’il avait perçue comme « un danger public »36 ou quand ils rappellent ses années à l’Ecole française de Rome où il fréquentait Gabriel Monod et Malwida de Meyensburg avec qui il entrevoyait « l’Allemagne des artistes et des penseurs, la grande Allemagne, celle qui, depuis Goethe, venait chercher à Rome, la lumière et les formes prêtes à tempérer ses passions spirituelles et son élan vers l’universel37. » Les premières phrases sont explicites : « En 1940, les Français ont été invités solennellement à reconnaître les fautes qui avaient mené leur patrie à la catastrophe. Certains en ont profité pour clamer les fautes des autres. Il convenait cependant que chacun fit d’abord son examen de conscience. Je l’ai fait pour ma part. Puis j’ai considéré mon pays, et j’ai vu de tous côtés les éléments de sa résurrection. (…) Dieu merci, on ne détruit pas la France en quelques semaines. » Et quelques-unes résonnent comme un appel à sortir de l’inaction : « Rien de ce que chacun de nous possède, jusqu’au plus intime de lui-même, ne lui appartient plus ; tout appartient à tous. Le salut est au prix que chacun soit prêt à faire ce qu’il n’aurait jamais osé ou voulu faire en temps ordinaire38.» ; « Ma petite enfance s’est ouverte sur les récits de cette défaite [1870] ; ma vieillesse s’est ouverte sur celle de 1940 ; j’ai vu dans mon âge mûr la France envahie pendant quatre ans. J’aurai donc vu trois fois comment mon pays supporte une catastrophe ; je suis bien décidé, pour autant qu’il dépendra de moi, à vivre assez pour le voir se relever une troisième fois, et mieux encore que les deux autres39

Pendant les années de guerre il continue d’écrire pour le théâtre. En septembre 1939, la guerre le surprend travaillant à une pièce sur Saint–François d’Assise. Sa connaissance de l’histoire italienne l’inspire : «j’ai écrit ce que je pensais, en des œuvres où revenaient souvent les termes des problèmes actuels ; certaines de ces œuvres, je les ai publiées quand la censure l’a permis ;(…); j’ai cru que mon droit et même mon devoir était de dire à voix haute tout ce qui pouvait à la rigueur être dit, et qui fût propre à éveiller des échos que la censure n’avait pas prévus. Je me rappelais qu’aux temps du Risorgimento, les écrivains patriotes savaient glisser, en des ouvrages soigneusement épluchés par les autorités autrichiennes, une phrase, parfois un mot, qui soulevait les applaudissements des salles italiennes ou faisait vibrer des milliers de lecteurs. Je sais que le premier volume de cette Confession a été interprété comme je le souhaitais et que certains passages de mon Saint François, lors des représentations à Paris, ont répandu la même émotion que j’avais sentie en les concevant40.» La pièce, d’abord refusée par la censure, est finalement autorisée et jouée, mais trois fois seulement car elle nécessite trente acteurs. Dans le même esprit, il écrit Saint Louis, roi de France41.Il publie même un premier roman, Châteauguay, inspiré par le site auvergnat, puis un second juste après la guerre : La Ceinture rose. Visiblement, ni l’un ni l’autre ne sont codés.

Jusqu’à la Libération, Julien Luchaire réside dans la capitale auvergnate dont John F Sweets écrit : « Certaines autorités allemandes considéraient que Clermont-Ferrand était le centre d’opposition le plus actif à leur présence en zone sud42. » Beaucoup d’étudiants et de professeurs de l’Université de Strasbourg repliée participent à des activités de résistance43. Dès leur installation, les Luchaire les fréquentent car ils logent dans la Cité universitaire, puis en face de l’Université44. Ensuite, ils changent plusieurs fois de résidence mais restent en contact étroit avec la communauté strasbourgeoise. D’après son témoignage, Luchaire participe à la fabrication de fausses cartes d’identité et a la mission de les faire valider dans les administrations où ses relations et son nom facilitent les démarches. Dans ses souvenirs, il décrit les agissements de multiples responsables administratifs :

« A Clermont le réseau de la conspiration s’étendait dans les Administrations publiques et jusque dans la police. (…) Je dois remercier ici quelques-uns de ceux qui m’ont aidé, les miens et moi à tenir bon, et, en certains moments, à survivre. Paulette Jobin, rédactrice au bureau du cabinet du préfet, qui a risqué peut-être pire que la prison en rayant des noms sur des listes qui passaient entre ses mains, en ouvrant certains plis et donnant le temps de fuir à ceux que la mort menaçait. Morel, chef du bureau des Etrangers, cherchant dans chaque dossier personnel, le moyen de protéger les victimes désignées, inlassablement humain pour les suppliants. Aizier, commissaire du Ier arrondissement, qui m’a donné le cachet officiel sur de fausses cartes d’identité, qui sortaient de notre petite fabrique, qui l’a fait certainement pour beaucoup d’autres et qui a péri entre les griffes de la Gestapo … »45

Ailleurs, il évoque une entrevue avec Joseph Barthélémy, dont il fréquentait le salon avant-guerre, ministre de la justice de janvier 1941 à mars 1943 : « Qui dira jusqu’où s’étendait la complicité du silence ? Je me trouvais un jour à Vichy chez Joseph Barthélémy, ministre de la justice ; il me dit, baissant la voix : ‘Vous voyez à Clermont le jeune Parodi ? Dites-lui qu’il prenne garde, il se pourrait qu’on perquisitionnât chez lui.’ Parodi, alors jeune auditeur au Conseil d’Etat, ne serait peut-être pas devenu ambassadeur si cet avis n’avait pas été donné, venu du dernier endroit d’où l’on pouvait l’attendre46. »

Dans son récit, Julien Luchaire parle modestement de ses interventions : « Je n’ai pas été un héros. Si l’occasion m’en avait été offerte, j’imagine que je ne l’aurais pas fuie ; je ne l’ai pas recherchée. J’ai été surtout préoccupé de protéger, dans la mesure de mes moyens, des êtres plus directement menacés que moi. Je l’ai fait souvent, me servant pour cela des relations que j’avais parmi les gens au pouvoir47. » Il a soixante-cinq ans, craint pour ses proches : sa femme - dépressive et qui tentera même de se suicider – qui est accompagnée de sa mère et de sa fille. Cette peur le lie. Ainsi, dans son récit de sa tentative d’empêcher l’arrestation d’une famille de Juifs autrichiens ou allemands de Saint-Nectaire avec qui il avait lié quelque amitié, il admet être intervenu mais sans pouvoir crier son indignation car dit-il : « Je ne pouvais risquer de me faire arrêter, ce que j’aurais fait volontiers pour l’exemple ; mais le danger aurait été pour ma femme, sa mère et sa fille, qui n’était (sic) pas encore recherchées48. » Plus loin, il raconte : « J’ai assisté, impuissant, à l’arrestation de mes cousins polonais, David aimé comme un frère cadet, et sa femme : simplicité, modestie, loyauté, générosité – toujours donnant le peu qu’ils avaient pour secourir de plus pauvres, fabriquant de fausses cartes d’identité (j’y travaillais avec eux), cachant des fugitifs, ravitaillant le maquis … Le lendemain, la jeune femme était battue jusqu’à l’évanouissement et laissée nue quatre jours dans une cave, parce qu’elle refusait de donner notre adresse. Car, à ce moment là j’étais dénoncé comme protecteur de Juifs, et recherché. Nous avons changé de domicile plusieurs fois49. »

Difficile de vérifier les informations données par Julien Luchaire. Cependant, son incorporation dans le Comité national des écrivains, fort exigeant sur la qualité de résistant, semble assurer de la bonne foi de son récit et sa notice dans le dictionnaire des Inspecteurs généraux indique : « Après 1940, il participe à la Résistance50. »

Entre Julien Luchaire et son fils le contraste est saisissant. En effet, Jean Luchaire signe, en septembre 1943, avec Déat et Darnand, le mémorandum ultracollaborationniste envoyé aux autorités d’occupation51. Le 22 juillet 1944 il appelle à une lutte intransigeante contre les résistants. Pendant la retraite allemande, il est membre de la Délégation gouvernementale française pour la défense des intérêts français et à Sigmaringen est nommé commissaire à la Propagande et à l’Information52. Finalement, fuyant l’Allemagne envahie, il se réfugie en Italie où il est arrêté. Traduit devant la cour de justice de la Seine, il est condamné à mort, et exécuté le 22 février 1946. Dans ses mémoires, s’il indique qu’il aurait préféré une justice à froid, et surtout que les enfants et la femme de son fils ne payent pas pour les fautes de leur mari et père, Julien Luchaire ne l’absout pas mais cherche à comprendre. Père et fils se sont, selon son témoignage, rencontrés trois fois pendant le conflit : « Nous n’avons pas discuté. Nous savions que nos positions respectives étaient à l’extrême inverse, et que, pour des raisons variées, chacun de nous y était inébranlable. Je ne voulais pas d’un éclat qui m’aurait privé de le voir et de voir mes petits enfants ; j’ai eu cette faiblesse, pendant deux ans ; je n’en ai guère profité. Je parle d’un éclat à portes closes ; car pour une rupture publique, je ne pouvais la provoquer qu’en exposant ma femme et les siens au pire danger ; il m’avait averti qu’il ne pourrait les protéger, quelle que fût son influence (pour avoir répugné longtemps à laisser paraître dans son journal la note antisémite, il avait été menacé)53

Après guerre, Julien Luchaire subit un « ostracisme ». Le nom qui avait tant protégé porte l’opprobre. Amer, il relativise cependant en pensant à ceux que son fils a trahi et qui sont morts. De plus, sa littérature était certainement passée de mode. Ce Français faussement « moyen » de par sa situation – entre un fils ultracollaborateur et une épouse victime désignée de l’ennemi – clôt ses mémoires par l’évocation de ce qui fut sa lumière des années sombres : « Cette sorte d’optimisme était fondée, je crois, sur mon admiration pour l’Homme. J’étais de ceux qui voient un prodige dans l’histoire de cet animal, qui, surgi d’abord à l’état de brute féroce, n’a inventé rien de moins que la Vertu, la Science et l’Art. Qui en a instauré un culte passionné dont il est évident qu’il survivra à toutes les catastrophes54.» L’état d’esprit de Luchaire, qui rend quelque peu nostalgique, n’était décidément pas banal.

Notes de base de page numériques:

1 Isabelle Renard, L'Institut français de Florence (1900-1920) : un épisode des relations franco-italiennes au début du XXe siècle, Paris, École française de Rome, 2001, X-501 p.
2 Jean-Jacques Renoliet, L’UNESCO oubliée. La Société des Nations et la coopération intellectuelle (1919-1946), Paris, Publications de la Sorbonne, 1999, 352 p.
3 Dans Naissance de la bande, Jules Romains, qui se serait certainement vu à ce poste, imagine que Charles Reibeman, « éminence grise » du parti radical plaint Jallez, écrivain renommé qui en 1925 a posé sa candidature pour cette fonction : « A votre place, on a nommé Julien Luchaire (…) C'est un garçon adroit, amusant, un peu fêlé. Il sait faire illusion à certains hommes politiques par une désinvolture, un air bohème qu'il se donne. Il a de l'anguille non seulement la maigreur, mais l'art de se faufiler. Il n'avait pas mal réussi à l'Institut de Florence ... », in Les Hommes de bonne volonté, t.4, Paris, Robert Laffont, coll. Bouquins, 1988, p. 277. Je remercie Pascal Mercier de cette référence.
4 Julien Luchaire, Le Désarmement moral, Paris, Valois, 1932, 187 p.
5 Son plus grand succès est Altitude 3200, pièce jouée à partir de 1937.
6 Dès 1937, l’administration souhaitait le mettre à la retraite comme le montre une remarque manuscrite sur un courrier du 27 février dans lequel Luchaire insiste pour récupérer un poste d’Inspecteur général.
7 Julien Luchaire, Confession d’un Français moyen. II. 1914–1950, Leo S. Olschki Editeur, Florence, 1965, p. 227.
8 Antonina Vallentin, Stresemann, Paris, E. Flammarion, 286 p.
9 Antonina Vallentin, Henri Heine, Paris, Gallimard, 1934, 351 p.
10 Antonina Vallentin, Les atrocités allemandes en Pologne, Paris, Robert Denoël, 1940, 78 p.
11 Ibid., p. 45.
12 Ibid., p. 56.
13 Pascal Fouché, L’Edition française sous l’Occupation (1940-1944), Bibliothèque de littérature française contemporaine de l’université Paris VII, 1987, t. 2, p. 294.
14 François Laurent, Béatrice Mousli, Les Editions du Sagittaire 1919-1979, Paris, Editions de l’Institut Mémoires de l’Edition Contemporaine, 2003, p. 288.
15 Procès-Verbal de la séance du conseil d’administration du 4 juin 1940. Fonds Sagittaire., cité par François Laurent, op. cit., p. 303.
16 Fonds Edouard Roditi, cité par François Laurent, op. cit., p.302-303.
17 Les lettres de Léon-Pierre Quint et les souvenirs de Luchaire (Confession d’un Français moyen. II., op. cit., p. 279).mentionnent les visites du couple. Luchaire a daté sa déclaration de non appartenance à une organisation franc-maçonne : « A Anjouin le 30 août 1941. », in F 17 24901dossier individuel de Julien Luchaire établi par le Ministère de l’Instruction publique.
18 Claude Lévy, Les Nouveaux Temps et l’idéologie de la collaboration, Paris, FNSP/ Armand Colin, 1974 ; Christian Delporte, Les journalistes en France 1880-1950. Naissance et construction d’une profession, Paris, Seuil, 1999, p. 344-353.
19 voir Barbara Lambauer, Otto Abetz et les Français ou l’envers de la Collaboration, Paris, Fayard, 2001, 895 p.
20 Je suis ici l’étude de François Laurent, Béatrice Mousli, op. cit.
21 « le nom de Luchaire est d’une grande aide : sans s’arrêter aux détails – comme par exemple le fait que le père ne partage pas les convictions du fils -, les autorités accordent tout de suite un grand crédit moral au président directeur général du Sagittaire, ne pouvant soupçonner un instant que le père de l’un des ténors de la presse collaborationniste puisse se livrer à des activités qu’ils pourraient juger répréhensibles …Il peut aussi obtenir plus facilement du papier, ce qui, en ces périodes de restriction de plus en plus sévères, s’avère précieux. », Ibid.,  p. 319.
22 Ministère de l’intérieur, Commissariat aux Questions Juives, note pour le chef de la 8e section, 26 mai 1942. AJ 38 2361 dossier 30647.
23 Ibid., rapport pour le chef de la 8e section, 31 juillet 1942.
24 Chérié, note rédigée le 5 décembre 1942, Ibid.
25 François Laurent, op.cit., p. 328.
26 Leur entrevue à Clermont-Ferrand est évoquée par Claude Singer, Vichy, l’Université et les Juifs. Les silences et la mémoire, Paris, Les Belles Lettres, 1992, p. 309-310. Sa veuve, Marie-Anne Comnène, rédigera une notice nécrologique de Julien Luchaire dans Europe, n° 399-400, juillet-août 1962, p. 193-197.
27Racine, Britannicus, présenté, commenté et annoté par Julien Luchaire, Clermont-Ferrand. Sorlot, 1940, p. 14.
28 Julien Luchaire, Confession d’un Français moyen. I. 1876–1914, Marseille, Le Sagittaire, 1943. Cité ci-après d’après la réédition de 1965 (inchangée) par Leo S. Olschki à Florence.
29 François Laurent, op. cit., p. 320.
30 Julien Luchaire, Confession d’un Français moyen. II,.op. cit, p. 5.
31 Lettre de Julien Luchaire à Louis Madelin, 22 mai 1943, 355 AP 5, Correspondance de Louis Madelin, 1893-1940.
32 Julien Luchaire, Confession d’un Français moyen, I, op. cit., p. 12.
33 Ibid., p. 53–55. Voir aussi p. 34.
34 Ibid., p. 45.
35 Ibid., p. 5.
36 Ibid., 17-18 et 95.
37 Ibid., p. 82.
38 Ibid., p. 2.
39 Ibid., p. 5
40 Julien Luchaire, Confession d’un Français moyen. II,.op. Cit., p. 293. Plus loin, p. 303-304, expliquant qu’il l’avait écrite en vers, il précise : « je savais qu’en les enveloppant du voile irisé du style et de la rime, je rendrais moins choquantes et en même temps plus efficaces les similitudes entre les situations et les personnages du drame ancien et certaines figures et certains problèmes d’aujourd’hui.»
41 Ibid., p. 305-306.
42 John F. Sweets, Clermont-Ferrand à l'heure allemande, Paris, Plon, 1996, p.198-199.
43Léon Strauss, « L’université de Strasbourg repliée. Vichy et les Allemands. », in André Gueslin, (dir.), Les Facs sous Vichy. Etudiants, universitaires et universités de France pendant la seconde guerre mondiale, Clermont–Ferrand, Publications de l’Institut d’études du Massif Central, 1994, p. 87-112.
44 « Nous prenions nos repas à la voisine pension Lorraine (…). Autre foyer de discrète et solide résistance », Julien Luchaire, Confession d’un Français moyen. II, op. Cit., p. 276.
45 Ibid., p. 277.
46 Ibid., p. 310.
47 Ibid., p. 294-295.
48 Ibid., p. 308-309.
49 Ibid., p. 313-314. Les Allemands entrent à Clermont en novembre 1942.
50 Guy Caplat, L'Inspection générale de l'instruction publique au XXe siècle : dictionnaire biographique des inspecteurs généraux et des inspecteurs de l'Académie de Paris, 1914-1939, Paris, Institut national de recherche pédagogique, Éd. Economica, 1997, p. 388.
51 Marc Ferro, Pétain, Paris, Fayard, 1987, p. 483-484.
52Henry Rousso, Pétain et la fin de la collaboration. Sigmaringen 1944-1945, Bruxelles, Complexe, 1984, p. 121-125.
53 Julien Luchaire, Confession d’un Français moyen. II, op. Cit., p. 311. Fait confirmé par Claude Lévy, op. cit., p. 183-184.
54 Ibid., p. 327.

Pour citer cet article

Laurent Broche. «Julien Luchaire, itinéraire d’un Français faussement « moyen » pendant la tourmente.». [actes du colloque] Déplacements, dérangements, bouleversement : Artistes et intellectuels déplacés en zone sud (1940-1944), Bibliothèque de l'Alcazar, Marseille, 3-4 juin 2005 organisé par l'Université de Provence, l'Université de Sheffield, la bibliothèque de l'Alcazar (Marseille). Textes réunis par Pascal Mercier et Claude Pérez. Url : http://revues.univ-provence.fr/lodel/ddb/document.php?id=83 [article consulté le ]
affiliation : Université de Toulouse le Mirail