Communications

Type de document : Article
Florence de Lussy

« L’autre Simone »

Simone Weil et ses parents ne quittèrent Paris que le 13 juin 40 ; ils venaient de voir placarder dans les rues l’affiche annonçant que Paris était déclaré ville ouverte. Ils partirent immédiatement sans même prendre le temps de retourner chez eux. Ce fut l’errance de l’exode, comme tant d’autres l’ont connue : d’abord Nevers, puis Vichy, puis Toulouse et enfin Marseille, à la fois refuge et porte de sortie, Sud magnétique, comme on le dit du Nord, qui attirait irrésistiblement les foules traquées. Ils arrivèrent peu avant le 15 septembre et n’en repartirent que vingt mois plus tard, le 14 mai 1942. Pourquoi ces vingt mois ? S. Weil aurait pu gagner les USA beaucoup plus tôt. Son frère André obtint, semble-t-il assez facilement, des visas pour lui et sa femme, par le biais du réseau de Louis Rapkine et Francis Perrin qui organisèrent le sauvetage des scientifiques français avec l’appoint financier des Rockefeller. Il quitta Marseille en janvier 41 et fit savoir à sa sœur qu’elle pouvait espérer l’obtention d’un visa par le canal de la New School for Social Research (institution créée en 1923 qui accueillit les exilés allemands à partir de 1933). S. Weil refusa tout net, repoussant avec mépris cette proposition de sauvetage : « Leur hospitalité [celle des Américains] – écrit-elle à son frère en mars 41 -, avec toutes les formes qu’elle prend (visas New School, etc.) est une chose purement philanthropique, et il me répugne d’être un objet de philanthropie. Je sais fort bien que je n’ai rien à leur apporter. Il est plus flatteur, à tout prendre, d’être un objet de persécution. »

On imagine la fureur d’André. Mais connaissant la « tête de bûche » de sa sœur, il se garda d’insister, soulignant seulement qu’il n’aurait peut-être pas été impossible de trouver un poste 1, « ce qui aurait grandement facilité l’obtention d’un visa pour elle et ses parents et lui aurait procuré des moyens d’existence ».2

Plusieurs occasions de départ semblèrent se profiler au fil des mois, en août 41, puis en mars 42. Le départ fut envisagé plus sérieusement en avril ; ce fut, là encore, plus long que prévu, la date étant repoussée de semaine en semaine, puis de jour en jour. Quand S. Weil et ses parents partirent enfin, il était plus que temps. Ils montèrent, en effet, sur l’avant-dernier bateau à destination des USA. La zone Sud fut à son tour occupée...

Ce séjour marseillais de vingt mois, durant lequel S. Weil connut deux automnes, deux hivers, deux printemps, mais un seul été, est à placer d’emblée sous le signe du paradoxe. Tout, en effet, ici, est paradoxal : la cessation (ou du moins une importante diminution) de ses insupportables maux de tête, un sentiment de liberté (même s’il s’agit d’une liberté forcée) et quelque chose qui ressemble à un bonheur malgré l’horreur des temps. Paradoxe suprême : la jeune philosophe fut à même de donner libre cours aux puissances de son intellect. Elle accomplit une œuvre d’écriture prodigieuse, qui dévoila une autre Simone.

Par cet intitulé, je fais allusion au bel article de Gabriella Fiori, paru en 1976 dans le numéro 10 de la revue Agone (« Simone Weil : sa « trêve » de Marseille »). Oui, le destin de cette femme au parcours incandescent connut – l’espace de quelques mois – une sorte de suspens. Le goutte à goutte du temps fut moins atroce.

A cela, quelques raisons simples, et même évidentes : les maux de tête torturants qu’elle subissait depuis dix ans s’apaisèrent3. Simone Weil parle elle-même d’un traitement médical. Certes. Cependant, une autre raison de cet apaisement m’apparaît plus plausible : Il me semble, en effet, que si la montée des périls avait généré en elle une angoisse intolérable qui ne fut pas sans jouer un rôle sur l’aggravation de son état, de 1938 au printemps 1940, en revanche, la pénétration fulgurante de l’ennemi et l’occupation de Paris agirent comme un électrochoc ; on pense à une sorte d’abcès qui éclate : Simone Weil ne se plaignit plus et recouvra sa liberté d’esprit. Liberté encore, du fait de sa condition de juive – si j’ose dire : elle fut interdite d’enseignement. Elle avait demandé un poste en Algérie, mais ignora  qu’elle avait été nommée au lycée de jeunes filles de Constantine à partir du 1° octobre 1940. De toutes façons, la publication du « Statut des Juifs » le 3 octobre lui ôta toute illusion à ce sujet4.

Cette liberté, à la fois objective et subjective, lui ouvrit un temps de « vacances » qui eût pu demeurer inerte ou infécond. Se surimposent, cependant, des touches indéniables de bonheur, que celles-ci soient dues aux splendeurs de la nature estivale aux alentours de Marseille, à cette trêve à la puissance deux que fut son séjour en Ardèche dans la ferme de Gustave Thibon, aux rencontres stimulantes des mercredi du « grenier » des Cahiers du Sud, ou, encore à la richesse des échanges qu’elle eus avec Jean Tortel5, avec  Jean Lambert, ou avec le docteur Louis Bercher6 qui, la connaissant déjà ou ayant appris à la connaître, eurent la capacité de tenir bon « malgré l’air raréfié qu’on respirait auprès d’elle ».7

Le meilleur de ces échanges avait la nature pour comparse. Les entretiens avec Louis Bercher qui en a fait part longuement au Père Perrin dans des notes rédigées à son attention fourmillent d’éléments allant dans ce sens. Les hauteurs et falaises surplombant la mer aux abords de Marseille servirent de cadre à des dialogues pleins d’élan, riches et non contraints.

 « Comme nous gravissions un raidillon du délicieux massif de Marseille », écrit Bercher. Nul doute que Simone Weil partageât ce sentiment de délices. Plus loin, le même évoque longuement ces randonnées dans des paysages édéniques pour conclure par cette exclamation de Simone Weil, émue par la puissance de beauté qui se découvrait là : « Dire [...] qu’ils pouvaient m’enlever çà ! » Notre revoir de 418, écrit-il encore, a été surtout rempli de longues promenades entre les Goudes, Cassis, les Baumettes, dans ce délicieux massif de Marseille-Veyre qui trouve le moyen d’unir les rochers grecs aux fjords norvégiens. [...] grimpant des Goudes à Saint Michel d’Eau douce, nous arrivons, passée une petite crête, en face et tout près des étonnants rochers qui forment la paroi Est du haut ravin de Canelongue. Tout en n’étant pas très grand du point de vue de l’arpenteur, çà a quelque chose de grandiose. C’est, vraiment, un comprimé de grandiose. » Cette exultation due au contact de telles beautés n’enrayait nullement (favorisait plutôt...) le train des pensées touchant – naturellement, aimerions-nous dire – au sublime. Mais cet alliage quelque peu étonnant se réalisait sans discordance9.

La première rencontre de Simone Weil avec Thibon laissa mal augurer de leurs relations. Thibon trouva Simone déplaisante au premier abord, sa laideur étant accusée par la bizarrerie de son accoutrement et la brusquerie mal commode de l’échange. Très vite, cependant, Simone Weil laissa percevoir la grandeur de son âme contemplative :

« ... après l’avoir quittée quelques instants pour recevoir un visiteur, je la retrouvai devant la maison, assise sur un tronc et noyée dans la contemplation de la vallée du Rhône. Je vis alors son regard émerger peu à peu de la vision pour revenir à la vue ; l’intensité, la pureté de ce regard étaient telles qu’on sentait qu’elle contemplait des abîmes intérieurs en même temps que le splendide horizon qui s’ouvrait à ses pieds et que la beauté de son âme correspondait à la tendre majesté du paysage. »10

On retrouve cette même alliance entre la richesse des échanges et la présence d’une nature au comble de sa gloire chez Jean Lambert, le gendre de Gide. Pourtant, les quelques évocations de notre héroïne qui affleurent dans Les Vacances du cœur manifestent quelque chose qui s’apparente à une répulsion, due à la laideur et à « l’impression d’une Allemagne juive » qui se dégageait des lieux où elle habitait. Vue sous ce jour, cette femme n’était pas sans ressembler au personnage de Lazare dans le roman de bataille, Le Bleu du ciel. « Il montait souvent la voir le matin, après s’être baigné à la plage des Catalans. Il avait avec elle de longues conversations sur les Grecs, sur la beauté. » Elle prétendait – dit-il – « déceler la présence de Dieu dans tout ce qui est beau sur la terre, et il approuvait pleinement cette théologie. »11 Simone Weil ne bouda pas – on le voit – ce bonheur que faisait naître une nature en fête, et elle n’hésita pas à confier à Thibon, juste avant l’exil aux USA que « l’extraordinaire beauté d’un voyage en mer [l’]empêche encore de sentir le déchirement [du départ] ».12

Elle rechercha aussi l’atmosphère chaleureuse du grenier des Cahiers du Sud où sa présence devint bientôt familière. Jean Tortel a laissé une évocation bien connue de cette figure étrange, un peu dérangeante : « une sorte d’oiseau sans corps et replié sur lui-même » ; « L’avidité de [son] regard était presque insupportable. »13 Gabriella Fiori, qui a rencontré Tortel, a obtenu de lui un complément de confidences qui mérite d’être cité, tant ces lignes accusent l’étrangeté presque magique – et terrifiante aussi – de cette présence :

« Cône de laine noire, elle était sans corps, une espèce d’oiseau de nuit [...] Elle avait une bouche immense, sinueuse ; elle regardait pas sa bouche. Si elle avait été attirante physiquement, elle aurait été extrêmement attirante sexuellement et sensuellement [...] Oui, car Simone Weil était impossible, mais pas irréelle du tout. Il fait surgir Adamov ; lui aussi avait une pèlerine : ‘Deux figures du Jugement dernier, un côté terrifiant chez eux.’ »14

Indiscutablement, Simone Weil connut à Marseille des moments de bonheur. On ne peut que reprendre le propos de Gabriella Fiori qui vit dans le séjour de Simone à Marseille « sa deuxième époque de bonheur terrestre après l’Italie. »15

Qu’on ne se méprenne pas cependant. Non seulement, Simone Weil ressentit jusqu’au tréfonds de son être les angoisses de cette terrible période, mais en arrivant à Marseille, après quelques semaines d’adaptation, elle fit preuve d’une activité extraordinaire. Elle s’enquit, comme tout le monde, des conditions de sortie du territoire, non pas tant pour elle-même (nous avons vu qu’elle s’opposa aux démarches que lui proposait son frère) que pour les misérables réfugiés, de toutes nationalités, qui avaient tout à craindre du régime. Bientôt elle n’ignora plus rien des activités du Centre américain de secours, animé par Varian Fry, et des possibilités qu’offrait sa documentation. Elle eut entre les mains des informations de première main, parfois confidentielles, dont elle prit copie, concernant particulièrement les camps d’internement pour étrangers, où étaient retenus dans des conditions misérable et indignes tous ceux que le gouvernement d’alors considérait comme indésirables, qu’ils fussent Annamites, Allemands ou Républicains espagnols. Ces camps avaient pour nom Mazargues, Le Vernet, ou Gurs. Elle fit tout ce qui était en son pouvoir pour alléger le sort de ces infortunés et se lia d’amitié avec un paysan espagnol, Antonio Atarès, avec qui elle entretint une admirable correspondance.

Elle s’efforça pourtant de gagner l’Afrique du Nord, attirée qu’elle était par les « choses musulmanes », comme elle l’écrit drôlement à Emile Dermenghem, puis elle essaya le Portugal. En fait, une seule chose lui importait : gagner un endroit où l’on pût avoir part à la guerre ; et trouver le moyen de passer en Angleterre devint son idée fixe. Elle ne manqua pas de se mettre en rapport, dès qu’elle le put, avec un réseau de résistance, espérant par là parvenir à ses fins. Robert Mencherini a retrouvé dans les Archives judiciaires des Bouches-du –Rhône son dossier de « Demande pour être admise en Angleterre »16. C’est à cette occasion qu’elle rédigea la première version de son « Projet pour une formation d’infirmières de première ligne », longtemps considéré comme extravagant (y compris par De Gaulle), mais qui devait dix ans plus tard trouver en Indochine la plus sublime des réalisations en la personne de Geneviève de Galard. Elle endossa, par ailleurs, une part non négligeable de risque en participant à la diffusion clandestine des Cahiers de témoignage chrétien, créés par le Père Chaillet, à partir de novembre 1941.

Outre ces activités de temps de guerre, Simone Weil, qui vivait toujours un peu en contretemps avec elle-même, n’eut de cesse qu’elle trouvât le moyen de participer à des travaux agricoles. C’était une autre manière pour elle, qui avait connu le travail en usine, de participer durement – surtout durement ! – au réel. Elle fut mise en contact avec le philosophe-paysan Gustave Thibon qui habitait une ferme à Saint-Marcel d’Ardèche. De fait l’expérience tourna court : Thibon l’employa fort peu ; elle travailla un mois aux vendanges ; puis elle crut pouvoir être engagée chez un maraîcher de Saint-Rémy-de-Provence ; mais là encore, ses espoirs se dissipèrent en fumée et elle regagna Marseille. Cette longue parenthèse de trois mois en Ardèche ne fut pas loin de ressembler à une pause paradisiaque, durant laquelle les joies que procurent la nature dans sa belle saison, une vie simple et saine, et d’authentiques relations d’amitié, lui furent données à profusion, si l’on excepte la rudesse – pour elle – du travail de vendangeuse.

Là encore, un certain bonheur l’avait rejointe, comme malgré elle. « Sans l’horreur du malheur qui submerge en ce moment tant de parties du globe terrestre, la situation actuelle, en ce qui me concerne personnellement, me conviendrait tout à fait bien », écrit-elle le 11 septembre 1941 à Gabriel de Tarde17.

Interdite d’enseignement au titre de sa condition juive, ses essais pour passer en Angleterre échouant, ses tentatives pour devenir ouvrière agricole ayant tourné court, Simone Weil se retrouva entièrement libre, et pour un temps qu’elle sut bientôt devoir être assez long. Elle fut donc – comme par le fait d’un mécanisme – renvoyée à ce qui lui convenait le mieux, à savoir le labeur intellectuel et la spéculation.

Cette enragée de l’effort et de la peine qualifiait de « paresse » cet exercice de l’intellect qui , somme toute, n’était que le régime « normal » de la normalienne qu’elle était... Ainsi écrit-elle à son amie et biographe, Simone Pétrement, le 19 octobre 1941, lorsque son projet de travail chez un maraîcher échoua : « Je me suis remise tout bonnement à lire et à écrire ; mais, bien que j’aie des loisirs, ma paresse, ma vieille ennemie [...] m’entrave sérieusement... »18 Le 20 décembre suivant, elle confie à la même, à propos de l’incertitude d’un départ pour les USA qui doit, selon toute probabilité, prolonger de façon notable le séjour à Marseille ou dans la région : « Cette incertitude de nos projets pourrait être énervante, mais mes parents la supportent très bien ; quant à moi, elle favorise ma paresse naturelle ; ainsi je me laisse vivre, ce qui est très agréable, mais, je le crains, très mauvais. »19

En réalité, c’est dès l’hiver 40 qu’elle a rejoint au fond d’elle-même la mine d’or dont elle va extraire des merveilles sans discontinuer jusqu’à son décès précoce quelque trois ans plus tard. Et cela à la faveur de la correspondance qu’elle entretint son frère le mathématicien, emprisonné à Rouen pour fait d’insoumission. Comme on peut s’y attendre, les thèmes abordés dans cette correspondance sont la Grèce et la naissance des mathématiques, seul domaine où pouvait s’instaurer entre eux un dialogue fécond. Pour rejoindre ce frère tant admiré, elle va puiser dans les strates anciennes de son impressionnante culture. La série des Cahiers qu’elle inaugure à Marseille, tout d’abord sur de simples cahiers « écolier », puis en utilisant les « cahiers du pot » du temps de l’ENS dont elle avait conservé une collection et qu’elle avait fait venir de Paris, est très largement consacrée à des questions scientifiques. Quand Camille Marcoux, l’un de ses camarades de l’ENS, la rencontra par hasard sur la Canebière et se rendit chez elle, « il lui sembla qu’elle s’occupait principalement de mathématiques »20. Elle lit et relit les grands textes de la littérature scientifique (et toujours les mémoires originaux et, si possible dans leur langue originale), tels les Opere en 5 volumes de Galileo Galilei  (édition de 1935) qu’elle avait achetés à Florence, le Traité de dynamique de D’Alembert, le traité de Mécanique analytique de Lagrange, etc. Elle s’efforce de comprendre pourquoi nous, les Occidentaux, au tournant du XX° siècle, « nous avons perdu la science »21, opposant la science contemporaine, devenue folle selon elle, à celle des Grecs qui ne la dissocie pas de l’art et de la recherche du divin. Elle dépense sur ces thèmes une énergie considérable, et ne l’interrompt que pour se lancer avec force dans l’aventure du Génie d’Oc, préparant sa première contribution, « L’agonie d’une civilisation vue à travers un poème épique ». Quelque temps plus tard, le manuscrit sur grandes feuilles où s’inscrit d’une seule coulée (presque sans repentirs) son grand texte « La science et nous » s’interrompt soudain. L’attention de Simone se fixe maintenant sur un autre texte que lui a commandé la toute nouvelle revue Economie et humanisme (créée par Louis Lebret, militant du catholicisme social), « Expérience de la vie d’usine ». Elle en dresse le plan là même où elle a interrompu son manuscrit sur la science, et conclut : « 8 grandes pages (cette nuit ?) » Quel feu ! quel amour de la pensée et de la chose écrite !

Mis à part les articles et contributions expressément demandés, elle écrit pour écrire... Elle fait partie de ces personnes qui ne mettent de l’ordre en soi que par le truchement de l’écrit.  Elle s’est évertuée – on l’a vu – à faire autre chose, c’est-à-dire à travailler de ses mains. Ce fut en vain, ou presque... Elle se voit donc ramenée à sa vocation première, à savoir l’exercice intensif de la pensée et de l’écriture.

Si les questions scientifiques (et toutes les sciences, mathématiques, physiques, y compris la chimie, la biologie...) la requièrent et occupent une part importante de ses énergies pendant  presque toute l’année 4122, elle saisit toute occasion qui se présente pour étendre son savoir. La présence de René Daumal, un ancien condisciple, à Marseille la précipite dans les délices de l’apprentissage du sanscrit, où elle donne le meilleur d’elle-même. Avide depuis quelques années déjà, mais en secret, de questions religieuses, la pensée indienne féconda sa pensée propre et lui imprima une marque durable. Il est vrai que le maître était excellent, et l’élève exceptionnellement douée !

La préparation du numéro spécial des Cahiers du Sud sur le génie d’Oc fut une autre occasion pour elle de multiplier les lectures. Pour chaque domaine neuf, elle s’efforce de dresser, avec les moyens du bord, des bibliographies. Pour les Cathares et les Albigeois, la quête fut plutôt décevante : ni les travaux de René Nelli, ni ceux de Déodat Roché ne lui permirent d’aller loin et profond.

Après la pause campagnarde de l’été, puis les vendanges d’automne, et après avoir cru que le moment du départ était proche, elle s’apaisa en quelque sorte et plongea plus fort encore dans le monde intérieur de la recherche et de la spéculation. L’inspiration grecque qu’elle place aussi haut que les Evangiles (elle voit dans le meilleur de la littérature grecque, l’Iliade et les Tragiques une sorte de premier Evangile...) la requiert alors presque totalement. Elle prononça une conférence à la Société d’études philosophiques de Marseille sur la conception du Beau chez Platon ; puis ce furent des causeries durant l’hiver 42, sur « Dieu dans Platon », dans la crypte du couvent des Dominicains à l’instigation  du Père Perrin. En février 42, elle découvre les ouvrages de Daisetz Taitaro Suzuki, notamment Essays in Zen Buddhism, grâce à Daumal qui est le traducteur de la seconde série23 ; elle relit Héraclite.

Mais après tout, peut-être ne trouvera-t-on rien là que de très ordinaire pour une intellectuelle de son acabit libre de tout engagement...

Cependant, le plus remarquable de cette activité de l’esprit trouva place dans les quelques semaines qui suivirent le bref séjour à Carcassonne, à Pâques 42, durant lequel la rencontre – décisive – avec Joë Bousquet et la Semaine sainte à En-Calcat porta son esprit à un degré de fièvre et d’ardeur spéculative sans égal.

Il ne suffit pas d’évoquer la rédaction continue de ses Cahiers (11 cahiers d’écriture serrée pour ce séjour de Marseille), ni ses traductions du grec, ni son incroyable boulimie de lecture qui lui fait « avaler » la littérature du Graal, aborder la Somme de Saint Thomas, commencer une recherche sur les Pères de l’Eglise, enquêter sur la secte des Thérapeutes à l’orée de l’ère chrétienne, lire saint Jean de la Croix, en espagnol, naturellement..., se plonger dans le folklore de tous les pays, s’intéresser aux Maori, mettre à sac le volume I des Fragmente der Vorsokratiker. La masse des écrits qu’elle rédige, presque sans brouillon, durant les trois dernières semaines de son séjour à Marseille (plus les 17 jours de l’escale de Casablanca), est confondante : Ce sont pêle-mêle « Formes de l’Amour implicite de Dieu », « L’Amour de Dieu et le malheur », les textes qui vont composer le volume des Intuitions pré-chrétiennes, « Les trois fils de Noé... », et bien d’autres encore, sans compter la correspondance très substantielle qu’elle échange (ce sont essentiellement de magnifiques lettres d’adieu) avec Joë Bousquet ou  le Père Perrin.

Elle se hâte, semble-t-il. Ce voyage qui s’approche, inéluctable, est le dernier (New York n’est pour elle qu’une étape obligée pour passer en Angleterre). Elle le sait. Elle a probablement le pressentiment de sa mort. Pour ma part, j’aime à fournir une clé d’interprétation face à cette brassée de textes sublimes : Dans sa quête du divin, elle fut accompagnée par le Père Perrin, dominicain. Jean Bottéro, le grand assyriologue, avait gardé du couvent de Saint-Maximin « le souvenir d’une époque ardente, de vigueur, de force intellectuelle, de zèle, d’une extraordinaire boulimie de savoir »24. Ce n’est point se montrer gravement insolente de souligner les limites intellectuelles du Père Perrin. Simone Weil en était consciente ; de plus, elle se sentait oppressée par l’insistance avec laquelle il la poussait au baptême. Cette pression finit par l’indisposer. Il semble que sa rencontre avec le grand Bousquet et l’admiration qu’elle portait à de moins illustres représentants de l’agnosticisme, la détachèrent d’une pensée jugée trop étroite. En se dégageant, elle libéra son génie religieux. Elle laissa fuser sa pensée qui s’écoula comme un torrent.

Une étrange félicité, donc ; mais félicités et douleurs mêlées. Elle sut donner à ce sentiment rare une admirable expression, condensée en paradoxe : « se sentir chez soi dans son exil ». Elle voyait, d’ailleurs, dans cette souffrance sans amertume sur fond de joie la quintessence du génie grec, et elle se voulait grecque !

Le fait est qu’elle se sentit chez elle à Marseille. Sur l’album de Marcelle Ballard, il y a une dédicace de Simone à Françoise : après avoir copié quelques vers de Sophocle sur « l’Amour, invincible au combat », elle ajouta : « pour que Françoise lise le texte et la traduction – surtout le texte – quand elle aura seize ans ; et que ses parents gardent une trace du passage de quelqu’un qui par eux se sentait chez soi à Marseille, au moment où tant de gens s’y sont crus exilés. »

Simone Weil connut à Marseille, pendant ce « drôle » de temps de guerre et de « vacance », des mois d’intense production littéraire et philosophique, qui culminèrent, au moment où allait commencer l’autre exil, le « vrai », en un feu d’artifice de la pensée. On  pourrait assimiler ce dernier, par l’audace et l’élan qui s’y manifeste,  à l’envol d’Icare, c’est-à-dire à un saut dans le vif — et le vide aussi — qui est la marque des génies authentiques.

Notes de base de page numériques:

1À l’École Libre des Hautes Études qui fut créée pendant la guerre sous le couvert de la New School.
2 Correspondance entre le frère et la sœur inédite.
3 Cf. cette lettre à Simone Pétrement du 7 septembre : « Tu peux lui dire [à Le Senne] combien j’ai été paralysée par 10 années de maux de tête intenses et ininterrompus, de 1930 à 1940. » (S.P. II, 361). Voir aussi le « Petit carnet noir » in O.C.VI1, p. 402 : « Depuis 1930, année où je préparais mon agrégation, jusqu’au printemps de 1940, moment où l’on trouva pour moi un traitement efficace, des maux de tête intenses et ininterrompus rendirent pour moi toute activité physique et intellectuelle extrêmement pénible. Depuis 1938 jusqu’au printemps 1940, mon existence fut comme annulée par la douleur physique. »
4 On sait que S.W. réagit aux décision iniques de Vichy par deux lettres fameuses qui sont des prodiges d’ironie mordante, l’une adressée en octobre ou novembre 40 au ministre de l’Instruction publique, l’autre, le 18 octobre, à Xavier Vallat, commissaire aux questions juives. Cf. S.P. II, pp. 189-291 et 377-378.
5  Cf. les souvenirs de Tortel rédigés à l’intention de Simone Pétrement (S.P. II, pp. 293-296), ainsi que les souvenirs racontés à Gabriella Fiori (article cité).
6 Notes inédites confiées au Père Perrin et copiés par Simone Pétrement. Cf. S.P. II, pp. 337-343.
7 Gabriella Fiori, art. cit.
8 C’était en juillet 1941. Cf. S.P. II, pp. 337-338.
9 C’est ainsi que « devant le port de Cassis étincelant de lumière », S.W. a longuement évoqué le statut de l’esclave chez les Anciens, où il était considéré comme le malheur suprême. C’est aussi « sur le trajet Goudes-Sormion, sur des éboulis de pierres entre mer et ciel » que S.W. proposa à son compagnon une interprétation révolutionnaire d’un des versets du Pater.
10 Cf. S.P. II, p. 348.
11 In S.P. II, p. 296.
12 Op. cit., p. 415.
13 Op. cit., p. 294.
14 Article cité.
15 G. Fiori fait ici allusion au voyage de S.W. en Italie au printemps 1937 (du 23 avril au 16 juin).
16 Cf. les Cahiers Simone Weil, t. XVII, n° 4 (déc.), pp. 327-362.
17 Cf. S.P. II, p. 364.
18 S.P. II, p. 384.
19 Ibid. Elle écrit dans les mêmes termes au même moment à son frère : « Nous vivons ici dans une incertitude que ma paresse naturelle me fait trouver agréable, car elle permet de se laisser couler au fil des jours. » (S.P. II, p. 385).
20 Ibid., p. 297.
21 Sur la science, p. 120.
22 Elle rédige en novembre 41 son article sur les quanta, « Réflexions sur les quanta », où elle tient tête avec une ironie mordante, aux tenants de la nouvelle physique et aux « villages des savants », en général.
23 L’été précédent, elle avait emporté dans les Haute-Alpes, au Poët, le petit livre de Pierre Salet sur le Tao.te King.
24 Cf. Babylone et la Bible. Entretiens avec Hélène Monsacré (Paris, Les Belles Lettres, 1994, coll. « Pluriel »), . 45.

Pour citer cet article

Florence de Lussy. «« L’autre Simone »». [actes du colloque] Déplacements, dérangements, bouleversement : Artistes et intellectuels déplacés en zone sud (1940-1944), Bibliothèque de l'Alcazar, Marseille, 3-4 juin 2005 organisé par l'Université de Provence, l'Université de Sheffield, la bibliothèque de l'Alcazar (Marseille). Textes réunis par Pascal Mercier et Claude Pérez. Url : http://revues.univ-provence.fr/lodel/ddb/document.php?id=89 [article consulté le ]
affiliation : Bibliothèque Nationale de France