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Régine Piétra

Benda ou les jouissances mentales d’un enterré vif

On connaît en général la pensée de Julien Benda à travers La Trahison des clercs, publié en 1927, livre qui eut un énorme succès : de très nombreux exemplaires vendus, 157 articles de critique en deux ans. Avant cet ouvrage, Benda, qui avait alors 60 ans, s’était fait connaître d’un public, plus restreint sans doute, par de nombreux écrits : un roman qui rata de peu le Goncourt, une critique violente et réitérée du bergsonisme, un passage aux Cahiers de la Quinzaine, où il a alors pour amis Péguy et Sorel, un ouvrage (très critique) sur l’Allemagne, Les Sentiments de Critias, recueil constitué d’articles parus dans le Figaro durant la guerre de 1914, etc.

Quelle est la thèse de La Trahison des clercs (car il s’agit bien d’une thèse) ? Elle consiste à démontrer que tous ceux qui ont en charge la culture, en particulier, les écrivains ont dérogé à leur mission, en se vautrant dans le sensationnel, la complaisance dans le sensible, l’émotion, oubliant la raison, l’argumentation, la définition, l’objectivité, les valeurs éternelles à défendre. Par clercs, Benda désigne « tous ceux, dont l’activité, par essence, ne poursuit pas de fins pratiques, mais qui, demandant leur joie à l’exercice de l’art ou de la science ou de la spéculation métaphysique, bref à la possession d’un bien non temporel, disent en quelque manière : « Mon royaume n’est pas de ce monde". » 1 Jugeant que tous les écrivains contemporains ont saccagé cet idéal, Benda va se livrer à une critique cinglante de Gide, Valéry, Péguy, Claudel, Bernanos, Sartre, Giraudoux, etc. Nul n’échappe à ses sarcasmes. En amont de cette décadence se dressent toutes les littératures dignes de ce nom, celle de l’Antiquité gréco-romaine classique, celle du classicisme. Une telle prise de position peut être caractérisée comme réactionnaire ou du moins anti-moderne2.

Cette cléricature, à l’opposé de tout engagement dans la vie sociale et politique, Benda aura du mal à la respecter, bien qu’il déploie force arguments pour montrer qu’il reste fidèle à ses principes. C’est, dira-t-il, qu’il faut distinguer deux sortes de clercs, ceux qui ne se vouent qu’à l’activité désintéressée de l’esprit et les clercs militants, animés par la passion de la raison, de la vérité et de la justice3. Aussi, lors de l’affaire Dreyfus, qui joua pour lui un rôle capital, Benda s’acharnera à bien distinguer ce qui est de domaine de la rationalité et ce qui a trait aux sentiments. Bien plus, il aurait compris l’appel à la Raison d’Etat se donnant comme telle, mais ce qu’il ne pouvait supporter c’était le camouflage, le mensonge. Seule devait triompher la Vérité, les faits avérés : « Le bordereau n’est pas de l’écriture de Dreyfus. La condamnation a été obtenue sur communication de pièces secrètes. Elle s’est étayée plus tard sur un faux. »4. Ce culte du juste et du vrai en tant que valeurs absolues, transcendantes aux intérêts du lieu et du moment Benda ne l’abandonnera jamais. Lors de la guerre de 1914, profondément patriote5, Benda, animé d’une haine farouche de l’Allemagne, seule coupable de cette guerre, s’opposera à tous les pacifistes, car il est des valeurs dont la défense exige le sacrifice de certaines vies, le bien suprême n’étant pas la vie, mais la dignité humaine. Enfin, entre 1930 et 1940, dans une multiplicité d’articles, où il pressent la montée du fascisme et Vichy, où il chemine près du parti communiste (sans toutefois se dire marxiste : il ne croit pas à la lutte des classes, au scientisme primaire et à la doctrine mécaniste de cette idéologie) Benda prend parti : durant ces dix ans, il écrit : 44 articles dans l’Aube ; 133 articles dans La Dépêche du midi ; 186 articles dans La Nouvelle revue française (le dernier est de mai 1940) ; 60 articles dans l’Ordre ; 20 articles dans Vendredi, etc.6 Tous ces articles portent sur des questions d’actualité ou sur des questions de philosophie politique : Maurras, l’antisémitisme hitlérien, le problème des colonies, l’Europe morale, les erreurs du marxisme, totalitarisme et démocratie, Anticommunisme et patriotisme, etc. En ce sens notre clerc est bien militant : un militant polémiste, qui dénonce, attaque, vilipende, répond, dissèque, un pamphlétaire redoutable, ce qu’il sera sa vie durant.

Ces quelques considérations préalables m’ont semblé nécessaires, pour comprendre la suite : Benda entre 1940-45. Benda a alors 73 ans. Et quel que soit son attachement à Paris, où il a toujours résidé, très lié à la vie intellectuelle de la capitale, ne dédaignant pas les mondanités, Benda sait le danger qu’il encourt en tant que juif. Quelques mots sur sa judéité : de père et de mère juifs, Benda a été élevé, hors de toute confession. Sa religion, c’est la culture classique, les idéaux républicains de la Révolution française ; en ce sens il est bien plus qu’assimilé, c’est un franco-français. « En ce qui regarde la religion, j’ai grandi dans un affranchissement total. » Éducation libre de tout enseignement confessionnel. D’où son indifférence, si ce n’est sa sévérité, vis-à-vis de tout type de croyance, de mysticisme, de sentimentalisme7. C’est pourquoi, au passage, je m’inscris totalement en faux vis-à-vis de la thèse de Louis-Albert Revah, Un juif misanthrope dans la France de Maurras, Plon, 1991, qui fonde son propos, car il ne s’agit pas d’une démonstration tant les arguments sont controuvés, sur le fait que Benda est un névrosé, sadomasochiste qui a édifié toute sa vision du monde sur son refus inconscient d’être juif (opération de dénégation), sur le refoulement de sa judéité. Autant d’affirmations contredites par les textes mêmes de Benda, même si on lit entre les lignes8.

Benda va donc quitter la zone occupée au moment de l’exode. Autant qu’on puisse le savoir, car certains documents manquent, Benda, le 2 juin 1940, part pour Dijon qu’il quitte précipitamment. Le 21 juin 1940, il rencontre Maurice Joucla9, poète et administrateur et lui confie son désir de rejoindre Carcassonne, où il pensait que des amis, les Sarraut, pourraient lui donner asile. Il ne savait comment arriver à destination. Joucla s’entremet et lui trouve un train pour Nîmes, le lendemain. Dans la soirée, Joucla observe, face à son hôte : « Les événements extérieurs et ses propres infortunes ne paraissaient pas obséder son esprit. » On retrouve ensuite la trace de Benda les 5 et 6 juillet à Baziège (Haute-Garonne), peut-être à Toulouse. Il rejoint Carcassonne, le 13 ou le 17 juillet (les rapports de police, sont, sur ce point, différents)10. Benda s’installe donc dans l’Aude, à Quillan, un temps, à Carcassonne (15 rue de Montpellier) où il restera jusqu’en mai 44, avant résider à Toulouse de l’été 1944 à l’été 1945, date à laquelle il regagne Paris. Sans doute l’installation de Benda à Carcassonne doit-elle beaucoup à Bousquet que les Allemands, vu les conséquences dramatiques qu’eut pour lui la guerre de 1914, surveillaient peu.

Quelle fut la vie de Benda durant ses quatre années ? Il ne publie plus, certes : je rappelle qu’il fut inscrit sur la liste Otto,11 que ses livres furent interdits, etc. Benda est condamné au silence. Il va donc travailler, aller à la bibliothèque de Carcassonne, écrire, écrire abondamment, puisque entre 1940-44, il met au point, entre autres, La France Byzantine, Le rapport d’Uriel, Du style d’idées, De quelques constantes de l’esprit humain, Exercice d’un enterré vif, dont je parlerai bientôt. Tous ces livres seront publiés après 45.  Il écrit également La grande épreuve des démocraties qui paraîtra en Amérique pendant l’occupation.  Vie donc consacrée au travail intellectuel, ce qui n’est pas pour lui déplaire. Quoi qu’il dise de sa solitude, peu comparable, assurément, à l’excitation intellectuelle de ses rencontres parisiennes, cette solitude était meublée : il voyait quotidiennement Bousquet, Nelli,12 Paulhan et bien d’autres. La chambre de Bousquet était le lieu de fréquentes discussions13 où Benda, causeur impénitent, parlait surtout de lui-même14. Sympathique et insupportable, disait de lui Guéhenno.

Les conditions pécuniaires de Benda étaient précaires : Gallimard ne lui versait plus ses mensualités, son compte étant depuis longtemps débiteur.  De l’ouvrage publié aux E.U., il ne pouvait toucher l’argent. La ville de Carcassonne, dont il fut fait citoyen d’honneur, lui versait cependant une pension. Mais ses ressources étaient modestes, et d’aucuns ne manquèrent pas de remarquer combien son logis était dépouillé et ses vêtements élimés. Mais Benda n’en avait cure. Il ne semblait pas se soucier non plus de la surveillance dont il était l’objet et qui ne datait pas d’hier15. La consultation des archives départementales de l’Aude révèle que dès le 13 novembre 40 une lettre venant de la sûreté nationale demande au préfet d’extrême urgence une enquête sur Benda (comme sur Aragon). Les réponses apportées varient : tantôt il est dit que « depuis son arrivée dans notre ville, sa conduite n’a donné lieu à aucune critique ; il ne fréquente personne et ne sort que rarement de chez lui. » (29 janvier 43 Archives Départementales. MW255) ; tantôt il est suspecté d’être « en rapport constant avec les milieux israélites de Carcassonne » où il diffuse ses « idées internationalistes et révolutionnaires. » (15/1/43 AD MW255). Tantôt, on veut l’assigner à résidence dans une localité, tantôt on estime que « du juif Benda, il n’y a pas lieu d’envisager un changement de résidence » (3 février 43). On y apprend également que Benda cherchait à rejoindre les E.U, via l’Espagne, le Maroc : mais il ne put obtenir les visas nécessaires. On le voit aussi en relation avec Colette de Jouvenel, pour collaborer à la Revue Qualités « plutôt hostile au régime nouveau. » (16 décembre 41 AD MW255).

Hors de cette surveillance officielle, Benda eut affaire non à des agressions mais à des insultes16. Léautaud comme Paulhan racontent que « un soir que Benda dînait au restaurant, un officier présent, reconnaissant Benda et le montrant : “ Voilà ce buveur de sang ! ” Benda est obligé de s’en aller. »17. Assurément ce n’était pas la première fois que Benda essuyait des insultes antisémites : il en avait déjà connu à la NRF. (de la part sans doute de Schlumberger, de Suarès qui l’appelait Rabbi Bendada). Sans qu’il le sache, sa présence au sein de l’équipe NRF ne manquait pas de poser problème, comme en témoigne la lettre de Paulhan à Henri Pourrat, le 19 août 1940, lui signalant une campagne de dénigrement, menée par la Radio allemande ainsi que par Gringoire, Candide, assimilant la NRF et Benda et lui demandant s’il ne pourrait pas dire dans le Figaro que la NRF avait un tout autre directeur18. Pourtant Paulhan n’a pas cessé de soutenir Benda qui lui était fort reconnaissant de ses remarques littéraires, jusqu’à ce que Les Fleurs de Tarbes que Benda n’apprécia pas installe un conflit et une rupture définitive entre les deux hommes19.

Que la situation de Benda durant l’occupation n’ait pas été facile en témoigne ce passage d’Exercice d’un enterré vif, unique allusion aux circonstances :

« Quillan, 30 mars 1941. Je sais depuis deux jours qu’à Paris les Allemands ont pris ma bibliothèque, et toutes mes notes, toutes mes fiches, tous mes dossiers, tous mes instruments de travail, œuvre de cinquante années. Depuis deux jours, je comprime mon chagrin. Aujourd’hui marchant le long de l’Aude, j’y ai donné cours. Puis je me suis redit les vers de la Nuit d’août :

Quand j’ai traversé la vallée

Un oiseau chantait dans son nid ;

Ses petits, sa chère couvée,

Venaient de mourir dans la nuit.

Cependant il chantait l’aurore…

Mes petits, ma chère couvée, c’étaient mes notes, mes projets d’œuvres…Cependant il chantait l’aurore… » (p. 347)

Passage poignant, je le pense, pour tout intellectuel. Revah peut se gausser de ce « déni de la réalité », de la « délectation morose » de Benda20. Joë Bousquet fut plus perspicace ; ce n’était pas difficile ! Dans une lettre interceptée du 29 mars, il se justifiait auprès de Benda de sa conduite silencieuse et gênée de la veille au soir : il avait appris le sort de sa bibliothèque, mais ne pouvait en parler, étant avec un visiteur vichyssois. Mais il savait la profondeur de son désarroi et sut le réconforter en faisant appel aux valeurs qui le touchaient allant jusqu’à assimiler leurs blessures : « Vous ne pouviez – et je le savais bien que recevoir avec noblesse un coup qui doit être plus dur que celui où j’ai laissé ma jeunesse […] Je réfléchis que les deux aventures contiennent la même leçon morale. Si l’infortune physique ne peut pas atteindre une pensée avertie de sa force, cette pensée même triomphe des coups qui lui seraient directement portés. Vos notes sont perdues, votre bibliothèque, mais pas un instant cette épreuve ne vous a fait blasphémer votre sort [… ]» (A.D MW255).

On peut interpréter comme on veut cette attitude détachée de Benda : d’aucuns y voient un orgueil démesuré, d’autres un certain stoïcisme, en tout cas une indifférence (feinte ?) aux circonstances, au monde extérieur. Paulhan, Jean Hugo21, et bien d’autres s’inquiétaient de son imprudence : il n’échappera que de peu à une arrestation : le 18 mai 1944, à 10h du matin, la gestapo, écrit-il « est venu pour me cueillir. Me doutant de la chose, j’avais couché chez le proviseur du lycée […] On est venu me prévenir et je suis parti immédiatement pour Toulouse.  22»

Sans doute certains se sont-ils étonnés de ce que je n’ai fait qu’incidemment allusion à ce livre Exercice d’un enterré vif,23 écrit pendant sons exil. C’est que, comme tous les écrits de Benda, il se montre comme indépendant des événements extérieurs : s’inscrivant dans la suite de La Jeunesse d’un clerc, récit de son enfance, de son éducation, de sa scolarité, puis d’Un régulier dans le siècle, récit des années 1914-1938, Exercice d’un enterré vif « grâce à une solitude quasi totale que m’imposent depuis quatre ans les circonstances et à l’absence de toute dissipation due à aucun appel du dehors » écrit Benda dans la préface, est consacré, à l’analyse de son esprit, « dans l’espoir de verser à la science de l’Homme une observation exacte ». Deux parties dans cet ouvrage : l’esprit sous son aspect intellectuel ; sous son aspect moral. Benda reprend là bien des idées déjà émises : sa passion pour la pensée, les idées claires et distinctes, son goût pour les sciences exactes plus que pour la poésie. En littérature son peu d’intérêt pour le style, pour la forme, bien trop souvent valorisée à son goût, au mépris du contenu. Sa dévotion aux notions fixes, aux valeurs éternelles et son refus de tout ce qui est passager, existentiel24, sentimental, tragique, mystérieux. La rigueur spirituelle doit se tenir à l’écart de tout ce qui est sensation, image, données immédiates. Comme j’ai eu l’occasion de le dire ailleurs, Benda est plus proche de l’épistémologue que du critique littéraire, plus admiratif des grandes constructions métaphysiques (Leibniz, Spinoza) que du miroitement de l’éphémère, des séductions de l’artifice. D’où son intolérance vis-à-vis de toute la littérature moderne et en conséquence son isolement : « Mon goût pour la pensée sérieuse m’a condamné à une solitude quasi totale […] mon tour d’esprit me met en dehors de l’humanité normale. Comme il est juste, je l’ai payé. » (p. 329-330). Constat lucide sur son caractère, impossible, son immense orgueil. Son idiosyncrasie le met donc à part, et l’exil au fond n’est pas plus douloureux que le quotidien ordinaire : « Mon amour pour l’exercice de la pensée mérite le nom de passion en ce sens que, lorsque je puis m’y livrer, je connais une pleine joie et oublie maintes circonstances externes qui font souffrir les gens normaux. C’est de quoi j’ai pu me rendre compte depuis quatre ans. Relégué dans une petite ville de province où manquent à peu près toutes les occasions de plaisir, enfermé tout le jour dans une pauvre chambre garnie, sans vue, sans luxe, sans rien de ce qui compose les douceurs de la vie, rationné sur presque toutes les nécessités de l’existence, j’ose dire, si je fais abstraction des préoccupations politiques qui signalèrent ce temps, que j’y aurai été infiniment heureux du fait de m’y être livré au travail de l’esprit avec une concentration et un exclusivisme que je n’avais peut-être jamais connus.» (p. 345-46). Paulhan confirmera.

Du point de vue moral, essentiel, Benda place au-dessus de tout la justice, école d’éternité, qui n’est pas un principe d’action, ni de création, mais de régulation. Car Benda n’ignore pas que la justice est un certain obstacle au progrès de l’Humanité, progrès dont il n’a cure. Dans l’humanité deux sortes d’hommes : les fondateurs d’Empire qui se soucient peu de la justice ; s’il n’y avait qu’eux, l’humanité avancerait, mais ne serait que barbarie ; les clercs, voués à la justice, adeptes de la morale, condamneraient l’humanité au statisme.

Idéaliste, certes, négateur de trônes, par essence révolutionnaire. « Il n’est pas donné à tout le monde d’être violent par sensibilité aux idées »25. D’où le privilège accordé à la démocratie, plus dans ses principes (égalité civique, proscription des privilèges laïcité de l’Etat, liberté individuelle) que dans sa réalisation. Benda développera dans La Grande épreuve des démocraties26 ses idées à ce sujet : réflexion approfondie sur la philosophie politique, ce livre démontre la parenté entre cléricature et démocratie, toutes deux fondées sur la liberté, individuelle d’une part, collective d’autre part ; mais Benda n’ignore pas le hiatus entre réalité historique et anthropologique et idéal de justice. Cependant il dira sa préférence pour le modèle anglo-saxon. Il n’entre pas dans mon propos de m’appesantir sur cet ouvrage écrit dans les mêmes années d’exil que l’Exercice ; je noterai que Benda y aborde les problèmes les plus actuels : celui de la guerre juste, de la guerre préventive, du droit d’ingérence dans les états tyranniques (en ce sens, je pense – bien qu’il soit  toujours hasardeux de présupposer la pensée d’autrui, lorsque les circonstances diffèrent – que Benda aurait soutenu l’intervention américaine en Irak dans la mesure où la démocratie américaine a toujours été sa référence et dans la mesure où il est contre les pacifistes, la démocratie ayant à défendre son essence et même à l’imposer de l’extérieur) ; autre idée qui lui était chère celle d’une association des états sous forme de fédéralisme. Il est vrai qu’il avait déjà traité dans son Discours à la Nation européenne (1932) de cette Europe qu’il appelait de ses vœux, trouvant l’idée de nation exiguë et dépassée et tout nationalisme nocif. Je ne sais ce qu’il aurait voté, naguère, lors du référendum sur le traité constitutionnel : certes, il adhérait de toutes ses fibres rationnelles à cette idée qui lui tenait à cœur, bien qu’il eût suspecté la présence de l’Allemagne, intrinsèquement mauvaise. Mais dès les premières lignes de son discours, il écrivait : « L’Europe ne se fera que si elle adopte un certain système de valeurs morales. Nécessité, pour ses éducateurs, de croire à une action morale, transcendante à l’économique ; de revenir de Marx à Platon.»27. Il est intéressant de relire aujourd’hui le résumé du discours fait par Benda aux Rencontres Internationales de Genève en 1946 : il commence par noter historiquement la « communauté d’intérêts et de sentiments [qui] exista souvent entre les habitants de l’Europe […] Aujourd’hui apparaît pour la première fois dans l’histoire, un vague désir chez les Européens de former une unité. Nous avons à lui donner corps, du moins dans l’ordre spirituel. Je propose trois moyens : 1) Une réforme dans l’enseignement de l’histoire […] 2) Une campagne en faveur d’une langue européenne se superposant aux langues nationales. J’ai proposé le français, en raison d’une rationalité que tout le monde lui reconnaît […] 3) Une préséance conférée, dans le système de valeur proposé par l’éducateur, à la science qui est universelle, sur la littérature, en tant qu’elle est locale ; à la partie intellectuelle de l’homme sur sa partie émotionnelle ; à la raison sur le sentiment, voire, dans un sens qui reste à préciser, sur l’art ».28

À la libération, Benda poursuivra son activité journalistique par de nombreux articles dans Les Lettres françaises, Gavroche, le Monde, La nef, L’ordre, Le Journal de Genève. Il sera un chaud partisan de l’épuration. Si ce clerc n’a pas mis au rancart sa pugnacité, son esprit combatif, on peut penser que son âge avancé ne lui permet guère de se renouveler ; et de fait de nombreux articles sont des reprises d’anciens propos ; peut-être aussi ne se sent-il plus en résonance avec ce monde profondément changé29.

 

Bien que Benda se soit toujours gardé de toute expression sentimentale, sentiment et émotion étant toujours à la racine du jugement faux, on pourrait penser que dans cette zone que Fernand Gregh qualifiait de “ préoccupée ”, il se sentait moins libre qu’à Paris quoi qu’il en ait dit. Il restera cependant toujours Eleuthère30, libre parce qu’ailleurs, dans ce monde des pures idées, dénonçant de temps à autre, à l’instar de son philosophe préféré, Spinoza, les ultimi barbarorum. Et cette étrange patrie, en elle-même un exil, le monde de là-bas, disait Plotin, lui faisait supporter avec grâce cet autre exil, contingent. « Benda, immuable », disait Paulhan, à l’automne 194031.

Bibliographie

Aron, R., Chronique de guerre, La France libre 1940-45, Gallimard, 1990.

Aubery, P, Milieux juifs de la France contemporaine à travers les écrivains, Plon, [1957] 1962.

Betz, A., Martens, S., Les intellectuels et l’occupation, 1940-44. Collaborer, partir, résister, éditions Autrement, 2004.

Compagnon, A. Les Antimodernes, Gallimard, 2005.

Judt, T., Un passé imparfait. Les intellectuels en France 1944-56, Fayard 1992

Marrus, R et Paxton, R., Vichy et les juifs, Poche, 1990

Ragache, G, Ragache, J.N., Des écrivains et des artistes sous l’occupation, Hachette, 1988

Sirinelli, J-F., Intellectuels et passions françaises, Fayard, 1990

Winock, M., La France et les juifs, Seuil, 2004.

Notes de base de page numériques:

1. La Trahison des clercs, Paris, Grasset [1947] 1997, p. 131-32.
2. Voir A. Compagnon, Les Antimodernes, Gallimard, 2005, 290 à 371 ; voir également mon article, « Julien Benda ou l’éternelle arrière-garde » dans Les Arrière-gardes au XXe siècle, sous la direction de W. Marx, PUF, 2004.
3. Dans un article de L’Aube, « Clerc et militant spéculatif », 21 octobre 1936, Benda écrit : « Je pense […] que le clerc puisse fort bien sans cesser d’être clerc (je l’ai fait moi-même lors de l’affaire d’Ethiopie) descendre dans ce monde déchu, afin d’y introduire des valeurs divines ». De même dans la NRF de 1935, « L’air du mois. L’écrivain et la politique », il écrit : « Ayant récemment signé un manifeste dit de gauche, j’ai été accusé de manquer à cette éternité que j’exige du clerc. Je réponds que j’ai signé ce manifeste parce qu’il me semblait défendre des principes éternels […] Je tiens que je suis dans mon rôle de clerc en défendant une mystique, non en faisant de la politique […] Je réponds que la mystique de gauche est recevable pour un clerc. »
4. La Jeunesse d’un clerc, Gallimard, 1989, p.116.
5. Sans doute aurait-il été totalement d’accord avec ce propos que Levinas tenait de son grand-père, faisant allusion à l’affaire Dreyfus : « Un pays qui se déchire, qui se divise pour sauver l’honneur d’un petit officier juif, c’est un pays où il faut rapidement aller. » Marc Riglet, dans Lire, octobre 2004, p.100. Le père de Benda disait à son fils « qu’il était scandaleux qu’un juif la [la Révolution] combattît, alors que sans elle il serait encore au ghetto », La jeunesse…, p. 28.
6. La recension de tous ces articles est faite dans la thèse de Judith Belpomme, riche en renseignements de toutes sortes, Julien Benda, essayiste et publiciste. Université ParisX-Nanterre, 2 vol., décembre 2000.
7. La Jeunesse…, p. 30 sq. On pourrait même soutenir qu’il est athée : « je tiens qu’il [mon esprit] est matière et périra avec mon corps. » La jeunesse… p. 351. Cela ne l’empêchera pas de s’intéresser aux prophètes juifs, surtout dans ses années d’exil. Benda distinguait deux sortes de juifs : les juifs sincères et moralistes du côté de Jahveh, de Spinoza, de lui-même et les Carthaginois, avides de sensations, du côté de Belphégor – titre de l’un de ses livres célèbre – où se situerait Bergson.
8. Il y a dans Les Cahiers d’un clerc, Editions Emile-Paul Frères, 1949, p. 68 sq. un dialogue pertinent entre le lieutenant Chenavard, antisémite, et son beau-frère, où Benda met en évidence les caractéristiques qui sont, pour lui, celles du juif : rationalité, esprit critique, esprit scientifique et philosophique. Ce texte avait paru dans des publications clandestines, en 1944, sous son pseudonyme : Comminges.
9. Maurice Joucla, « Julien Benda sous l’occupation », Europe, septembre 1961, p.15 à 20.
10. Archives départementales de l’Aube MW255 : commissariat spécial, N 5192 ; Intendance de Police, N° 1081.
11. « Parmi les livres proscrits (listes Bernhard et Otto) sont interdits les livres de Benda, sauf L’Ordination et La trahison des clercs, qui échappent à l’interdit. » R. Aron, Chroniques de guerre, La France libre 1940-45, Gallimard, 1990, p.119.
12. R. Nelli, Joë Bousquet, sa vie, son œuvre, Albin Michel, 1975, p. 75 sq.
13. « Beaucoup d’hommes de lettres et de peintres se rencontraient dans la chambre de la rue de Verdun. Certains ne faisaient qu’y passer. Aragon et Julien Benda – l’un tout intelligence et sensibilité, l’autre tout raison et rigueur philosophique s’y affrontaient chaque soir comme dans un dialogue de Platon. » Nelli, op.cit.
14. Paulhan écrit le 27 mai 1942 à Léon Bopp : « A Carcassonne, Benda (qui avait gentiment mis de côté, depuis un an, tous les passages de ses nouveaux livres qu’il entendait me lire, il y en a eu pour 4h 3/4). À part cela, heureux, jeune, supportant fort bien sa petite chambre misérable et son veston fort usé. » Correspondance, Choix de lettres, II, p.278.
15. En 1915, Benda est surveillé par la préfecture de police (Archives de la préfecture, dossier BA 1984, sans doute à cause de ses nombreux voyages en Suisse. (cité par J.Belpomme, op.cit, T.I, p. 85). Cette surveillance reprend à la suite de l’article « Le clerc et la guerre d’Ethiopie », L’Humanité, 5 janvier 1936.
16. À Jules Supervielle, en 1940, Paulhan écrit que « Benda a été plus d’une fois injurié dans la rue. » Correspondance, II, p.189.
17. P. Léautaud, Journal T.XIII, p.195 (16 octobre 1940).
18. Paulhan, Correspondance, T. II, p.181-2.
19. Voir les articles assez éreintants que Paulhan publie sur l’œuvre de Benda dans les N° 24 et 25 de Critique, mai et juin 1948, p. 387 à 407 et p. 499 à 513, suivis d’une lettre de Benda et d’une réponse de Paulhan. Voir également « le dossier Paulhan de Julien Benda » de Jeannine Etiemble, Revue d’Histoire littéraire de la France, janvier-février 1974, p. 77 à 103.
20. Revah, op.cit., p. 243.
21. Jean Hugo, Le regard de la mémoire, Actes Sud, 1983, p.538-539. « Personne n’avait moins l’air d’un homme traqué. Il allait où ses amis jugeaient opportun de le cacher, entièrement inconscient du danger qu’il courait »
22. Lettre à Paulhan, non datée. À Toulouse, Benda écrira pas mal d’articles dans le Patriote, journal de Wurmser : voir de ce dernier « souvenirs et réflexions sur Julien Benda », Europe, septembre 1961, p. 3 à 13.
23. Voir l’analyse sévère mais pleine d’humour qu’en fait Georges Bataille dans Critique N° 8-9, janvier-février 1947, 182-3.
24. Voir par exemple Tradition de l’existentialisme, Grasset, 1947, où est critiquée cette apologie de l’angoisse, du pathétique, sorte de romantisme lyrique, « un des spectacles les plus tristes qu’offrent les époques de catastrophe. »
25. Cité par Wurmser, op. cit., p 13.
26. Voir Gérard Malkassian, « Julien Benda sous l’occupation : la démocratie à l’épreuve », Revue philosophique n°3/2002, p.333 à 343. Dans Fontaine N° 42, mai 1945, Henri Hell fait une analyse très élogieuse de ce livre, p. 277-79.
27. Discours à la nation européenne, Gallimard [1933], Folio Essais, 1992, p.13.
28. Fontaine, N° 56, novembre 1946, p.665 à 670.
29. C’est le point de vue de J. Belpomme, op.cit., T I., p. 282 à 305.
30. Titre d’un ouvrage de 1911, Dialogue d’Eleuthère, (Cahiers de la Quinzaine, 5e cahier, 12e série) et d’un ouvrage chez Gallimard, 1935, Délice d’Eleuthère.
31. Correspondance, op.cit., p186.

Pour citer cet article :

Régine Piétra. «Benda ou les jouissances mentales d’un enterré vif». [actes du colloque] Déplacements, dérangements, bouleversement : Artistes et intellectuels déplacés en zone sud (1940-1944), Bibliothèque de l'Alcazar, Marseille, 3-4 juin 2005 organisé par l'Université de Provence, l'Université de Sheffield, la bibliothèque de l'Alcazar (Marseille). Textes réunis par Pascal Mercier et Claude Pérez. Url : http://revues.univ-provence.fr/lodel/ddb/document.php?id=95 [article consulté le ]
affiliation : Université Pierre Mendès-France (Grenoble)