Communications

Type de document : Article
François Chaubet

Léon Brunschvicg, destin d’un philosophe sous l’Occupation

Il en va de toute guerre, écrivait Léon Brunschvicg à Jean Cavaillès mobilisé à l’automne 1939, de marquer une séparation entre un avant et un après, d’établir une frontière entre ceux désormais engagés dans le monde de l’action et ceux que leur âge condamne à la réflexion. De ce constat banal à première vue, on pourrait cependant ouvrir les perspectives qui soient de nature à creuser l’interrogation sur ce qu’il advient, moralement et psychologiquement, de l’homme de culture dans une situation de guerre: qu’en est-il d’intellectuels comme Char, Prévost ou Cavaillès qui décidèrent, après juin 1940, de s’engager dans la Résistance militaire ? Mais aussi, pour ceux qui choisissent de lutter sur le terrain qui est le leur d’ordinaire, celui de l’écrit et de la pensée, la guerre est-elle l’occasion d’un retour sur soi-même et d’une certaine déprise à l’égard des convictions, raisonnements et enchaînements d’idées devenus parfois routines en temps de paix ?

Cette question, nous la poserons à propos de Léon Brunschvicg (1869-1944), maître incontesté de l’enseignement et la pensée philosophique en France durant l’entre-deux-guerres, que ses origines israélites contraignent à l’exil en zone sud, loin de son cher Paris et de son riche tissu d’amitiés philosophiques patiemment tricoté pendant plusieurs décennies. Car, en effet, toutes les convictions les plus profondes auxquelles le philosophe Brunschvicg avaient dû de bâtir une œuvre imposante, furent niées par ce que représentaient la victoire allemande et l’installation du régime de Vichy. Devant la négation de l’idée de progrès intellectuels, matérialisme de la race d’un côté ou de la terre et des morts de l’autre, l’idéalisme philosophique brunschvicgien -la conquête inexorable du réel par l’idée- pouvait-il survivre à un pareil démenti historique ?  S’il est un auteur auquel la remarque cinglante de Nietzsche sur le manque de sens historique comme péché originel de tous les philosophes, s’appliquerait par excellence ne serait-ce pas à l’auteur des Progrès de la conscience occidentale ?

On comprend alors l’intérêt de mesurer correctement la portée de l’ombre jetée par la catastrophe historique sur une pensée toute tournée, normalement, du côté de la transcendance des actes de pensée, et ce, au détriment des aléas de l’empirie. Le 2 décembre 1942, Léon Brunschvicg notait dans son agenda des éphémérides de l’année, soigneusement tenu mis à jour pour faire écho aux réflexions formulées dans un autre agenda cinquante ans auparavant, cette proposition:

   «et que devient la vie pour qui professe l’idéalisme pour de bon, avec toutes ses conséquences ? 1» 

A répondre à cette question, telle sera notre ambition ici.

 

La période de l’exode et des premiers mois de l’après défaite voit Brunschvicg et sa femme, l’ancienne ministre du gouvernement Blum, Cécile Brunschvicg, atteindre d’abord le Gers, puis Aix-en-Provence à la fin septembre. Là en effet était affecté, en tant que magistrat du Parquet2, un de leurs enfants qui servit dès lors de point de ralliement. Le couple loue le deuxième étage d’un hôtel aixois et occupe un assez vaste appartement de six pièces dont l’une d’entre elles servira plus tard de basse-cour pour poussins…

Si le choc de l’événement dut retentir loin chez un homme qui avait connu la victoire de 1918 et dont, de surcroît, l’appartement parisien fut pillé3, il semble cependant avoir assez vite cherché un remède spirituel à l’abattement : la lecture de Montaigne le retient dès les mois de juin et juillet avec le dessein d’en tirer un éventuel cours de faculté pour l’année 1940-1941 ; et l’écriture de ce qui allait devenait son dernier ouvrage publié de son vivant, Descartes et Pascal lecteurs de Montaigne, débuta assez rapidement à l’automne. En mai 1941, il livrait le manuscrit à la dactylographe. L’installation matérielle assez réussie des Brunschvicg dans l’aristocratique et secrète cité aixoise contrastait avec les problèmes affrontés par nombre de réfugiés installés à une trentaine de kilomètres. dans la populeuse Marseille.

A Aix, malgré tout, pour autant qu’on pût être apaisé dans ces temps de naufrage et de séparation, Brunschvicg se reconstitua un petit univers propitiatoire à la vie intellectuelle: promenades à l’ombre des vieilles rues jaunes et stations sur les délicieuses petites places, lectures au petit bonheur en fonction des possibilités (des classiques Faust et Don Quichotte au Vocabulaire philosophique de son ami Lalande qu’il relit attentivement dans ses trois volumes, des roman anglo-saxons modernes à la Foire aux vanités de Romain Rolland), menu plaisir des trouvailles pour reconstituer une bibliothèque:

 « […] Nous reconstituons, au hasard des trouvailles ‘sur les quais’, des fragments de bibliothèque. Comme ma chambre est très grande, j’ai pu acquérir […] le Dictionnaire de Bayle. Je suis tenté de m’y plonger et d’en retirer un tableau de la civilisation intellectuelle à la fin du XVIIe siècle, rendu plus suggestif par la comparaison avec Montaigne. […] 4.»     

La relative quiétude de cette existence fut évidemment assombrie par l’entrée des Allemands en zone libre dont fait état Cécile Brunschvicg dans une lettre à sa fille Adrienne qui avait réussi à fuir en Angleterre dès juin 1940 :

  « […] c’était il y a huit jours la fête de Papa […] et puis le lendemain, nous avons vu notre paisible petite cité traversée par des centaines de camions et d’engins guerriers. En fait nous nous y attendions, car il était certain que la riposte aurait lieu. Néanmoins, cela a été un coup dur, car la vie de chacun s’en est trouvée bouleversée. […] en fait depuis tout semble se ‘tasser’ […] A Marseille, nombreux ont été les départs. […] Ici chacun s’informe : on fait des projets, mais tout est si calme qu’on n’a vraiment pas hâte de quitter le connu sympathique pour l’inconnu […] les occupants sont parfaitement corrects et aucun incident sérieux ne s’est produit […] 5»    

La « correction » apparente des premiers jours ne pourrait bien vite dissimuler les duretés sans merci d’une traque de certaines catégories de Français et Cécile et Léon Brunschvicg entreprirent de se cacher à partir de 1943.    

A l’instar de beaucoup de Français d’origine juive, une vraie incrédulité semble avoir saisi Brunschvicg devant le Statut du 3 octobre 1940. L’interdiction de demeurer dans la Fonction Publique, sauf cas exceptionnels, l’accable à divers ordres ( ainsi son fils doit quitter la Magistrature), bien qu’il ait imputé, comme un Jules Isaac par exemple6, à l’occupant allemand la responsabilité du texte. Dans une lettre à Vladimir Jankélévitch, il lui avoue sa détresse morale :

« […] Je n’ai plus aujourd’hui de courage. Je souffre pour tous ceux qu’on a décidé d’arrêter en pleine carrière. Mois, qui suis retraité à l’âge normal, je fais à votre égard le geste que les bientôt 80 ans de Maurice Blondel ont fait au mien. Dès qu’il a vu le statut que le vainqueur nous impose, il est accouru à la maison pour m’embrasser sur les deux joues. […] la ‘démence’ dont vous parlez, l’humiliation, tout cela n’est peut-être que provisoire[…] .7»      

Se retrouver assigner à la condition de juif, voilà qui parut intolérable pour beaucoup d’esprits déjudaïsés, aussi bien une Simone Weil, un Marc Bloch qu’un Brunschvicg8. On connaît la lettre que la première adressa aux services de l’Education Nationale :

   « […] Ce mot désigne-t-il une religion ? Je ne suis jamais entré dans une synagogue et n’ai jamais vu une cérémonie juive. […] ce mot désigne-t-il une race ? Je n’ai alors aucune raison de supposer que j’ai un lien quelconque, soit par mon père, soir par ma mère, avec le peuple qui habitait la Palestine il y a deux mille ans […] 9»

Quant à Brunschvicg, homme doux et placide d’ordinaire, seule l’innocente évocation par Maurice Blondel de sa solidarité avec les malheurs de ses « coreligionnaires » lui arrache un mouvement de brève impatience :

  « A peine ce mot de « coreligionnaires » était-il prononcé que Brunschvicg lève la main droite comme un rempart, et ce geste, doux encore, quoique rapide, ferme, presque autoritaire, s’accompagne de cette réplique : ‘je vous arrête ! Il ne s’agit pas de religion, mais d’humanité et de patriotisme, et je réunis cela dans cette seule profession de foi : je suis français et je n’ai pas besoin d’autre chose’10 »   

Cependant cette conviction profonde d’appartenir pleinement, tout autant que d’autres citoyens, à l’univers politique et moral de la Nation française lui dicte justement l’attitude de pleine sollicitude à l’endroit de tous ces jeunes universitaires fauchés dans leurs espérances. Il

tenta bien d’intervenir en faveur de Jean Wahl auprès de son collègue de l’Institut, Jérôme Carcopino, catapulté d’abord directeur de l’ENS et recteur de l’Académie de Paris, puis nommé Secrétaire d’Etat à l’Education Nationale au début de 1941. Alors successeur du très clérical Jacques Chevalier, Carcopino, dans son discours inaugural du 16 mars 1941, avait prononcé un vibrant éloge du libéralisme universitaire, voire du libéralisme tout court. Radiodiffusée, cette allocution provoqua une lueur d’espoir chez les universitaires républicains tels Pirenne, Paul Hazard ou Brunschvicg11. Ce dernier envoie même un texte quant à une éventuelle réforme des études philosophiques. Mais surtout, il poursuivit ses démarches de recommandation et n’hésita pas à plaider, par exemple, la cause du jeune Spire :

  « […] le cas du jeune Spire est fort émouvant et je peux vous assurer que je plaiderai avec beaucoup de chaleur son cas auprès du Commissaire Général aux Questions Juives […] Qu’on dise bien en tout cas, à ce jeune agrégé, aujourd’hui dans le malheur plus que tout autre, qu’il ne doit, ni s’inquiéter outre mesure, ni désespérer […] 12

Lui-même dans sa 71ème année, s’il avait décidé en septembre 1940 de demander sa retraite, il n’en continua pas moins à plaider en faveur des autres, et il soutint Jean Wahl et Vladimir Jankélévitch en écrivant à Murray Butler (président de Columbia) ou à Henri Focillon (réfugié aux Etats-Unis).

Plus généralement, Brunschvicg affichait auprès de ses interlocuteurs, avec une constance, peut-être un peu forcée à certains moments, une sérénité d’âme et une confiance absolue dans un futur meilleur :

     «[…] les amis des idées éternelles, s’ils n’ont pas su suffisamment, comme vous me l’écriviez, compter sur le facteur temps, ont maintenant conscience de ce qui est réclamé d’eux et le dernier mot restera au droit de l’humanité ? Nous vivons de cela, et pour cela […]. 13»

Presque invariablement, il offrait à ses proches la certitude que la raison triompherait de la barbarie et s’imposerait aux « trognes armées » selon le mot de Pascal.  

Au moins jusqu’à l’invasion de la zone libre le 11 novembre 1942, la vie menée à Aix par Brunschvicg présente les traits d’une existence normale vécue par un retraité resté intellectuellement actif. Il écrivit là l’essentiel des deux ouvrages qu’il rédigea entre 1940 et sa mort, entretint une correspondance très régulière avec ses amis et anciens élèves dans les deux zones, et fut un résident aixois parfois en contact étroit avec quelques interlocuteurs locaux, tel Maurice Blondel, ou avec les activités de la vie universitaire quotidienne locale. Il resta donc assez bien informé de certains développements de la vie intellectuelle du pays. Dans les situations de crise, nous dit le sociologue Albert O. Hirschman, les individus peuvent suivre trois orientations : défection (exit), prise de parole et opposition (voice) ou loyauté (loyalty). Il apparaît que pour Brunschvicg, cette formalisation rende assez difficilement compte de son attitude qui mêle en fait les trois attitudes.

En reprenant la plume et en publiant des textes scientifiques qui condensaient les idées et convictions de toute une vie, il choisit à la fois de protester contre le nouveau cours idéologique instauré par la victoire allemande tout en se tenant sur le terrain apolitique de la « loyauté » envers le gouvernement en place de Vichy. Cette attitude n’offrait certainement pas un exemple unique, même si beaucoup d’intellectuels se contentaient d’œuvres manuscrites; devant le cataclysme moral de la défaite, l’une des réponses assez communes fut d’entreprendre quelque travail intellectuel qui fut un dictame sur les plaies. Jules Isaac, installé lui aussi à Aix, se lance dans une histoire des Oligarques à Athènes, Louis Halphen rédigea une Introduction à l’histoire, Lucy Prenant mit en route une thèse sur Spinoza. Il trouva surtout l’éditeur suisse de Neuchâtel, La Baconnière, pour son dernier livre publié de son vivant (en Suisse et en zone sud), Descartes et Pascal lecteurs de Montaigne. Tous ses proches cependant ne parviennent pas forcément au même résultat. Félix Pécaut connaît un grand désarroi et la jeune thésarde Suzanne Delorme avoue son désintérêt pour les questions philosophiques au regard de l’actualité. Pécaut avouait en avril 1942:

  « […] Que c’est difficile de penser extemporellement. Je n’arrive même plus à m’intéresser à l’histoire ; le passé devient indifférent quand il y a une cassure entre lui et le présent-et sans doute aussi qu’on manque de calme. C’est pourquoi je te redis que je t’admire de pouvoir philosopher comme tu le fais. Ta sagesse n’est pas seulement dans ton esprit ; elle se fait chair […] 14»

Mais c’est grâce à une vaste correspondance avec des amis fidèles, et au premier chef ses ancien étudiants, que Brunschvicg garda un lien étroit avec les événements universitaires ou littéraires du moment. Lettres émouvantes que toutes ces petite missives envoyées de tous les coins de France (et d’Allemagne parfois) au vieux maître ! Paul Mouy, Roger Nathan, Pierre Mesnard, Jean Wahl, Jean Hyppolite, Vladimir Jankélévitch, Pierre-Maxime Schuhl, et d’autres encore, témoignent tous de leur fidèle affection. Il prend connaissance des derniers travaux de philosophie scientifique (mathématiques) d’Albert Lautman qui lui sont un éblouissement:

   « […] Vous m’avez procuré quelque chose de bien rare en ce moment, le désir d’une seconde existence pour essayer de suivre à loisir jusqu’au bout les chemins que vous frayez. Pour l’heure, je suis amené à me replier sur les problèmes ultimes dont vous ravivez d’une manière si suggestive la méditation […] 15»

Certains correspondants, tels Suzanne Delorme, et surtout Henri Gouhier, lui donnent les derniers renseignements sur l’Agrégation de Philosophie. Les hasards de l’oral du concours en 1941 et 1942 réservent à Aix-en-Provence le soin d’accueillir les admissibles ; il revoit en coup de vent les membres du jury qui lui offrent, dédicacés, leurs derniers ouvrages, dont celui du président, Gaston Bachelard, qui lui apporte son dernier livre, l’Eau et les rêves. L’année suivante, Henri Gouhier lui communique fidèlement les résultats du concours où s’étaient illustrés deux philosophes-mathématiciens:

  « […] Le concours d’agrégation fut très remarquable. Non pas que l’inspection a décidé de prendre une longue liste mais parce que le peloton de tête a été de 1er ordre [Vuillemin, Tran Duc Thao, Cuzin, Granger, Kanapa sont les cinq premiers]. Jean et Joseph Baruzi, qui ont suivi quelques séances, disaient très justement que c’était émouvant, en ces jours sinistres, d’entendre des leçons de cette classe […] 16»

Le contact épistolaire est aussi maintenu avec la vieille garde de la Revue de Métaphysique et Morale que s’efforce de ranimer Dominique Parodi. A l’instar des Annales de Lucien Febvre et Marc Bloch, la Revue de Métaphysique et Morale demanda en effet à reparaître, symbole de cette politique « d’accommodement » (Philippe Burrin) à l’endroit de la puissance occupante.

Brunschvicg tente d’aider Parodi en suggérant des études (examiner les relations entre la revue et Bergson), en indiquant des collaborateurs pour l’avenir (il souffle le nom de Gaston Berger, et sans doute celui de Cavaillès), ou en proposant une réorganisation de la revue autour d’un Comité de direction composé de « chefs de rubrique ». De son côté, Parodi lui communique les derniers rebondissements quant à l’autorisation de publier des numéros en retard (fin 1942), finalement décrochée par la revue et le tenace Max Leclerc (directeur de la maison Colin). Les numéros paraissent en 1943, sans cependant rassurer complètement Parodi sur la survie de la revue:

   « […] Je ne sais si les derniers numéros te sont parvenus ; le prochain me satisfait assez peu […] quant au suivant qui portera la date d’octobre 1941 et sera consacré à Bergson, il risque fort d’être trop volumineux […] après que deviendrons-nous ? Mystère profond […] Je ne désespère pas de faire paraître le premier numéro de 1944 avec en tête un article de notre ami L. B. : préviens-le qu’il se tienne prêt à l’échéance […] la Société de Philosophie est toujours en sommeil ; mais Bréhier poursuit son énorme labeur ; Lalande révise le vocabulaire, René Berthelot en proie au démon poétique en oublie momentanément la philosophie. Bachelard continue devant les candidats à l’agrégation à psychanalyser les éléments […].17»

De même garde-t-il des liens avec quelques écrivains. Il félicite ainsi Paul Valéry qui se voit décerné un prix par l’Institut auquel appartient toujours ; il reçoit ce mot ironique du poète :

  « […] ce don me vient au moment même où s’évanouit (au Collège de France) le positif de ma fonction ‘poïétique’ et où je me demande par quelle littérature abstruse y suppléer. Transmuter l’incomestible par définition en comestible est une alchimie dont je me passerai volontiers. L’âge et mes désirs ou vices intellectuels m’y rendent impropres18 »

Enfin, la vie locale lui prodigua outre la présence très utile sur tous les plans de son dernier fils reconverti dans l’agriculture, celle d’un Maurice Blondel, mais aussi celle semble-t-il très chaleureuse d’un frère (religieux) de l’abbé Bremond. La visite de voyageurs restés fidèles, anciens élèves ou amis de Pontigny tels Anne Desjardins ou un Jean Schlumberger venait parfois rompre le cours d’une existence assez recluse :

 « Déjeuner chez Brunschvicg qui m’embrasse avec tendresse. Pendant le repas, feu de cheminée que son fils François traite avec un flegme sympathique. Ecouté en commun la radio anglaise que je n’ai pas entendu depuis plus de 15 jours. Extraordinaire comme le ton en est réconfortant19 »

On peut conjecturer qu’il fut relativement proche de Gaston Berger dont il donna les références à Dominique Parodi pour la Revue de Métaphysique et Morale. Il assista au grand événement intellectuel dans la vie locale que fut la soutenance de sa thèse sur les conditions de la connaissance (thèse principale) dont la tonalité platonicienne lui était fort proche.  Simone Weil en donna un compte-rendu dans les Cahiers du Sud :

 « […] On a signalé, comme une vue originale, qu’il assigne comme condition à la réflexion philosophique un effort de détachement qui dépasse l’intelligence et incombe à l’homme tout entier ; mais c’est du pur Platon :’il faut se tourner vers la vérité avec toute l’ âme’ 20»

Léon Brunschvicg a continué d’écrire pendant ces dernières années d’existence et aucunes de ces pages, publiées ou manuscrites, ne marquent un quelconque revirement intellectuel de fond chez lui. Non que le découragement (lié aussi à une maladie de plus en plus présente) ne l’ait pas assailli parfois, et n’ait fait vaciller son âme de parfait stoïcien préparé à se passer du bonheur. Son agenda des éphémérides de l’année 1942, traduit parfois la détresse:    

        « Ce qui restait à expérimenter : nos amitiés dans les tombeaux , et la mort, unique pensée d’avenir .21»

Dans un cahier de l’année 1942-1943, il nota un jour cette réflexion assombrie de Fénelon:  

         « Pour moi je suis dans une paix sèche, obscure, et languissante ; sans ennui, sans plaisir, sans pensée d’en avoir jamais aucune, sans aucune vue d’avenir en ce monde, avec un présent insipide et souvent épineux […] le monde me paraît comme une mauvaise comédie qui va disparaître dans quelques heures 22

Mais dans l’ensemble, il s’évertua à faire front avec beaucoup de courage; il fut un réconfort permanent auprès de ses interlocuteurs. Rien ne le montre aussi bien que cette lettre écrite en partie pour sa petite-fille alors réfugiée en Angleterre, et dans laquelle tout en exerçant à distance l’art « d’être grand-père », il réaffirmait sa vision d’un monde à venir qui continuerait à être éclairé par l’immense halo des nouvelles connaissances scientifiques :

  « […] J’ai découvert ou plutôt retrouvé à un demi siècle de distance le chef d’œuvre des chefs d’œuvre, simplement Don Quichotte. Qu’en dirait Marianne ? J’ai beaucoup pensé à elle en lisant attentivement les deux livres des deux frères, Louis et Maurice [De Broglie], sur les quanta et les transmutations, en songeant qu’on lui apprendra comme toutes simples et toutes naturelles des choses et des idées pour lesquelles notre génération à dû s’ouvrir des cases inattendues dans le cerveau […] 23

Fondamentalement, Brunschvicg tenait pour l’idéal platonicien d’un bonheur lié à la connaissance des choses vraies, rassemblées et reliées par la longue chaîne des idées scientifiques que l’Humanité pensante avait su forger au cours de son histoire. Le désordre (l’absurde) devait être surmonté nécessairement par l’ordre, révélé et mis à jour continuellement par les progrès des sciences positives et la prise de conscience de la portée de leur succès. Dans ces années de déréliction de l’Humanité où la question du Dieu absent est souvent montée aux lèvres, Brunschvicg aurait répondu comme dans son Agenda du 19 octobre 1942 :

           « Le vrai Dieu sera non une cause, mais un but24 »

Il ne s’agit plus de juger l’idéalisme selon ses conséquences, mais comme l’indiquait la formule citée ci-dessus dans notre introduction de juger la vie selon les conséquences de l’idéalisme : le vrai est toujours supérieur au réel. Dans son dernier ouvrage, Héritage de mots, héritage d’idées, rédigé en 1942 pour l’essentiel et achevé en novembre 1943, Brunschvicg s’exalte devant le spectacle de la coopération entre raison et expérience qui reste au principe d’un :

   « progrès sans relâche et sans limite. Spectacle magnifique […] s’il n’était permis de distraire notre regard de la catastrophe de la catastrophe que les masses barbares ont déchaînée sur la planète 25»

Dans son Descartes et Pascal lecteurs de Montaigne, le vrai héros reste, non Montaigne et sa recherche papillonnante du vrai, non Pascal et sa croyance en un univers dominé par un Dieu tout puissant et transcendant, mais Descartes qui, après Socrate, a défini le modèle de l’homme comme être destiné à découvrir, conquérir la vérité26.

Mais à côté de l’intelligence du vrai et du désintéressement à l’égard du bien qui fondent la vérité d’un amour qui regarde l’âme et la vérité d’autrui27 (le but d’une Humanité pensante), demeurent les actions sans force, les objets fades, les causes obscures, soit d’un côté la philosophie, et de l’autre, le monde. Il semble bien que la pensée unitaire de Brunschvicg se heurte finalement à un dualisme irréductible ? A ce titre, si l’être humain, si le penseur furent tous deux admirables de sage courage et de confiance, sur un plan politico-moral, sa philosophie nous laisse dans un étrange angle mort. Jean Schlumberger eut d’ailleurs un jour cette remarque, peut-être très révélatrice, sur une relative cécité du philosophe devant l’Histoire:

 « Après-midi à Aix pour voir le bon Brunschvicg. D’un attendrissement moins proche des larmes qu’à ma dernière visité. Comme toujours assez bien documenté sur les événements, mais excellant à tout transposer dans une sorte d’irréalité. Mais donnant une impression de sagesse au-delà de toute amertume.28»

Cette remarque au vol de Schlumberger, ne peut-on la transposer à l’ensemble de l’œuvre de Brunschvicg quand on la confronte à l’Histoire ?

Raymond Aron qui prononça une conférence à L’Institut français de Londres en avril 1944, après la mort de Brunschvicg, était sans doute le philosophe le plus à même de contester certains aspects de la philosophie de son maître. Lors de sa soutenance de thèse en 1938 -à laquelle siégeait Léon Brunschvicg-, il avait alors provoqué un mini séisme au sein de l’Université en s’en prenant à la pensée a-historique des tenants de la sociologie durkheimienne et de la philosophie idéaliste. Vis à vis de la pensée de Brunschvicg, Aron relevait son paradoxe essentiel:

  « Et pourtant cette philosophie profondément historique est d’une certaine manière inactuelle. […] est-elle de notre temps cette philosophie qui, sans vaine déclamation nous invite à vivre chacun de nos instants comme s’il devait-être le dernier et pour qu’il puisse valoir éternellement ? Est-elle de notre temps cette philosophie où l’angoisse n’a pas de prise, où la conscience de l’unité spirituelle se suffit à elle-même, où les révoltes irrationnelles sont repoussées, avec compréhension, mais sans faiblesse […]29 ? »

Penseur qui avait fait une place considérable à l’histoire - théâtre de l’aventure spirituelle au cours de laquelle l’esprit s’humanisait en permanence-, Brunschvicg n’en restait pas moins davantage le contemporain d’Einstein que de Hitler. S’il constata dans les années trente et au début des années quarante le décalage entre les deux réalités, parvint-il pour autant à le penser réellement, au-delà de considérations (un peu banales) sur l’inévitable distance entre les élites et les masses? La réalité nouvelle des religions séculières et des rapports de puissance restent, aussi bien chez un Brunschvicg (comme chez un Alain), du domaine de l’impensé. Chez l’auteur des Progrès de la conscience dans la philosophie occidentale, l’optimisme historique à la Condorcet ne dérivait pas de l’expérience historique, il la précédait et l’éclairait, la donnait à voir sous un jour favorable. L’existence de moments de stagnation ou de régression ne constituait pas une preuve de l’inexistence de la marche de la civilisation. L’idée régulatrice de progrès ne pouvait être réfutée par des faits empiriques30.

Que penser alors de cette sagesse se demandait Aron, quand elle s’avérait impuissante à mordre sur le réel, indifférente dans une certaine mesure aux situations et aux faits, préoccupée seulement par leur seule valeur dans le domaine du vrai ? A tout le moins concluait Aron, fallait-il, désormais, « armer la sagesse ». Aron avait ainsi enfoncé le clou, après la soutenance de sa thèse, lors d’une mémorable séance de la Société française de philosophie, le 17 juin 1939, consacrée au thème « Etats démocratiques et états totalitaires », et précédée d’un résumé qui, dans sa 7eme proposition, déchirait les illusions et abstractions libérales des Républicains quand elles se fondaient sur des réalités institutionnelles inadéquates:

  « Les excès de l’irrationalisme ne disqualifient pas, bien au contraire, l’effort nécessaire pour remettre en question le progressisme, le moralisme abstrait ou les idées de 1789.31 »

A l’issue de la conférence, Victor Basch accusa Aron avec véhémence de remettre en cause  l’optimisme historique du rationalisme libéral. Brunschvicg n’aurait-il pas, à son tour, pu formuler la même objection ? Il nous semble que oui, tant la différence d’opinion entre un Basch et Aron relevait, aussi, d’une différence de génération32, entre les néo-kantiens enfermés dans la carapace d’un moralisme transcendantal et le jeune phénoménologue qui intégrait dans son moi essentiel l’histoire qu’il portait en lui, entre les maîtres de la Sorbonne attachés à l’idée de progrès de la conscience et celui qui jugeait que la conscience était en proie aux événements, obligée à choisir dans la contingence des choix et l’absolu d’une décision.  

A dire vrai, Aron posait une question (sacrilège) aux hommes héritiers confiants des Lumières: n’était-ce pas la croyance en un progrès automatique de la science et des Lumières qui avait produit sa propre négation dans le domaine moral et politique ? Du fait d’une conviction naïve, à la fois quant à l’automaticité du meilleur à venir, et quant aux liens nécessaires entre toutes les formes de progrès, les hommes du XIXe siècle qui gouvernaient la France ou qui instruisaient la jeunesse dans les années trente avaient, aux yeux d’Aron, échoué par optimisme inconsidéré.    

La défaite et les années d’Occupation vécues dans l’exil intérieur ne marquèrent pas dans la pensée de Léon Brunschvicg un renouvellement. Sa confiance sans réserve dans l’avenir d’une spiritualité qui mettrait le problème de la vérité à la place de la question de la puissance lui permit de faire front, sur le plan moral, aux événements avec une grandeur d’âme et une générosité pour autrui admirables. Mais demeure l’impossibilité pour lui de penser, au sens fort, la défaite et d’opérer un « déplacement » intellectuel de fond: un peu à la façon de Karl Kraus qui avait, en 1933, avoué, « au sujet de Hitler, rien ne me vient à l’esprit », Brunschvicg, nous semble t-il, reste impuissant à réfléchir la nouveauté historique. Cet échec du néo-kantisme à prendre en compte la finitude historique, Aron, un des premiers représentants de l’existentialisme, en dressa un constat sans appel dès 1938. Et pourtant, à l’image d’un Socrate condamné ou d’un Condorcet traqué, Brunschvicg, dans ces années douloureuses de l’Occupation, refuse toujours l’assignation au « concret » qui lui avait été intimée dès 1932 par Nizan dans son pamphlet, Les Chiens de Garde. Si le rapport d’une pensée à sa situation historique fait partie de son contenu de vérité, il ne s’y réduit pas cependant dans la mesure où celui-ci se déploie au cours de l’histoire. Brunschvicg, ce non-dialecticien, n’a jamais recherché une quelconque conciliation entre actualité et historicité.  C’est là, si l’on veut, sa principale limite intellectuelle mais aussi la source de la profondeur de sa pensée.  

Notes de base de page numériques:

1 Léon Brunschvicg, Agenda retrouvé 1892 et 1942, Paris, Les Editions de Minuit, 1948, 247 p., p.213.
2 Je remercie vivement Madame Marianne Baruch, petite-fille de Léon et Cécile Brunschvicg, et son fils, Marc-Olivier Baruch, pour l’aide archivistique apportée et les renseignements oraux qu’ils ont acceptés de me communiquer.
3 Lettre de Martial Guéroult à Léon Brunschvicg, 13 janvier 1941, Archives IMEC-Caen. La lettre indique que le pillage fut interrompu grâce à l’intervention du germaniste Maurice Boucher. Mais le pillage reprendra par la suite.
4 Lettre de Léon Brunschvicg à sa fille Adrienne Weill, sans date, [début 1941], Archives Marianne Baruch.
5Lettre de Cécile Brunschvicg à sa fille Adrienne, 18 novembre 1942, citée par Marianne Baruch, « Témoignage »,  in Archives du Féminisme, bulletin n°2, été 2001, pp.6-9.  
6 André Kaspi, Jules Isaac, Plon 2002, 258 p., p.141.
7 Lettre de Léon Brunschvicg à Vladimir Jankélévitch, 23 octobre 1940, Archives Jankélévitch.
870% des enseignants révoqués en tant que Juifs refusèrent de se tourner, même temporairement, vers la communauté juive. Voir Claude Singer, Vichy, l’Université et les Juifs. Les silences et la mémoire, Paris, Les Belles Lettres, 1992, 437 p., p.239.
9 Lettre citée par Simone Pétrement, La vie de Simone Weil, 2 1934-1943, Paris, Fayard, 1973, 526 p., p.290.
10 Cité par Maurice Blondel « Une des formes de la spiritualité et de l’amitié de Léon Brunschvicg », Revue de Métaphysique et Morale, n°1-2, Janvier-Avril 1945, pp.12-17. Ainsi, il ne semble pas avoir participé au « Comité d’assistance aux intellectuels juifs » dans lequel Jules Isaac et le juriste Henri Lévy-Bruhl étaient très actifs.
11 Stéphanie Corcy-Debray, Jérôme Carcopino, un historien à Vichy, Paris, L’Harmattan, 2001, 530 p., p.172 et sq. Carcopino eut une attitude ambiguë durant son ministère, en soutenant d’un côté quelques uns de ses collègues du supérieur (René Guastalla, Benveniste, Jean Hatzfeld) mais en abandonnant de l’autre à leur sort les enseignants révoqués du secondaire et du primaire.
12 Lettre de Jérôme Carcopino à Léon Brunschvicg, 18 avril 1941, Fonds Brunschvicg, Archives IMEC-Caen.
13 Lettre de Léon Brunschvicg à un correspondant inconnu, 5 janvier 1942, Fonds Brunschvicg, Archives IMEC.
14 Lettre de Félix Pécaut à Léon Brunschvicg, 27 avril [1942 selon nous], Fonds Brunschvicg, Archives IMEC.
15 Lettre de Léon Brunschvicg à Albert Lautman, 26 février 1943, Fonds Brunschvicg, Archives IMEC.
16 Lettre de Henri Gouhier à Léon Brunschvicg, 28 septembre 1943, Fonds Brunschvicg, Archives IMEC.
17 Lettre de Dominique Parodi à Léon Brunschvicg, 8 mai 1943, Fonds Brunschvicg, Archives IMEC.
18 Citation contenue dans une lettre de Léon Brunschvicg à Adrienne Weill, sans date, Archives Marianne Baruch.
19 Carnets inédits de Jean Schlumberger, 27 mars 1941. Je remercie Pascal Mercier de m’avoir communiqué cette référence.
20 Emile Novis [pseudonyme de S. Weil], « Chronique philosophique à Marseille en 1941 », in Cahiers du Sud, n°235, mai 1941, et reproduction in Cahiers Simone Weil, tome 9, n°3, 1986.
21 Léon Brunschvicg, Agenda retrouvé, op.cit, p.183.
22 Citation contenue dans le dossier de la Revue Internationale de Philosophie, Fonds Brunschvicg, Archives IMEC.
23 Lettre de Léon Brunschvicg à Adrienne Weill, nov. 1941, Archives Marianne Baruch.
24 Léon Brunschvicg, Agenda retrouvé, op.cit., p.191.
25Léon Brunschvicg, Héritage de mots, héritage d’idées, Paris PUF, 1945, 85 p., p.27.
26 Léon Brunschvicg, Descartes et Pascal lecteurs de Montaigne, Paris, Editions Pocket, 1995 [1ere édition La Baconnière, 1942], 200 p.  
27 Cf. Héritage de mots, héritage d’idées, op. cit., pp.75-77.  
28 Carnets inédits de Jean Schlumberger, 6 janvier 1942.
29 Raymond Aron, « La Philosophie de Léon Brunschvicg », Revue de Métaphysique et Morale, n°1-2, janvier-avril 1945.
30 Renan dans l’Avenir de la science (1848) écrivit ceci qui s’appliquerait assez bien à Brunschvicg : « Lors même que la civilisation devrait sombrer encore une fois devant la barbarie, ce ne serait pas une objection contre elle. Elle aurait raison au-delà. Elle vaincrait encore une fois ses vainqueurs, et toujours de même, jusqu’au jour où elle n’aurait plus personne à vaincre et où, elle régnerait de plein droit. », cité par Pierre-André Taguieff, L’effacement de l’avenir, Paris, Galilée, 2000, 478 p., p.264.
31 Raymond Aron, « Etats démocratiques et états totalitaires », texte reproduit in Commentaire, n°24, hiver 1983-1984. Et voir le commentaire de Bernard Groethuysen sur la soutenance de thèse d’Aron et une « génération qui cherche à comprendre son destin ou plutôt à vaincre son destin en le comprenant . Les livres d’Aron représentent le pathos de la nouvelle génération. Il y a quelque chose qui se passe et nous ne savons pas quoi. Et que va t-il se passer ? » , citation in Raymond Aron, Mémoires 50 ans de réflexion politique, Paris, Presses Pocket, 1990, 1070 p., p.177.
32 Voir la lettre d’approbation des thèses d’Aron écrite par Etienne Mantoux, auditeur de cette séance, Ibid.

Pour citer cet article :

François Chaubet. «Léon Brunschvicg, destin d’un philosophe sous l’Occupation». [actes du colloque] Déplacements, dérangements, bouleversement : Artistes et intellectuels déplacés en zone sud (1940-1944), Bibliothèque de l'Alcazar, Marseille, 3-4 juin 2005 organisé par l'Université de Provence, l'Université de Sheffield, la bibliothèque de l'Alcazar (Marseille). Textes réunis par Pascal Mercier et Claude Pérez. Url : http://revues.univ-provence.fr/lodel/ddb/document.php?id=87 [article consulté le ]
affiliation : Université de Tours