Communications

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André Not

Paul Gadenne : Chemins d’exode

Les effets du grand déplacement vers le midi, consécutifs à l’exode de juin 1940 puis à la partition de la France en deux zones sont particulièrement sensibles chez les écrivains qui avaient déjà fait le choix, avant l’épreuve, d’être eux-mêmes la matière de leurs œuvres. Tel est le cas de Paul Gadenne. La lecture de ses Carnets, patiemment édités par Didier Sarrou, révèle toute l’ampleur du matériau existentiel à partir duquel l’auteur de Siloé construisait ses fictions. Michelle Hecquet note que même si ses romans sont « presque tous écrits à la troisième personne, nous lisons des romans à la première personne »1 ce qui est vrai et trahit sans aucun doute la continuelle fusion dans un même flux textuel, des misères de la vie et des affres de l’écriture. Ces caractéristiques tendent au lecteur le piège des interprétations biographiques qui sont toujours plus ou moins suspectes. Piège qu’on verra parfois affleurer ici mais que l’on s’efforcera d’éviter le plus possible pour réfléchir à l’essentiel : les rencontres et l’accommodation entre, d’une part, des textes travaillés par les contraintes de l’exil et de l’autre un public dont ils ne pourront que déplacer les horizons d’attente.

Rappelons brièvement les données factuelles. Gadenne paraît avoir été destiné aux grandes migrations vers le sud qui sont le lot des peuples frontaliers. Il est né à Armentières, sur la frontière belge, lieu particulièrement exposé aux aléas des deux conflits mondiaux. A sept ans, avec toute sa famille, il est jeté sur les routes de l’exode par l’avance de l’armée allemande. En 1940, la débâcle contraindra la famille Gadenne à un nouvel exil et Paul sera forcé de revivre l’expérience de son enfance, rejoignant ses parents à Bayonne où ils se sont réfugiés. Ce deuxième exil sera sans retour, véritable assignation à résidence. C’est que la tuberculose qui le ronge l’enferme dans cette « zone libre » où sont les sanatoriums et les stations thermales. La paix revenue ne changera rien à son sort et c’est à Cambo-les-bains, en Pays Basque, qu’il mourra en 1956.

Deux exodes donc, deux « dérangements », l’un dans l’enfance, l’autre à l’âge d’homme. Les effets du premier dans l’imaginaire et la pratique de l’écrivain, sont évoqués en un texte bref publié quelques mois avant sa mort. En même temps qu’il achève Les Hauts quartiers dont il laissera le manuscrit à peine corrigé, il donne à la NRF, pour la revue La Nouvelle, une « Chronologie courte » où il évoque son enfance.

Un jour, je me sauve, je franchis la « barrière » du chemin de fer ; on ne me retrouve que le soir.

Un autre jour, je me dispute sauvagement avec ma sœur, je lui tire les cheveux.

Un autre jour, j’attrape une grenouille et lui coupe les pattes.

Tout cela, s’il y avait beaucoup de petits garçons aussi méchants, devrait évidemment amener une catastrophe sur le monde.

Mon frère était en pension en Belgique, chez les frères. On se mit à parler de son retour. On parlait de cela avec des mines graves, des airs secrets dont le sens m’échappait.

Un jour, à la fin de la matinée, mon père rentre du bureau tout soucieux : il va y avoir la guerre. Je ne comprends pas. Ma sœur en peu de mots m’explique ce que c’est : on prend les hommes et on coupe les mains aux enfants. Devant cette peinture objective, tout le monde se met à pleurer dans son potage.

Quelques jours plus tard, les hommes juchés sur leurs bicyclettes, les maisons vides… Déjà les trains ne partaient plus. On me chargea d’une boule de pain, et nous allâmes droit devant nous, à la recherche de la paix, sur une belle route innocente, pleine de soleil et de mort – moi tout petit, animé par l’aventure, content de franchir la « barrière » sans espoir de retour. (C, 277)2

Cette citation est sans doute un peu longue mais elle aide à justifier et à structurer le propos qui va suivre : ces souvenirs de l’été 1914 comportent en effet, sur un mode humoristique et apaisé, trois grands traits caractéristiques, de ce qui est, dans les romans, le motif de l’exode.

Il y a, d’abord, cet étrange sentiment de culpabilité qui fait dépendre les événements planétaires des destinées individuelles et de leurs errements. Tu seras puni, dit-on au « petit garçon méchant » et l’on sous-entend cette conséquence terrible : tu seras responsable de la souffrance des autres. Ce chantage innocent ressassé par tant d’éducations bien-pensantes, trouve, pour l’enfant, une vérification monstrueuse dans la survenue de la catastrophe collective. Il est vrai que les personnages romanesques sont ainsi faits qu’il leur faut croire au poids de leur propre sort sur le destin du monde. Souvenons-nous seulement du Tiffauges de Michel Tournier, persuadé que la guerre n’a éclaté que pour le justifier et le disculper. Pourquoi l’adulte Gadenne n’aurait-il pas, lui aussi, gardé quelque soupçon inconscient de sa propre responsabilité dans les ignominies de l’époque ?

En second lieu il y a cela dont on parle « avec des mines graves, des airs secrets », cela dont le sens est caché et qui empêche d’accéder à l’intégrale complexité des êtres et du monde, si bien que l’on n’en perçoit qu’une version truquée, tout juste capable de nourrir une inguérissable angoisse. Tout roman de Gadenne déploie, en superposition à une diégèse apparemment anodine mais volontiers lacunaire, une intrigue cachée, inaccessible et produite par les malentendus et les doubles sens du langage. La fonction du personnage principal se modifie, l’écart entre ses actes et leurs motivations se creuse au fur et à mesure que se dévoile cette intrigue.

Enfin et surtout, il y a cet appel de la route, cette occasion soudaine de « franchir la barrière » – qu’il s’agisse de la transgression d’un interdit ou d’une soumission à la nécessité – cette perpétuelle errance que l’on retrouve, là encore dans l’œuvre tout entière. Pierre Lepape évoque à cet égard

le retour de certains thèmes, de certaines obsessions, de certaines figures dont l’origine se situe clairement dans l’expérience propre de Gadenne, dans sa difficulté à vivre, dans le climat à la fois rassurant et irréel des sanatoriums, dans le sentiment poignant d’être un hôte de passage coupé d’une existence vraie.3

Il est indéniable que les romans qui évoquent l’expérience de l’occupation et de l’exode confèrent à ces thèmes une prégnance particulière, dans la mesure où ils ajoutent au sentiment de mise à l’écart celui d’une fatalité inadmissible, par laquelle les destins individuels sont monstrueusement hypertrophiés. Exilé par la guerre, cloîtré par la maladie, jamais à sa place si tant est qu’il ait une place, ignorant ce qu’on lui reproche mais vaguement conscient d’être coupable sans savoir de quoi, le personnage gadennien trouve dans le retrait et l’abstention la forme paradoxale de sa propre justification.

A travers une narration sous-tendue par des repères autobiographiques visibles, le début des Hauts quartiers évoque une installation à Irube – version romanesque et camouflée de Bayonne – et stigmatise l’ambiance des débuts de l’occupation en zone sud, marquée par la méfiance et l’égoïsme de ceux qui n’avaient pas eu encore à souffrir de la défaite et n’étaient pas décidé à accueillir leurs compatriotes déplacés.  Didier Aubert et sa mère, réfugiés dans la petite ville bourgeoise et mesquine, foulent un jour innocemment l’herbe d’une prairie avant d’en être chassés par un propriétaire sûr de son bon droit.

« Vous ne savez pas lire ? "Propriété privée", nom d’un chien ! Vous êtes chez moi, ici ! La maison n’est pas assez grande pour que vous ne la voyiez pas à l’œil nu ?... » […]

« Chez moi » : il leur était donné d’entendre pour la première fois cette expression, partout ailleurs si douce, dans un sens agressif, sur un ton chargé de haine : la haine caractéristique de l’intrus. Ayant dû fuir Dunkerque avec son mari, parmi les combats, sous les éclats des bombes, Mme Aubert avait acquis une certaine sagesse endurante, une sorte de philosophie de la « fuite », très spontanée. (H, 18-19)

Pourtant, sur la joue de sa mère humiliée, Didier surprend une larme et ce qui pourrait n’être qu’incident risible, « [lui] enseigne la haine et bouleverse [sa] conception du monde ». (ibid.) La suite du récit égrène les épisodes dont cette haine se nourrit. Didier ne cherchait à Irube qu’un asile provisoire pour mener à bien ses recherches sur une métaphysique de l’effacement. Mais son séjour est incessamment perturbé, ponctué de déménagements, de conflits avec des voisins bruyants ou des propriétaires indiscrets, si bien qu’on voit détruits petit à petit, et jusqu’à une agonie misérable les signes extérieurs de sa dignité. Assigné à résidence en même temps qu’il est interdit de séjour, il se voit imposer un statut intenable, errant de meublés en chambres d’amis, de plus en plus petitement logé, malade, dépendant de vagues relations faussement cordiales qui lui font payer très cher une sollicitude de façade. La période couverte par le roman va bien au-delà de 1945, mais le sort du personnage paraît scellé par le bouleversement irrémédiable que lui a imposé l’exode.

La guerre a coupé ses racines avec le monde enchanté d’autrefois, – le monde où il avait une place, où il voyait les gens pour le plaisir, où il n’entendait jamais parler d’argent, où la pauvreté n’était pas considérée à l’égard d’un vice, d’une maladie honteuse. (H, 203)

Bien avant Les Hauts quartiers, L’Avenue, roman de 1949, exprimait, de la façon la plus directe qui soit et en une trame narrative fort simple, la coupure de la guerre et les déplacements qu’elle entraîne. Le sculpteur Antoine Bourgoin, blessé au genou au cours de l’exode de juin 1940, se retrouve réfugié dans la petite ville de Gabarrus. Une fois rassuré sur le sort de sa femme dont un moment de panique collective lui avait fait perdre la trace, il s’installe dans une précarité d’existence qui le satisfait et lui fournit l’occasion d’une vita nuova.

Jeté seul dans cette ville où il ne connaissait personne […] Antoine Bourgoin se retrouvait à quelque cinquante ans – la jeunesse – dans la situation d’un homme qui apprend à vivre. Et peut-être est-il bon, en somme, de réapprendre à vivre tous les vingt ans [D’ailleurs] Antoine avait des armes à lui, élémentaires mais prodigieusement efficaces pour lutter contre la stupeur à laquelle se laissait aller tout un peuple.(A, 12-13)

L’hygiène de l’artiste, en somme, pour fuir le malheur des temps ou s’en accommoder. Solution illusoire : le souci de l’art ne peut évacuer totalement celui du réel. Il y a à Gabarrus, dressée au bout de l’avenue qu’Antoine arpente en d’inlassables promenades, une étrange « Construction », trace périmée d’ambitions architecturales aussi pharaoniques qu’incertaines. Nul ne sait à quoi elle aurait servi ni dans quel but on l’a érigée. Tout ce qui compte pour Antoine, c’est qu’elle est le but de ses déambulations quotidiennes. C’est ainsi que les réalités nouvelles imposées par la situation de rupture sont façonnées de pièges et d’énigmes qui brouillent l’accès à un « univers fermé, hors d’atteinte, emporté comme une graine dans sa nuit, se refusant par toute ses surfaces à se laisser emporter dans le flot de ce qui existe ». (A, 203).

L’art, fuite impossible concurrencée par le souci obstiné du réel. A l’être ainsi contraint ne reste plus que la hantise d’être déplacé, à tous les sens du terme, littéralement « installé en un lieu inhabituel » ce qui, par voie de conséquence, le rend « incongru ou inconvenant ». L’expérience romanesque traduit le désarroi des lieux qui se dérobent, si souvent exprimé dans les Carnets quand les vicissitudes du temps et le défaut de fortune imposent au scripteur de brusques changements de résidence.

J’ai senti : ne plus trouver en sortant ces grands paysages étalés, cette crête lointaine hérissée de bois dépouillés, la prairie, les tilleuls, les espaces aimés, non je ne le supporte pas. Cette terre entrait en moi avec violence. Je comprenais le sens de mon accablement physique, la veille, devant la façade des Thermes : je ne pourrai jamais. J’avais pris l’autobus pour aller donner ma réponse, payer, prendre les clefs ; à peine descendu, je suis parti, non sans être resté quelques minutes le dos appuyé au mur comme un condamné. (Re, 28)

Cette trahison des lieux  est particulièrement lancinante dans L'Invitation chez les Stirl, dernier roman publié du vivant de l’auteur. A travers une intrigue du temps de paix cette fois, Gadenne y concentre tous les effets de cette forme très particulière de malconfort dans laquelle les protagonistes de tous les romans sont plus ou moins enfermés.

Invité pour un séjour de vacances chez ses amis Stirl, le jeune peintre Olivier Lérins a la désagréable surprise, à son arrivée, de constater que personne ne l’attend et qu’il est peut-être, sans raison apparente, devenu indésirable. Tout l’empêche pourtant d’abréger son séjour en même temps que tout conspire à l’empêcher de peindre. L’immense maison de ses hôtes à Barcos-les-bains (inspiré par Cambo) devient un lieu maléfique et piégé. Les greniers où l’entraîne Mme Stirl lui font revivre « les joies et les inquiétudes d’une enfance oubliée » avant de révéler leurs sortilèges :

Les fenêtres étaient complètement fermées, et la pièce semblait plus grande que les autres, meublée d’une façon plus habitable. Comme il s’avançait distraitement, le plancher s’effondra brusquement sous son poids ; il n’eut que le temps de reculer. Son cœur battait avec violence. (I, 112 et 116)

Résigné, Olivier Lérins subit passivement les petites tortures morales que lui impose Mme Stirl. Obnubilé par les foucades de la jeune femme qui anéantissent peu à peu leur alliance ancienne, il se laisse enfermer chez ses hôtes au point de renoncer à rendre visite à un ami malade dans un sanatorium des environs.

Il resterait donc le prisonnier des Stirl, de Barcos, enfermé dans cette maison, ce jardin trop grands, dans les sinuosités de ces routes inutiles ; et le petit Schulz continuerait à s’affaiblir sans une plainte, dans une chambre étriquée qu’il partageait d’ailleurs avec deux autres malheureux. (I, 133)

L’exil au sud, même sous le prétexte riant de vacances entre amis reste un « dérangement » digne du temps de guerre. Les déplacements y sont constamment remis en question, les résidences absurdes, les séparations incompréhensibles au point que l’origine et la validité des péripéties rapportées se trouveront toujours douteuses4. Mais la mesure du phénomène n’apparaît pleinement qu’à l’examen du roman qui précède L'Invitation chez les Stirl.

Guillaume Arnoult, le héros de La Plage de Scheveningen, publié dès 1952, apparaît, à rebours d’Olivier Lérins, comme un être éperdu de lucidité. La guerre dont il sort (on est à l’automne 1945) a brouillé tous les repères familiers qui jalonnaient Paris, et la quête où il se lance pour les reconstruire annonce les pièges du délabrement et la hantise de la chute qu’on vient de percevoir dans L'Invitation chez les Stirl.

Il marchait avidement, flairait le vent, tâtait les murs, avec l’appréhension qu’on éprouve au dessus d’un puits, d’une cave où l’on se souvient obscurément d’avoir dormi et peut-être d’avoir laissé un trésor. Le trésor s’y trouve-t-il encore ? Est-ce bien là ? Il ne pouvait se dérober à l’idée que quelque chose lui échappait, qu’il s’agissait de situer, de reconnaître à travers toute une ville en effervescence, soulevée encore par une grande passion commune. (PS, 11)

Après avoir repris contact avec son grand amour des années de paix, très symboliquement nommée Irène5, il séjourne avec elle dans un hôtel presque désert d’une plage de la mer du Nord où tous deux espèrent retrouver l’ambiance d’un tableau de Ruysdaël – la Plage de Scheveningen – dont ils avaient naïvement essayé de retrouver le site, avant guerre, au cours d’un voyage aux Pays-Bas, à l’époque où « ils ne demandaient autre chose à la peinture que d’exalter ou même de maintenir sous leurs yeux, certains aspects privilégiés du monde. » (PS, 64)

Les prairies d’Irube, l’avenue de Gabarrus, les aîtres redoutables de la maison Stirl, mais aussi les rues incompréhensibles du Paris de 1945 et les dunes de la mer du Nord livrent autant de représentations d’un espace contingent, aux formes énigmatiques qui ne pourrait retrouver ordre et sens que dans le monde parfait de l’art. Mais, chez les Stirl, Olivier ne parvient plus à peindre, et Antoine, à Gabarrus, s’acharne à modeler une impossible figure d’Eve. Quant à la plage d’Irène et Guillaume, survolée par des avions de guerre, polluée par le bruissement d’une TSF qui apporte les échos d’une épuration déjà virulente, elle ne peut conserver la grâce et la sérénité de celle de Ruysdaël. L’assignation à résidence peut bien susciter chez celui qui en est victime la quête d’une échappatoire dans la création artistique, le remède est illusoire. La production ou la consommation d’objets esthétiques ne fournit qu’un divertissement médiocre et ne saurait composer la perte d’une harmonie avec le monde.

« Caïn qu’as-tu fait de ton frère ? »

La Plage de Scheveningen fait cruellement sentir cette perte. Il me faut, paradoxalement, dans cette réflexion sur l’exil au Sud, interroger ce roman qui parle surtout de fuite et de refuge dans le Nord. S’agit-il pour l’auteur, dans cet impossible retour aux rivages d’enfance que mime le récit, de distraire l’ennui de ces années de l’après guerre où se prolonge le séjour en Pays Basque ? Le roman est hanté par les horizons étales de la Flandre où la vie pourrait s’accorder à la sérénité de l’art. La narration se construit sur une double quête. Guillaume retrouve Irène pour s’efforcer de rétablir avec elle le lien rompu des années plus tôt, avant la guerre. Les causes de leur rupture ne sont d’ailleurs pas clairement accessibles au lecteur. Mais on sait, d’autre part, qu’avant guerre, le meilleur ami de Guillaume et son ancien condisciple de khâgne, Hersent – sous les traits duquel on identifie aisément Robert Brasillach (condisciple et ami de Gadenne) – s’est enthousiasmé pour des théories et des postures fascistes qu’il a mises en pratique, l’occupation venue dans sa revue le Jeune Européen. A l’automne 1945, tandis que Guillaume s’efforce de retrouver Irène, tous ceux qu’il rencontre lui parlent d’Hersent à qui la justice demande des comptes et qui sera finalement condamné à mort. Lancé à la recherche d’Irène, il sent bien que le moment va venir des explications et d’une reconstruction du passé de leur couple dans laquelle il lui faudra admettre une part de culpabilité. Mais pour ce qui concerne Hersent, les choses lui paraissent différentes. Installé dans une dialectique de justification qui perdra peu à peu de son efficacité, Guillaume n’a pas pris claire conscience des choix politiques d’Hersent et de leur caractère inacceptable.

Arnoult n’arrivait plus à joindre dans une seule image le garçon qui avait écrit sur le plus fier des poètes français des pages presque tendres et celui qui, dans le Jeune Européen, passait son temps à vouer les Juifs à la corde. Que fallait-il comprendre ? Arnoult aurait voulu ne voir en lui que la victime d’une triste facilité, celle d’un métier où la pureté se perd. Mais de toute évidence, c’était plus grave. (PS, 46)

Tout au long d’une nuit de veille et de dialogues impossibles, la confrontation avec Irène qui occupe les deux tiers du roman est sans cesse perturbée par le souvenir de l’ami déshonoré. Désormais l’innocence est perdue. Scheveningen, éden des bonheurs étales, rime avec Sigmaringen (PS, 206) pandémonium du pétainisme en déroute où Hersent s’est réfugié. Travaillé par le soupçon de culpabilité et par le besoin d’innocence et d’oubli, le champ de conscience de Guillaume ne cesse de brouiller les repères d’espace et de temps, livrant accès à un passé de plus en plus incertain. Ainsi les années d’Irène sont « les trois ou quatre années qui avaient précédé la guerre », (PS 73) le récit fait allusion à des réveils auprès d’Irène « cinq ans, non, six ans plus tôt » (P. 24) et Guillaume dit « Il y a peut-être dix ans, Irène, vous aviez commencé à me parler un peu de vous ». (PS, 82) Faisant allusion à une hospitalisation d’Irène qui aurait dû pour lui compter bien davantage, il note : « Je ne l’avais pas vue depuis trois mois, six mois (ah ! ces dates…) » (PS, 118)

A ce flou entretenu autour des dates correspond une incertitude constante sur les lieux : était-ce à Hardinghem ou à Herminghem que s’étaient rendus Irène et Guillaume ? (PS, 77) Etait-ce à Grenelle, Clichy ou sur le boulevard de Port-Royal qu’avait eu lieu telle rencontre décisive entre eux ? (PS, 86-87). L’un des décors de leur liaison est « cette rue des Sycomores qui était peut-être la rue des Peupliers ». (PS, 247)6 Au reste ces imprécisions n’ont rien de vraiment inquiétant, accordées qu’elle sont au brouillage général de toutes les signalétiques collectives. Ainsi les lieux conservés par la mémoire se font aussi incertains que ceux du Paris de la Libération, ce qui peut exonérer du péché de mauvaise foi. Comment ne pas tout oublier, tout confondre, dans cette ville désaccordée où « les Parisiens avaient déchiré les pages de leurs Bottins » (PS, 19) et où l’on devait se contenter d’un « métro qui brûlait les stations et qui vous imposait de longues marches » (PS, 16) ?

A cette étourderie de soi-même et du monde s’oppose la certitude lancinante selon laquelle l’histoire d’Arnoult et Hersent a quelque chose à voir avec celle de Caïn et Abel. L’épigraphe du roman, cite la parole de Caïn – « "Quiconque me trouvera me tuera" (Genèse IV, 14) » – et souligne on ne peut plus clairement l’identification du folliculaire contumax au premier meurtrier de l’humanité : Mais Caïn n’est-il pas en tout homme ? Les protestations de Guillaume, à cet égard sont édifiantes : « Il n’était pas venu à Paris pour examiner le cas d’Hersent. Quelqu’un lui avait-il confié Hersent ? Hersent ne lui était rien. » (PS, 31) Réécriture évidente du verset de la Genèse : « Yahvé dit à Caïn : "Où est ton frère Abel ?" Il répondit : "Je ne sais pas. Suis-je le gardien de mon frère ?" »7 Dans l’économie du roman, l’histoire de Caïn et Abel n’est pas seulement « un de ces mythes que se transmettent les générations ». (PS, 187) C’est  la forme perpétuellement intacte de l’expérience humaine. L’insomnie légèrement délirante de Guillaume, vers la fin du roman, donne la parole à Caïn : « Je sens l’humanité derrière moi qui se divise en deux parts, celle qui va reprendre mon acte, et celle qui va me demander des comptes. » (PS, 197) Etre en guerre – dans la guerre – c’est vivre dans la conséquence de cette coupure qui interdit le retour des moments d’harmonie, qui empêche, en d’autres termes, qu’il y ait encore au monde des plages de Scheveningen. Et le roman finit par évoquer ce moment dans l’avant-guerre où Hersent s’est trouvé humilié sous le regard et avec la complicité passive de Guillaume. Cette imperceptible fêlure a-t-elle suffi à  radicaliser les positions paradoxales du jeune journaliste pour le mener jusqu’au fascisme ? Y a-t-il eu, dans ce passé confus, impossible à reconstruire clairement, une occasion qui aurait permis à Guillaume de retenir Hersent sur la pente ignominieuse où il s’était engagé. ? Aucun témoin ne peut répondre pour lui.

Pourtant La Plage de Scheveningen ne s’achève pas sur cette incertitude. Au-delà des situations inextricables, des confrontations irritantes entre des versions du passé qui ne sont jamais accordées, l’épreuve que traverse le héros le conduit à « franchir la barrière » en un dénouement bousculé qui pourrait passer, aux yeux d’un lecteur étourdi, pour une happy end à l’eau de rose. Irène écourte son séjour avec Guillaume qui apprend quelques temps plus tard son mariage. Et au retour d’une mission de correspondant de guerre que le jeune homme a accomplie en Allemagne, un rendez-vous manqué avec Irène entraîne une rencontre avec la sœur de celle-ci, Laura, « belle et grande, avec un visage lumineux, aussi brune qu’Irène était blonde » (PS, 293) installée à Biarritz après la mort de son mari, aviateur.

L’arrivée de Guillaume est plus étrange encore que celle d’Olivier dans L'Invitation chez les Stirl et les deux scènes ont d’étranges similitudes. A Barcos « le voyageur piaffait d’impatience devant une grille qui refusait de s’ouvrir. En vain avait-il cherché, en examinant les piliers, quelque moyen d’appel. » (I, 21) A Biarritz, « le portail de bois était tombé, le jardin dévasté, et Guillaume crut un moment qu’on l’avait trompé et que la maison était vide : car il n’y avait aucun moyen d’appel et la porte était grande ouverte. » (PS, 295) Les deux arrivées s’opposent pourtant. Engagé dans une sorte de labyrinthe, au long des étages déserts d’une grande villa délabrée il parvient au sommet de la bâtisse, où il « enten[d] tout autour courir et gronder le vent », jusqu’à l’avant dernière porte à laquelle il frappe.

De par delà le temps, comme si cette porte donnait sur les siècles, s’éleva le son d’une voix qui lui criait d’entrer. Guillaume fut aveuglé. Il avait sous les yeux une pièce immense, à peu près nue, une fenêtre ouverte à deux battants, toute remplie par la mer, et Laura, accroupie devant un feu de bois, en train de ranimer les bûches. (PS, 295)

La jeune femme parle de campement. « Les existences aujourd’hui » dit-elle « sont si peu fixées ». Mais Guillaume n’est pas du tout dans la même humeur : « Il se demandait d’où venait cette paix qui l’enveloppait, cette impression qu’il était arrivé dans un havre, un refuge à l’abri du temps. » (PS, 296)

« Par delà le temps »… « A l’abri du temps »… Le final romanesque orchestre et revendique un apaisement et une suspension des malédictions de l’Histoire. J’emprunterai ici à Daniela Fabiani un comentaire qui me paraît très pertinent.

Guillaume a compris que sa véritable faute a été d’avoir voulu « ignorer le temps, le péché, l’histoire ». Il lui faut donc assumer toute la pesanteur du temps et la traverser avec la conscience qu’elle recèle toujours ce côté lumineux qui lui donne une valeur infinie : chaque instant peut devenir unique, comme une préfiguration du bonheur éternel, car le temps qui est donné à l’homme est toujours capable, même à travers son pouvoir destructeur, de lui offrir des instants privilégiés où le Mystère qui préside à la vie et à la mort se révèle et peut réorienter le regard humain.8

Le début des Hauts-quartiers renouera avec cette thématique du dénouement de La Plage de Scheveningen et il est courant de voir ainsi Gadenne reprendre en ouverture narrative ce qu’il avait naguère laissé en point d’orgue. Evoquant la villa de bord de mer d’un ancien ami du héros, le texte précise :

Mais nous écrivons ici l’histoire des Hauts-quartiers et nous ne pouvons nous attarder aux parenthèses heureuses ni à cette terrasse de clarté qui, au sommet de la falaise, bordait la maison de Pierre Giraud […]. Ces fastes de la mer et du ciel, auxquels on participait sans les avoir recherchés, chacun émergeant de sa solitude ou de son travail, étaient assurément pour beaucoup dans l’enchantement que Didier éprouvait chaque fois qu’il montait à Mar y Sol […]. Oui, de telles heures étaient bonnes à prendre, malgré les angoisses du moment […]. (H, 30)

L’exil dans le sud n’est pas fait que de « parenthèses heureuses » mais il peut en ménager à celui qui parvient à s’abstraire du double sentiment d’étrangeté et de culpabilité que sa situation lui impose. Le « franchissement de la barrière » plonge le héros dans l’exceptionnel et l’inouï. Mais il ne faudrait pas jouer sur les mots et croire qu’elle le conduit à ces « situations privilégiées » qu’Anny, l’ancienne maîtresse de Roquentin, dans La Nausée essayait de transformer en « moments parfaits »9 L’expérience vécue par les personnages de Gadenne ne les confronte pas à la contingence et au souci de transformer l’existence en postures exemplaires, mais leur fait bien plutôt éprouver  l’impossible saisie du temps. Guillaume, dans La Plage de Scheveningen le dit de façon très précise.

Toute ma vie, je m’étais construit contre l’histoire, et pendant ces six ans je n’avais fait qu’essayer de faire rebrousser chemin au temps. Je n’étais pas ni ne me voulais un héros du temps. Toute ma vie, j’avais fait, d’instinct, marcher le temps en arrière. C’est un travail dont on meurt. (PS, 98)

« La guerre de 1914 m’avait obligé, enfant, à un premier exil ou à ce qu’on appelle ainsi. Exils bienfaisants. C’est la destinée qui vous prend par la main et vous force à sortir de votre trou. »10 Cette confidence de Gadenne souligne l’ambivalence de l’expérience de l’exil. La guerre provoque un déplacement qui emprisonne et met à l’écart, qui culpabilise le sujet et désaccorde le monde. L’inhibition où l’exilé se trouve plongé, jointe à une incompréhension brutale des signes que fournit le monde, crée la nécessité de reconstruire et d’ordonner une trame rompue, de « faire sa place ». Mais le temps de l’histoire rend ces efforts parfaitement vains. Le personnage gadennien a toujours un léger retard qui le rend étranger et l’exclut. A moins que l’emprise des événements se suspende pour un moment de répit dans la marche du temps qui ne fait que montrer la paix encore plus inaccessible. La seule fonction de l’écriture « occupée » n’est-elle pas alors de marquer la trace infime de ces moments ?

Notes de base de page numériques:

1 Michelle Hecquet, « Gadenne ou l’inadvertance », Roman 20-50, n° 9, mai 1990, p. 150
2 « Chronologie courte » in Scènes dans le château p. 277. Toutes les références aux œuvres citées renvoient, sur le même principe, aux abréviations suivantes.L’Avenue (Julliard 1949) éd. citée : Gallimard 1984 [A]
3 Pierre Lepape, « Un hôte de passage » Télérama n° 1727 du 16 février 1983, p. 120.
4 Je me permets de renvoyer à mon article, « L'Invitation chez les Stirl ou le soupçon de l’écriture » Roman 20-50, n° 43, avril 2004, p. 57 à 67.
5 είρήνη = paix
6 Pour toutes ces citations, c’est moi qui souligne.
7 Genèse, 4, 9
8 Daniela Fabiani, « La valeur du temps dans La Plage de Scheveningen », Roman 20-50, n° cité, p. 54
9 Jean-Paul Sartre, La Nausée, Œuvres romanesques, Gallimard/« Pléiade », p. 172-175
10 Cité – malheureusement sans référence – par Jacques Houssain, « Paul Gadenne à Passy » in revue La Rue profonde, septembre 1995, p. 183.

Pour citer cet article

André Not. «Paul Gadenne : Chemins d’exode». [actes du colloque] Déplacements, dérangements, bouleversement : Artistes et intellectuels déplacés en zone sud (1940-1944), Bibliothèque de l'Alcazar, Marseille, 3-4 juin 2005 organisé par l'Université de Provence, l'Université de Sheffield, la bibliothèque de l'Alcazar (Marseille). Textes réunis par Pascal Mercier et Claude Pérez. Url : http://revues.univ-provence.fr/lodel/ddb/document.php?id=93 [article consulté le ]
affiliation : Université de Provence