Communications

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Jean Lambert

Jean Lambert : Journal (septembre 1940-septembre 1942)*

Notes de la rédaction

[* Nous publions ici dans son intégrité les pages du Journal inédit de Jean Lambert, qui se rapportent à son séjour dans le Midi et plus particulièrement à Marseille, et remercions ses enfants de leur accord pour cette publication.]


Samedi 14 septembre 1940, Marseille.

Entendu dans une librairie : « Achetez cette édition de Balzac… — Non, je m'endors dessus. — Ça ne fait rien, vous n'avez pas besoin de le lire, ça fera bien dans votre bibliothèque… »

Hier soir à la revue marseillaise avec Desmaries, chez qui je dîne ce soir. Revu dès le premier jour Françoise et le cireur.

Mercredi [18 septembre 1940]

Au début de la semaine, je suis allé à Aix, que j'avais connu l'an dernier sous la pluie. Je ne m'étais pas trompé, alors, en supposant le charme que cette ville devait avoir dans les beaux jours. Sous ce doux soleil d'automne, elle m'a séduit pour longtemps et j'aimerais y vivre les quelques mois à venir. Je fais une demande à l'Académie pour y avoir un poste.

Le beau poème de Tagore traduit par Gide, que Thomas me recopie dans sa lettre, je le lis à Ballard qui voudrait le mettre en tête du Cahier futur consacré à l'Inde. Il me raconte la réaction un peu sotte de Gide devant mon texte, et la lettre que lui a écrite Saillet pour nous « disculper », Ballard et moi.

Cassis.

Ciel changeant du bleu au gris. Soleil d'orage.

Le muscat lavé à la fontaine, sur la petite place aux peupliers.

Vendredi.

Je garde toute mon affection à Cassis. Mais La Ciotat, les Lecques, zéro. Pourtant, je ne regrette pas d'avoir passé la nuit à La Ciotat, où j'ai fait connaissance de la Polonaise. Notre promenade au clair de lune sur la plage m'a valu un violent mal de gorge. Il pleut. Sale pays, sale journée. Je vais filer à Toulon, je l'aurais déjà fait si je n'avais raté le premier train. Je prendrai le train suivant à Bandol.

Toulon, dimanche.

Depuis deux jours à Toulon ; un peu assombri d'abord par le mauvais temps, aujourd'hui dissipé, et un début de grippe. J'ai soigné la grippe moitié par les grogs, moitié par le mépris. Petites traversées : les Sablettes, la Seyne, sans intérêt ; mais j'ai rencontré Riff aux Sablettes où je venais de déjeuner : il débarquait du bateau que j'allais prendre. De même, hier, K., qui me documente sur les camps de jeunesse et avec qui j'échange quelques souvenirs d'Orléans, où nous étions voilà un an. (Hier, dans un journal local, un article sur Orléans, qui a été durement touché.)

Beau temps à nouveau. Je passe quelques heures dans le petit port du Mourillon, assis sur la jetée parmi l'odeur de mer et des poissons pourris, lisant Télémaque au soleil.

Il fait si beau… Je n'ai guère envie de rentrer déjà vers Marseille. Je continuerai demain vers Hyères et les îles.

Giens, mardi 9 h.

Assis dans un coin merveilleusement frais de la petite crique, digne de l'île de Calypso, qui est aménagée en port de pêche. À peine sorti de la brume, le soleil est déjà d'une belle ardeur, que je lui souhaite pour toute cette journée.

Hier, hésitation entre la droite et la gauche, au petit café des Salins. J'ai bien fait de venir ici plutôt que d'aller immédiatement à Hyères. J'avais une chambre très bien orientée, si un peu chère ; je suis resté longtemps couché sur le balcon, à la nuit. Un grand palmier soutenait tout le paysage.

Embarquement à la Tour Fondue. Le vin rosé de Porquerolles. Pendant la traversée, j'étais complètement ivre, et ce n'était pas désagréable.

Porquerolles.

Eau douce et claire sur la petite plage déserte. Et quel plaisir de se baigner complètement nu !

Jeudi, Île du Levant, île sous le vent.

Bain, mer, soleil, vent… J'ai donc réalisé mes vœux de naguère : vivre sur une île. Je ne lis pas l'Odyssée, mais Télémaque ; et je ne suis ici que pour trois jours. Mais je suis heureux. C'est ici que s'arrêtera mon vagabondage. Je passe ces dernières heures de liberté dans une insouciance totale de ce qui m'attend quand je regagnerai la côte. Et d'ailleurs, s'il est vrai, comme l'annonçait aujourd'hui un quartier-maître, que la France a déclaré la guerre à l'Angleterre…

Île du Levant.

Menu du soir : tomates et œufs brouillés au sel de mer ; pommes et raisins.

Parti dès le matin vers le phare, que je renonce à atteindre pour m'arrêter sur la modeste plage du Titan (une des plus grandes de l'île). On se repose bien sur les algues sèches. Intégralement seul durant toute la journée ; vers le soir seulement, après avoir vu le soleil mourir derrière les îles, je vais faire mes adieux et promettre de revenir.

C'est tout un mois que je voudrais passer dans l'île. Je n'ai pas même eu le temps de lire son histoire ; mais j'ai relu, à la lumière d'une bougie, avec une admiration toujours aussi vive, La Naissance du jour [de Colette], qui a pour décor la côte même qui me fait face, de Toulon au Lavandou ; cela tient le coup, même sous ce soleil.

Toulon, dimanche.

Levé relativement tôt. Ce n'est plus la belle chaleur unie d'hier, qu'on sentait jusque sous le vent de la pleine mer ; aujourd'hui, le vent est froid, le ciel hésite à devenir vraiment bleu. J'aurais voulu, avant de regagner Marseille, prendre un dernier bain au Mourillon ; mais le dernier bain de l'année aura sans doute été celui du Lavandou, hier, à midi… Quelle chaleur, alors, quel eau, quel ciel ! Le bain de l'après-midi, à Hyères, ne compte pas : tout y était sale, et l'air troublé par le voisinage du camp ; puis des militaires sont venus se baigner, et ce n'était pas beau. (Visite au commandant du groupement de jeunesse à l'hippodrome ; je ne tiens pas tellement à m'y voir employer, cela sent encore beaucoup trop l'armée pour moi.)

[…]

Je quitte Toulon sans regret, sinon de n'avoir pu y trouver de nouvelles de M. C. H., toujours disparue. Je vais retrouver avec plaisir Marseille, qui me tient bien. Il m'est arrivé ces jours ci de songer avec mélancolie au coucher du soleil sur le Vieux-Port. J'arriverai trop tard aujourd'hui, encore qu'il reparaisse à temps pour son exhibition quotidienne — je me contenterai de le voir disparaître sur un horizon que ne borneront ni les mâts des barques, ni les murailles du Fort, quelque part entre Bandol et Cassis.

Dimanche 6 octobre, Allauch.

Un des hauts lieux de la Provence. Le temps est si beau que l'air en est troublé et que l'immense paysage apparaît à travers une brume lumineuse qui dissimule la mer.

Journée de chasse ; des coups de fusil claquent un peu partout. « Madame Thérèse, il l'a ramené, votre mari, le lièvre ? »

Hier à Aix, que je vois chaque fois sous un plus beau jour. Au retour, une lettre de Thomas avec une poésie ; je serais bien tenté de le rejoindre, mais vais sans doute travailler ici avec Desmaries, que je retrouve haut fonctionnaire municipal. Aux Cahiers, je retrouve Audisio, dont j'admire de plus en plus Jeunesse de la Méditerranée, ce livre lu pour la première fois, et avec quel enchantement, à Henri IV et dans le square de la place des Vosges, près d'une des quatre fontaines. L'autre jour, défense chaleureuse de Toulon, que j'attaquais, par Audisio, qui est de Marseille.

Audisio parti, Ballard me fait lire un court manuscrit de lui sur l'ambivalence d'Ulysse. Je suis à la fois intéressé à cause de Télémaque, et déçu : c'est un peu rapide, courant, complaisant à soi-même. Mais l'idée essentielle, sur l'actualité d'Ulysse, est aussi la mienne. De même Télémaque : Fénelon lui redonne vie au XVIIe siècle, et je voudrais montrer que son histoire est encore notre histoire.

Je m'étonnais que les cinq tours d'Allauch soient si peu fortes et si rapprochées. Mais ce sont d'anciens moulins. L'un d'eux sert de musée, où le gardien me lit, l'une après l'autre, toutes les étiquettes explicatives.

Sur la butte du château. Il est midi, midi au soleil, pas le midi officiel, le vrai. Et quel ! je me laisse une fois encore ronger par la lumière, avant de redescendre vers le village où le vin rosé est digne de celui de Porquerolles et légitime une sieste sous les grands pins d'Enco de Botte.

Au retour à Marseille, j'écris longuement ma première lettre pour Souvigny depuis tantôt trois mois, que Virgona se charge de faire passer. Nous allons ensemble passer une demi heure chez les Ballard. Plaisir de retrouver une si confortable atmosphère, depuis… ?

Selon Virgona, c'est Maurras qui rédige la constitution.

Marseille, 11 octobre.

Depuis deux jours au Service des essences. Hier après midi à Aix, pour y porter les deux lettres de Virgona. Rencontre de Viali et de son frère, avec qui je dîne et passe la soirée. J'ai grand plaisir à revoir Viali, laissé fin mai en gare d'Ussel. Il me conduit au Jas de Bouffans, que je cherchais depuis longtemps dans la campagne Aixoise.

Au Cintra, où je prends le café avec Villain, Jouvet au profil d'aigle, un peu comédien. Hier à Aix, derrière moi à la terrasse des Deux Garçons, l'excellente Raymone.

Un poème de Thomas, qui complète les deux autres.

Belle propriété où je vais retrouver la petite fille de Foch ; le bruit du jet d'eau dans la cour. Quand nous arrivons à la retraite de Cézanne, l'orage en suspens argente les saules des collines. Le triangle vert qui conduit le regard de la grille à la maison (celleci abîmée par la verrière de l'atelier).

Le frère de Viali, incorporé au début de juin à Orléans, me raconte son exode le jour où les ponts de la Loire ont sauté : par Sandillon, Ménestreau — et j'en viens à penser qu'il a traversé Souvigny ; et en effet il me décrit la petite place et le carrefour. Le village était alors rempli de camions d'aviateurs — ô silence des jours d'été !

Samedi.

Pluie, pluie ; et par contre, ce matin, pas une goutte d'eau. J'exagère : j'ai pu me laver et me raser dans un verre d'eau distillée.

Hier soir, aux Cahiers, je retrouve avec Bertin le curieux O'Brady, virtuose des marionnettes, et nous parlons un moment de cet art qui m'a toujours attiré si fort. Je n'ai pas renoncé au projet de monter un théâtre de Guignol à Souvigny ; j'aurai ici l'occasion de m'exercer ; et surtout, je rêve d'écrire une pièce pour un théâtre de marionnettes.

Jeudi 24 octobre.

Hier, à l'Opéra, la Cinquième, que je connais mal ; la belle Rédemption de Franck ; mais la révélation, pour moi, a été l'España de Chabrier telle que l'a dirigée Paray, avec des gestes de toréador : je ne croyais pas que ce fût si bon, si vraiment espagnol (à tel point que l'accompagnement du tambour de basque était superflu). Je n'avais peut être plus entendu de concert depuis Berlin.

Thomas a passé deux jours ici, remontant vers Paris. Je lis, trop rapidement, quelques pages de ses carnets ; il me lit « L'Angoisse de Raskolnikoff ». Quelle richesse de langue, quelle générosité de pensée. « Je voudrais, lui dis-je, être aussi sûr de moi que je suis sûr de toi maintenant » (surtout après les trois poésies qui vont paraître dans les Cahiers d'octobre). Il prétend qu'il ne me manque rien d'autre que la facilité matérielle d'écrire. Et de fait, le métier que je fais maintenant ne me laisse aucun loisir. Je veux essayer pourtant de me ménager quelques heures tranquilles au milieu de ces journées trépidantes dont le seul charme est la liberté de mouvement qu'elles me laissent, puisque j'organise à mon gré la tournée des bureaux confiés à ma surveillance.

29 octobre.

Le Barbier de Séville. Tout le second acte, traité en comédie italienne, excellent. C'est dans cet opéra (l'ancien, celui d'avant l'incendie) que Stendhal venait écouter Rossini.

Aux Cahiers, j'ai la surprise de trouver Malacki — un Malacki métamorphosé, presque bien habillé, discret, en sourdine, au langage précieux : très Malaquais. Comme il me plaisait davantage voilà quatre ans, à Paris, quand je l'ai vu pour la première fois, à la veille de mon départ pour l'Allemagne — chez Gide d'abord, puis chez lui (où il m'a fait un commentaire du Rouge et le Noir). Drôle, qu'il y ait quatre ans exactement. La dernière fois, c'était encore à Paris, à cette soirée où dansait si joliment Galy, dans le studio de Montmartre. Il s'est souvenu de la lettre que je lui avais adressée pour Thomas, de Berlin, quand j'étais sans nouvelles de celui-ci, que je croyais en Espagne.

Jour de Toussaint.

Je devrais être ce soir à Cabris ; mais un télégramme de Mme Mayrisch est venu apporter un contre-ordre au télégramme de Schlumberger qui m'invitait là-bas. J'ai un peu de regret de cette occasion manquée, et surtout la crainte stupide de ne pas revoir Gide avant sa mort… Par ailleurs, je suis heureux de ne m'être pas trouvé à la Messuguière en même temps que Malacki, parti ce matin vers Nice. Sérieuse antipathie.

Pour compenser, quelques bonnes heures chez les Ballard. Une causerie plaisante, des livres, du cognac, de la musique (concerto de Schumann, trois valses de Brahms, le début et la fin de la Sonate de Franck) — voilà une conjonction de plaisirs dont j'étais privé depuis longtemps.

Ballard est d'ailleurs pour moi d'une gentillesse inépuisable. Il m'a offert ce matin de m'installer dans la petite bibliothèque des Cahiers pour les mois d'hiver (la chambre que j'ai louée ne peut être chauffée, et son aspect m'enlève tout plaisir au travail). Il ferait bon, au contraire, travailler dans la vieille bâtisse du Vieux-Port, au cœur des livres et du silence. Je sens que j'achèverais, là-bas, le Retour éternellement en suspens, et écrirais l'étude sur Télémaque.

Vendredi 8 novembre.

Avant-hier, conduit à son bateau Jean Baccardats, retrouvé par hasard, et qui partait pour Oran. Il est resté le fidèle compagnon d'autrefois, aussi timide, aussi gentiment ridicule, aussi gênant par son admiration (et même davan­tage, car aujourd'hui je ne crois plus tellement la mériter).

Ce soir, aux Cahiers, Malacki, absolument intolérable. Tout en corrigeant les épreuves des poésies de Gaillard, je l'écoutais pérorer et se faire assez joliment mettre en boîte par Ballard, Bertin et cette sympathique fille [Yvette Billot] qui part pour l'Argentine et que j'apercevais dans la cour d'Henri IV lorsqu'elle était en khâgne et moi simple bizuth, la dernière année d'Alain. Je l'ai reconnue quand elle a parlé de Thomas, qu'elle connaît seulement par Gilbert Kahn, encore qu'ils aient été ensemble à Henri IV. Je me souviens aussi qu'elle avait un jeune frère, et que D[odat], à cause de ce frère, lui faisait la cour.

Goûté en compagnie de Simone Weil. Elle est si résolument laide que j'ai quelque fierté à me montrer avec elle ; par ailleurs, d'une surprenante richesse d'esprit qui me révèle à tout moment mon ignorance ; gênante seulement par son parti pris de dénigrement et de pessimisme.

Journée splendide. Je profite de la voiture pour aller au long de la mer, jusqu'au petit port des Goudes. Mercredi soir, concert ; Sonate de Franck. Je veux en parler ailleurs, il est temps, il est grand temps que je reprenne un exercice d'écriture.

Dimanche 10 novembre.

Sainte-Baume. Ce carnet porte les traces de la « promenade » de vingt-huit kilomètres sous la pluie, dans des sentiers transformés en torrents — et dont voici les épisodes essentiels.

La vieille chapelle (Nans-les-Pins). Sous la poussée du vent, les lames plus pressées de la pluie se recouvrent avant de toucher le sol.

Le sentier. Progrès de la pluie à travers les vêtements (les poches, le pantalon, les fesses, le cou) ; suffocation sous le vent glacé.

Les stries des montagnes, que suit la végétation.

L'hôtellerie. Accueil. Mots de présentation préparés : « Excusez-moi, ma sœur, de me présenter à vous dans cet état. »

Cheminée. Il allumerait aussitôt le feu, mais ses allumettes sont mouillées. Les dégâts : livre, carnet. Mouchoir.

Le bonhomme chargé du feu. Quelques instants plus tard, il fume comme un tison sur lequel etc… Sensations du feu.

La sœur curieuse. Le frère gâteux.

Discussions dans les coulisses. Il n'ose quitter la salle des visiteurs. Crépitement de la pluie. La servante, la soupe. Visite du médecin-lieutenant, qui cherche à le retenir. Ses histoires de stigmates (Thérèse Neumann) ; ses récits sur la Sainte-Baume.

La pluie paraît cesser, puis… Première tentative de départ, accompagné par le médecin. Retour. Le garçon boulanger.

Deuxième départ. Lisière de la forêt. Perdrix. Arrêt sous les arbres, puis…

Le temps de l'espérance. La ferme. Pluie, pluie. Le temps du désespoir. L'exaspération, les « Bon Dieu ! ». Le temps du mépris : quoi qu'il arrive…

Les torrents. Traces rouges : le sang des voyageurs. Le col de ? Lumière rouge de la brume. Traces perdues. Il prend un faux chemin, quand soudain la brume se dissipe : il aperçoit les autres montagnes et la route en lacets.

Premier morceau de ciel clair au couchant. L'écharpe de brume qui s'élève de la vallée. Route sonore. Première maison. Le château, la vieille chapelle dans la prairie. Usine en ruines, torrent.

Les prés, les fermes, les voix humaines. Chant, claquement des balles de ping-pong. Retour chez les hommes.

Dimanche 17 novembre.

Journées trop gonflées. Jeudi, Sorel dans Le Misanthrope ; vendredi, « première » des marionnettes ; samedi, Faust.

Fait la connaissance de la dessinatrice Émilienne Milani, qui exposait à « Clairière ». Passe quelques heures chez elle cet après-midi, dans l'immense studio que je lui envie, avec les deux Baumel, avant de retourner aux Cahiers pour terminer le découpage du numéro d'octobre destiné aux Nouvelles littéraires.

Je trouve à mon retour une carte de Gide, à qui j'avais envoyé une dizaine de boîtes d'allumettes.

Un soir de la semaine passée où, assis en face de lui, je corrigeais les épreuves de Gaillard, Ballard me disait : « J'aurais aimé avoir un fils comme vous… »

Dimanche 24 novembre.

Écrit la « Lettre de Marseille » pour le numéro de novembre.

Toute la semaine, tentatives pour louer un invraisemblable taudis dont je voudrais faire une chambre. J'y tiens d'autant plus qu'« il s'élève une petite difficulté ». En même temps, projets pour aller passer quelques jours en zone occupée.

Déjeuné avec Bertin et O'Brady chez les Ballard — où je mange les trois premières huîtres de ma vie. Puis je remonte aux Cahiers avec Ballard pour corriger des épreuves et revoir la « Lettre » ; et je vais enfin assister à la dernière matinée du Théâtre Pantoum.

Dimanche 8 décembre.

Quelques heures en compagnie de Malraux, échappé d'un camp de prisonniers. D'une vitalité passionnante. Me donne quelques idées essentielles pour le « Péguy, ou le parti pris de la France » destiné au numéro de janvier.

Installé aux Cahiers depuis deux jours.

16 décembre.

Téléphoné à un Allemand de la commission d'armistice pour essayer de passer la « frontière ». Impossible. J'y renonce de mauvais gré, mais me console à l'idée de ne pas interrompre le travail sur Péguy.

Curieuse impression en retrouvant dans Marseille un intérieur si purement berlinois ; et en m'entretenant en allemand au téléphone.

Dimanche 22 décembre.

Bon travail tous ces jours-ci, malgré la grippe et de petits embêtements. L'absence de Ballard fait de moi pour plusieurs jours le maître absolu des Cahiers.

J'ai passé vendredi une journée merveilleuse. J'avais téléphoné le matin pour dire que je n'irais pas travailler, me trouvant assez mal fichu. Profitant de ma liberté, j'ai pu écrire la « Pastorale de Noël » promise pour le soir même à la Revue de l'Écran. Dîné ici en compagnie des Neumann du « Sagittaire ». Le mari, tchèque, est né à Berlin. Prétexte à souvenirs. Travaillé tous ces soirs au « Péguy ».

24 décembre.

Mercredi dernier, à l'Opéra, Maurice Maréchal. Je n'arrive pas à croire, pas plus que la première fois à Berlin, qu'il soit un grand artiste.

Heureux d'avoir des nouvelles de R[oger] Secrétain, qui envoie au Sagittaire son manuscrit du Péguy. Il y travaillait l'an dernier, quand j'allais le voir, habillé en soldat. Ce temps me semble si loin !

Veillée de Noël. Celle de Berchtesgaden ; celle de Potsdam ; l'année suivante, celle de Souvigny, pendant laquelle j'ai terminé mon diplôme. En ce moment, je devrais être à Souvigny où, peut-être, n'ayant encore reçu ni ma carte, ni ma lettre, on s'inquiète… Un peu triste de passer seul ces quelques heures d'attente. Donc, je travaille, jusqu'au moment où je sortirai pour aller rejoindre à Saint-Victor, la vieille église-forteresse, Émilienne M. que j'ai décidée à y venir. Déjà, un peu partout, les cloches sonnent. Et Marseille est sous la neige, une neige presque aussi belle qu'à Souvigny le fameux soir.

Dimanche 29 décembre.

Tous ces jours-ci, je pose pour mon portrait que fait Émilienne M[iliani]. J'ai confiance dans son art, mais suis impatient de voir si elle réussira à me saisir enfin — mieux que Grossmann, qui n'a rien réussi du tout.

Armand Petitjean, assez insupportable, comme il fallait s'y attendre.

31 décembre.

Ce soir, tandis que je dînais très mal dans un ignoble petit bistrot de hasard, j'évoquais le 31 décembre de l'an dernier, à Paris, rue Cassette, le petit souper aux bougies, la cloche du couvent sonnant minuit, M. C. en robe de velours bleu. Je l'ai quittée vers une heure du matin. J'avais vingt-cinq ans de la veille. J'en ai vingt-six aujourd'hui. Encore jeune ? Bien sûr. Mais pas grand chose de fait.

Il y a un an, rue Cassette. Il y a deux ans, à Souvigny, avec les Linton ; il y a trois ans, à Potsdam, au bal du Club Nautique ; il y a quatre ans, à Schellenberg, sur la place de l'église, à la lueur des torches : un Polonais, ou un Tchèque, m'a dit : « Que tout aille bien pour la France… »

Dans quelques minutes commencera la nouvelle année.

Dimanche 5 janvier 41.

Terminé le « Péguy ».

Émilienne M. me donne cet après-midi son grand dessin des Saintes-Maries, celui qui, vu à la vitrine de « Clairière », m'a fait souhaiter de la connaître. J'étais bien loin, la première fois que je passai devant « Clairière », d'imaginer que…

8 janvier.

Déjeuné en compagnie d'André Spire et de sa femme. Parlé presque continuellement de Péguy, qu'il a connu sans auréole et dont il me raconte quelques marques de petitesse point trop surprenantes. Mais je ne changerai rien à l'idée que j'ai et que je donne de lui.

12 janvier.

Je lis mon « Péguy » à Spire, qui en est content.

14 janvier.

Des journées de tornades diaboliques.

Dimanche 2 février.

Pascal, comme tous les grands livres, on l'ouvre au hasard et il répond à vos propres pensées. Ainsi, ce soir, rentrant de l'Alcazar, je lis : « Les sens, indépendants de la raison et souvent maîtres de la raison, l'ont porté à la recherche des plaisirs ; toutes les créatures ou l'affligent ou le tentent, et dominent sur lui ou en le soumettant par leur force, ou en le charmant par leur douceur : ce qui est une domination plus terrible et plus impérieuse. » [Pensées, fr. 182] Je relirais volontiers Spinoza.

Tout ce mois passé, travaillé à bloc. Corrigé les premières épreuves de mon « Péguy », en attendant de corriger celui de Secrétain. Pour mon texte, d'accord avec Issoudun, ce qui importe seul dans cette affaire.

Lu la belle Offrande lyrique ; d'assez longs fragments de Saint-Simon ; commencé à lire les lettres de Van Gogh à son frère. Je voudrais maintenant avoir le temps de reprendre Télémaque pour l'étude que j'en projette. Mais les Cahiers sont progressivement plus absorbants.

Jacques Thibaud, concerto de Mozart.

Samedi 8 février.

Douce journée de printemps. Au soleil, sur les pierres de l'Estaque, lisant Supervielle. Avant-hier, il neigeait.

Dimanche 9.

Aubagne, puis Gémenos, où je dors au soleil, dans cette vallée de St-Pons rencontrée pour la première fois à ma descente de la Sainte-Baume, encore ruisselante — aujourd'hui rayonnante et paisible comme l'eau très claire qui la traverse et où se baigne l'un des soldats espagnols cantonnés dans ce paysage d'idylle.

Dimanche 23.

Plus j'avance dans la correction du Péguy de Secrétain, plus je découvre que nos façons de le comprendre sont parallèles, au point que, si j'avais d'abord lu le sien, le mien me serait devenu impossible à écrire.

La chair une fois satisfaite, comme l'esprit est dispos ! Mais sinon, pour lui, quel esclavage !

Hier, visite à Daumal dans sa petite maison de la campagne d'Allauch. J'admire une fois de plus le sérieux, la profondeur, la probité de son esprit ; et le charme surprenant de sa femme, mi-russe, mi-américaine, pas jolie le moins du monde, mais d'une nature étonnamment attrayante.

Daumal et moi, nous retrouvons quelques souvenirs communs d'Henri IV, qui m'obligent presque à idéaliser ces années de Paris (comme l'autre soir avec Villain, et l'autre fois avec Yvette Billot quand elle est venue me demander asile aux Cahiers pour son frère et pour elle : ce frère dont D. était amoureux).

7 mars.

Lu l'admirable Typhon dans la belle traduction de Gide ; un peu de Spinoza ; et continué les lettres de Van Gogh.

Assez bonne représentation de Phèdre, dont je parlerai quelque part.

Lettre d'Yvette Billot, à bord du bateau espagnol qui la conduit à Buenos-Ayres. Curieuse fille. C'est maintenant qu'elle avoue sa sympathie…

10 mars.

Samedi, L'Arlésienne à l'Opéra. J'avais conservé un mauvais souvenir de la pièce, vue à l'Odéon la veille d'un départ pour l'Allemagne, et je ne pensais pas que le texte soit digne de la musique. Mais c'est qu'on le joue mal, un peu mieux ici qu'à Paris, mais sans la simplicité qu'il réclame. Trop de cris, là où tout est contenu, même la douleur de Frédéric, même les plaintes (un peu appuyées, c'est vrai) de sa mère. Quant à la musique, bien interprétée l'autre soir, il n'en est peut-être pas à laquelle je garde une fidélité plus entière ni plus émue.

Bertin nous lit sa pièce pour marionnettes, L'Œillet rouge, dans laquelle il me demande de tenir un rôle. J'y aurai grand plaisir, il y a trop longtemps que cette question des marion­nettes me passionne, depuis les kermesses d'Issoudun jusqu'aux essais de ces dernières années pour construire un théâtre à Souvigny.

13 mars.

À l'Opéra. La Siegfried Idyll.

Déjeuné en compagnie de Simone Weil, dans un bistrot arabe où couscous et thé à la menthe sont assez mauvais. Je vais ensuite revoir L'École des Femmes avec toute la troupe de l'Athénée. Même plaisir que la première fois. Aux Cahiers, rencontre avec l'immense Lanza del Vasto.

Dimanche 16 mars.

Lu le passionnant Typee de Melville et un Conte bizarre d'Arnim assez proche de La Vénus d'Ille, mais inférieur à ce chef d'œuvre de la nouvelle.

Repris Anacharsis (cinquième chapitre).

O'Brady me propose de faire avec lui une tournée en France libre pour jouer dans L'Œillet rouge et La Petite Sirène. Ballard essaye de m'en dissuader ; mais le projet me tente. Je prendrai dans deux jours ma première leçon de manipulation des marionnettes.

Mercredi 19.

Première leçon. C'est assez calé. Je dis à O'Brady : « Je ne peux vous donner une plus grande preuve d'amitié qu'en me forçant à jouer la comédie… »

Le Billy Budd de Melville. Une histoire pour Schlumberger, qui est à son aise dans des conflits de cette sorte.

Ne pas oublier qu'Anacharsis est demeuré naïf malgré ses voyages et ses aventures. Peut-être sa lettre, écrite dans le même ton que L'Art de la Fugue, le montre-t-elle un peu trop malin.

Dimanche 30 mars, Toulon.

Je n'étais pas venu à Toulon — et même : je n'avais pas quitté Marseille — depuis six mois exactement. Mais je sens que mes quartiers d'hiver ont pris fin et que je n'aurai pas repris impunément la poignée d'une valise.

Hier soir, à mon arrivée ici, je jubilais de me retrouver si libre dans cette ville libre. J'ai galopé jusqu'au petit hôtel de la rade où j'avais logé en septembre, et où une chambre immense était encore libre, elle aussi, parce que, m'explique-t-on, les marins ne toucheront leur solde que dans deux jours et n'ont pu passer cette nuit à terre.

Ce matin, un temps frais et voilé, comme le dimanche où j'ai quitté cette ville pour regagner Marseille et une destinée incertaine. Je travaille toute la matinée avec Marcel Abraham autour du texte de Secrétain. L'après-midi au Mourillon, où Abraham me parle de l'Égypte et de la possibilité pour moi d'avoir un poste au Caire ; et aussitôt tous les vieux désirs se lèvent…

Hier soir, en gare de Marseille, je venais d'éviter de justesse la famille Audisio, quand je tombe sur Malraux ; or, j'avais grande envie de passer cette heure de voyage parfaitement seul, pour lire l'Orlando de Virginia Woolf. Par chance l'affluence était telle que Malraux a disparu dans un autre wagon.

J'ai quitté avec un peu de regret le Mourillon. Je me rappelais l'après-midi torride passé sur le môle, lisant Télémaque et regardant rentrer les barques de plaisance. Je crois que je reviendrai souvent ici.

Lundi 31 mars.

Porté enfin à Ém. M. le numéro qui contient mon « Péguy », pour le manuscrit duquel elle a fait faire une reliure. Le dernier de mes portraits, celui dont je la croyais enfin contente, a disparu comme les précédents le soir où j'ai conduit Bertin chez elle pour le lui montrer. Mais elle en a fait aussitôt un autre, à la lueur de deux bougies, et qui me plaît encore davantage. Quelle conscience, quelle modestie chez cette curieuse fille !

Donné le « bon à tirer » pour le livre de Secrétain.

Lettre de Schapira, aujourd'hui à Alger et qui a retrouvé mon adresse par les Cahiers. Il me demande d'envoyer quelque chose à Fontaine — et, la veille, je venais d'envoyer la « Scène de l'impossible idylle ».

4 avril.

Deux soirs de suite je vais voir l'excellente représentation des Fourberies de Scapin donnée par le Rideau Gris, avant-hier avec les Ballard, hier avec Hélène Ryttmann, à qui je dicte ce soir la sixième chapitre du Retour.

Empoisonné tous ces jours-ci par l'ennuyeuse location des salles ; j'enverrais volontiers tout promener. Avais-je besoin de cette expérience pour apprendre que je ne suis pas un homme d'affaires ?

La voix de Montherlant au bout du fil ; en somme, très distinguée.

Samedi 5 avril.

Pluie, pluie, temps mélancolique. Je lis dans Fontaine des traductions de Rilke, et songe à mon Rilke de Souvigny, à Maria, dont je reçois ce matin l'adresse par Andrée qui lui a répondu à Freiburg pour lui dire que je ne suis pas mort. À Souvigny, on me réclame ; Pâques approche et je n'y serai pas.

 Samedi de Pâques [12 avril 1941].

Dîné hier avec Schlumberger et Thomas, ici depuis deux jours. Bonne soirée amicale. Je dis à Schlumberger à quand remonte mon admiration pour son œuvre. Premières lectures, dont les Quatre Potiers, à Henri IV.

À peu près terminé le sixième chapitre d'Anacharsis (Nuit de Psalmody), plus long que je ne pensais. Les incidents naissent à chaque pas du personnage.

Nans-les-Pins. Accueil touchant des gens de l'hôtel. La servante au nom de servante, Marie, me reconnaît et s'apitoie sur les souvenirs du mois de novembre, quand j'ai quitté Nans sous une pluie qui n'allait plus cesser de la journée.

Dîner magnifique. Histoire du portefeuille que je croyais perdu, ou volé, et que je retrouve sous mon lit ; le soir, fenêtre ouverte sur la nuit.

Dimanche de Pâques.

Cette route naguère si lamentable, faite aujourd'hui dans un rayonnement de joie. Je reconnais chaque tournant, presque chaque arbre, et les petits ponts sur ces ruisseaux du printemps. Un coq chante. Le blé, rare de ce côté-ci, commence à pousser. Les cloches de Nans sonnent pour la grand'messe.

Le ciel, encore un peu voilé à l'orient où le soleil… à l'occident déjà d'un bleu éternel. Je retrouve ma manie, si rarement satisfaite dans les villes, de mâcher des feuilles nouvelles.

Sources de l'Huveaune. Faute d'un rameau d'olivier, j'y jette une branche d'arbousier : si tout va bien pour elle, elle gagnera la mer. À mesure qu'on s'élève vers les crêtes striées de gris et de vert, le chant brutal des cascades s'évanouit en murmures de ruisselet. À cette même heure, à Souvigny, on prie pour moi. Et moi, à peine arrivé à la Sainte-Baume, et les premières formalités accomplies (le découpage des tickets de viande et de pain), je me précipite vers la grotte. Je sais qu'il est trop tard pour la messe, et c'est la première fois de ma vie que je n'y assisterai pas un jour de Pâques ; mais je sais aussi que l'intention ne vaut pas moins. Dans le sentier difficile, je bondis presque en entendant sonner la dernière cloche. Mais il est trop tard ; et, quand j'atteins la chapelle déserte, je n'ai pas le moindre regret. Ce qui a compté, c'est mon désir et ma route, non le fait d'assister à une messe que je n'aurais même pas suivie. Quand je quitte la chapelle et passe devant le calvaire, où un dominicain chaussé de souliers cloutés tourne comme un fauve en marmottant des phrases que lui seul entend (je le lui souhaite), j'ai déjà rétabli l'équilibre.

Déjeuné parmi les familles pieuses et les vieilles filles. Le démon me souffle que j'ai fait plus qu'elles pour célébrer ce jour.

Montée vers le Saint Pilon.

Qu'il le veuille ou non, celui qui monte à la Sainte-Baume (de même qu'aux Baux : peu importe qu'une chapelle couronne ou non le faîte ; et celui qui escalade l'Acropole), même s'il n'a pas la foi, il accomplit un pèlerinage. Quiconque s'élève par des sentiers pénibles sans autre but que de monter plus haut, dans l'espoir du dernier haut lieu, ses jambes prient pour lui, et la sueur qu'il verse lui sera aussi comptée. Encore une fois, peu importe que l'appareil religieux soit absent. La foi se manifeste mieux sur les sentiers aventureux et durs aux pieds que sur les escaliers trop faciles qui réunissent les stations d'un chemin de croix — tel celui de la Sainte-Baume, fait de simples croix dont un guide pieux déplore qu'elles ne soient pas remplacées par des groupes de bronze. Celui qui veut prier prie mieux auprès de la fontaine de Nans, et même, oui, même auprès du charmant oratoire aux colonnes semées de fleurs de lys, bien que la niche soit vide, que dans la grotte si ingénieusement ruinée par les installations du clergé. Plus rien dans cette chapelle, sinon le bruit naturel de l'eau issue des parois supérieures, plus rien ne rappelle la sainte dont je trouve une figure si belle dans l'admirable Judas de Lanza del Vasto qui m'accompagne ici.

L'appel des hauts-lieux. Le mythe de Parsifal. La symbolique des couleurs (les tracés des sentiers).

Quand j'atteins la crête du Saint Pilon, tout se perd dans un immense nuage dont le vent me jette des lambeaux humides. Un promeneur me conseille de ne pas m'aventurer plus loin : les tracés du sentier ne sont plus même visibles. Aussi bien, il faut perdre l'espoir que ce mur de nuées, plus impénétrable aux regards que la roche qu'il balaie, s'entrouvre avant ce soir ; et si je disparaissais, personne ne voudrait croire que des anges sont venus pour m'emporter.

Croupes dénudées, roches et buissons maigres. Il fait froid. Il y a vraiment des lieux où l'on aimerait que ne souffle que l'esprit. C'est le côté Vendredi Saint de cette montagne dont l'autre face était si allègrement Jour de Pâques. Mais peut-être qu'on ne mérite pas le grand paysage clair et les avis de la table d'orientation dès la première approche. Ce n'est pas les Baux tous les jours ; et ce serait trop facile s'il était donné d'emblée de tout voir.

Quand je retrouve la plaine, le soleil sur la fin de sa course réchauffe doucement les prairies à l'herbe encore discrète où errent un âne, deux vaches et un mouton. Maintenant, tout est paisible. Le nuage prisonnier des sommets se dore aux derniers rayons du soleil, les plus riches de lumière ; toute la campagne se voit prêter les tons d'une gorge de pigeon et, ivre de reconnaissance, dans la cour un pigeon roucoule.

8 heures du soir.

Je suis sorti après le dîner pour voir les premières étoiles. La nuit est fraîche et très claire. Peut-être retournerai-je demain au Saint Pilon.

Maintenant, dans la petite chambre aux murs blancs, au lit plus blanc encore, à la lumière d'une bougie qui me rappelle l'île du Levant, je lis Judas. De Lazare, Lanza écrit : « Il aurait voulu une table de pierre au sommet de la colline sacrée, et nulle autre splendeur à l'entour que la gloire de Dieu. »

Ce n'est pas la raison, c'est ma sensualité qui m'a éloigné de Dieu.

Lundi de Pâques.

Ce lundi matin, la sottise, escortée d'un clairon, escalade la montagne par vagues de six, de huit promeneurs. Je parviens à les distancer.

Au long de la chaîne de la Sainte-Baume. J'évoque tous les paysages de roches désertiques, les Andes, la Calabre. Seuls vivants : un lézard, deux perdrix, un chasseur de papillons.

Arrivé au Pic de Bertagne, un instant de vertige. La vue, de là-haut ; le petit lac vert ; l'auberge, l'eau courante, le vin… Il faut beaucoup de modestie à celui qui revient d'une longue course pour ne pas se juger digne de tous les égards, pour ne pas imaginer que les meilleures choses du monde lui sont réservées.

La prairie de Gémenos. Les groupes de jeunesse, les rires. Le Jardin des Olives.

Mercredi 16 avril.

Excellente soirée en compagnie de Schlumberger. Après avoir dîné sur le Vieux-Port, quelques heures à son hôtel devant un verre de cognac.

Histoire de Gide, alors maire de sa commune, faisant passer à Schlumberger le conseil de révision.

Nous parlons de Madeleine Gide, de la tragédie de cette vie. À partir d'un certain moment, elle n'a plus rien lu de ce qu'écrivait son mari ; d'où une liberté plus grande pour celui-ci. Schlumberger déplore que Gide ne l'ait jamais montrée telle qu'elle était, mais toujours un peu déformée par la caricature. Et je déplore, de mon côté, que Schlumberger n'ait pas tenu son journal, parallèlement à celui de Gide. Quel témoignage !

Lundi 21.

Déjeuné avec Schlumberger, que j'accompagne ensuite chez un de ses amis pour lequel il me demande d'obtenir des bons de vêtements ; l'ami est ce Breitbach que j'ai failli connaître par Thomas. Je persiste à croire que le hasard est encore plus grand dans la vie que dans les romans. Content d'avoir l'opinion de Schlumberger sur mes Nourritures [célestes].

Lettre de Thomas, et visite de Pruner, qui vient de le voir à Cabris. La dernière fois que j'ai rencontré Pruner, c'était à Paris, chez Corti, fin avril 40. Un de mes derniers dimanches de Saint-Cyr ; et même, si je ne me trompe, le dernier : nous avions défilé dans la matinée rue de Rivoli pour la fête de Jeanne d'Arc et, après être rentré à Saint-Cyr pour me défaire de mon équipement, j'étais revenu aussitôt à Paris. M. C. ne devait pas y être. Je me rappelle un long arrêt — le dernier — à la chère terrasse des Deux Magots, et le parfait contentement que j'éprouvais alors. Le soir, je couchai avec C. Le lendemain, j'étais nommé aspirant.

J'avais réussi à éviter Malaquais aux Cahiers ; il nous tombe dessus tandis que nous allons déjeuner. Je ne peux plus le supporter, et Schlumberger le remet très proprement en place. Mais j'ai une grande joie à revoir Galy, plus fraîche que jamais, et que je n'avais pas revue depuis la soirée de danses à Montmartre.

22 avril.

Jours d'été. Je ne tarderai guère à prendre mon premier bain, tire déjà des plans pour aller chaque midi aux Catalans.

J'achevais de lire Orlando, voilà deux semaines, quand j'ai appris la mort de Virginia Woolf. Je lis maintenant Années, qui me rappelle, en plus léger, Les Buddenbrooks, et où certaines descriptions de la campagne m'émeuvent comme celles d'Anna Karénine ; mais c'est aux Vagues que je continue à penser avec un attachement à demi nostalgique (je les lisais à Berlin, au printemps).

25 avril.

Toute la dernière partie d'Années, qui rassemble chez l'un d'eux les personnages du livre, rappelle Le Temps retrouvé, sauf que la scène, au lieu d'être saisie par un seul comme chez Proust, se reflète successivement dans l'esprit de chacun des personnages.

J'aime ces longues histoires d'une famille qui se forme, se disloque, se regroupe — comme dans Guerre et Paix, Les Buddenbrooks, comme dans Saint Saturnin que je relis ces jours-ci avec une fréquente admiration. J'ai dit des idioties à Schlumberger, l'autre jour, à propos du roman.

Dimanche 27 avril.

Levé tous ces jours-ci à 6 h 30. À 7 h, je rends aux secteurs les feuilles reprises chaque soir après la distribution pour éviter les vols. Ce matin, petit déjeuner à Mourepiane avec le chauffeur : saucisson, anchois, olives, œufs et vin rosé. Départ d'une course cycliste.

L'un après l'autre, c'est la fin des petits peuples : Pologne, Danemark, Norvège, Hollande, Belgique, (France), Bulgarie, Roumanie, Hongrie, Serbie, Grèce. On ne peut pardonner aux Allemands d'avoir fait flotter leur drapeau au sommet de l'Olympe.

Saint Saturnin. Un des thèmes essentiels dans l'œuvre de Schlumberger est celui-ci : les sentiments d'un homme parvenu à l'âge mûr à l'égard de la jeunesse, soit qu'il se revoie lui-même, soit qu'un autre personnage lui apparaisse comme une réincarnation de ce qu'il a été. Ainsi surtout dans Les Yeux de dix-huit ans. La jeunesse y est moins considérée en soi que par rapport à ce qu'elle devient quand elle s'efface. Il faudrait relire toutes les nouvelles. Et, en contrepartie, les Potiers, où la jeunesse est montrée pour elle-même.

Un très beau chapitre, celui où Nicolas et Gilbert se trouvent dans la ferme abandonnée et se parlent à cœur ouvert.

Honnêteté de l'écrivain : tout ce qui peut servir à faire excuser le père nous est présenté, au point de lui laisser toute sa grandeur. Ses notes ; le plaidoyer de Louis en sa faveur.

Pour appuyer ce que je dis plus haut, prendre comme exemple la scène où Jourdaine regarde le médaillon qui représente son père à trente ans. Et Jourdaine aussi, à travers cette image, fait effort pour comprendre le présent.

(Parfois, une atmosphère et des conversations un peu Veillées des chaumières, à cause surtout du gendre diplomate.)

Lundi 28 avril.

Quelques instants avec Schlumberger, que j'invite à m'accompagner après-demain à l'Estaque (c'est le dernier jour où j'aurai la voiture). Il m'offre, dans la jolie édition du Sans Pareil, L'Amour, le Prince et la Vérité. J'aimerais voir le Rideau Gris monter cette agréable comédie. Je lui fais remarquer que c'est aujourd'hui l'anniversaire de la fondation de la tuilerie de Courcebœuf (j'ai repris hier les Quatre Potiers).

Aspect assez pitoyable de Benda, vendredi dernier. Il offre une piètre image de l'homme en dépit de son intelligence.

Commencé à lire Le Procès, en regrettant de ne pas avoir le texte allemand.

Jeudi 1er mai.

Vu à son passage en gare de Marseille Bonabeau, qui rentre de Grasse à Paris. Toujours aussi satisfait, aussi sûr de lui, parbleu ! Et je crois presque que je l'admire. Il est passé à Souvigny en juillet dernier. Un de ces honnêtes gens qui auront toujours raison.

Hier, emmené Schlumberger à l'Estaque. Le soir, ensemble au parfait concert de Thibaud. « Si j'avais le don des larmes, lui dis-je, je pleurerais en écoutant la Sonate de Franck. » Jouée par Hélène Pignari, c'était la partie du piano qui semblait essentielle ; ici, au contraire, le violon domine, encore que le piano soit excellent.

Schlumberger me dit pourquoi il a fait le bouquin sur Corneille : par agacement des sottises dites autour de lui par ses amis, à commencer par Gide (qui en sortait autant à propos de Corneille qu'à propos de Hugo, « dont il est aujourd'hui, dit Schlumberger, un admirateur presque aussi fervent que moi »). Mais ce n'est pas du tout un dénigrement indirect de Racine.

Nous parlons de représentations classiques idéales ; de l'intérêt qu'il y aurait à connaître la manière dont on jouait Racine de son temps : sans doute, à notre sens, beaucoup plus mal qu'aujourd'hui. Les actrices du temps devaient chanter, et Racine aurait poussé vers une simplicité plus grande. Schlumberger ne pardonne pas à Racine d'avoir défiguré Achille ; et plus encore Hippolyte, « ce jeune héros naïf, sportif, Croix de Feu, qui ne comprend rien à ce que lui veut la bonne femme et se met en colère » — tel que l'a montré Euripide.

Dimanche 4 mai.

Ce film de propagande antijuive, Le Juif Süss, est malheureusement si bien fait qu'on finit par se laisser prendre et, n'était la réaction aux applaudissements imbéciles de la salle, qu'on souhaite dès longtemps la mort du méchant juif. Et il est bien vrai que de tels juifs existent ; mais on ne voit pas sans souffrir englober dans une répression commune tels et tels qui ne participent en rien aux méfaits de la race. L'habileté de leurs adversaires surpasse la leur, au point de leur ravir cette particularité traditionnelle ; et quant à la méchanceté…

De plus en plus, me méfier des impressions premières. Roger Lannes m'avait d'abord paru si prétentieux, si contourné, si peu naturel que, le jugeant insupportable, j'ai presque été impoli. Mais il nous lit ensuite (après quelles préparations et coquetteries !) plusieurs chapitres d'une sorte d'épopée en prose que je trouve admirables ; qui le seraient encore davantage s'ils étaient lus plus simplement.

Causerie avec Émilienne M. sur le succès et le doute qu'il doit introduire dans l'esprit de l'artiste à l'égard de son œuvre. Mais c'est Mme de Sévigné qui continue d'avoir rai­son : le succès ne prouve rien, ni pour, ni contre. Il y a d'ailleurs beaucoup moins de méconnus qu'on ne voudrait le faire croire.

Lettres de Van Gogh. Je m'y accroche enfin, en lis quelques pages chaque soir. J'y trouve ceci : « À travers le côté Tartarin et le côté Daumier du pays si drôle…, il y a tant de grec déjà, et il y a la Vénus d'Arles comme celle de Lesbos, et on sent encore cette jeunesse-là malgré tout. »

Ce matin, c'était Augure qui conduisait la voiture. En l'entendant parler du Grau-du-Roi et de la bouillabaisse, je jubilais en silence. Il me raconte le jugement du Christ, et je réussis assez bien à le pousser à parler.

Jeudi 8 mai.

E. M. me donne les Conversations dans le Loir-et-Cher et Le Livre de Christophe Colomb ; et je reçois, envoyés par je ne sais qui, quatre petits bouquins d'allemand. Chaque matin, je lis un chapitre de Undine et un peu d'anglais (River of Damascus de Donn Byrne, que m'a passé G. Gros).

J'ai le grenier.

Dimanche 11 mai.

Fête de Jeanne d'Arc. J'avais fait le projet de passer cette journée aux Martigues, mais le temps n'est pas assez calme.

Il y a un an, j'abordais le Midi. J'avais quitté la veille Paris et M. C., dont Kling me dit, dans une carte reçue hier, qu'il n'arrive pas à apprendre ce qu'elle est devenue.

Musiques, défilés. Et moi qui ai prétendu que Marseille et Jeanne d'Arc n'avaient en commun que leurs couleurs…

Défilé de l'an dernier à Paris : le dernier défilé de troupes françaises.

Bouc-Bel-Air, village construit de façon invraisemblable sur une colline de la campagne d'Aix. Vent de tempête, sans lequel il aurait fait bon s'arrêter sur la petite place en terrasse dominant un beau paysage.

Je prends au retour un sentier de forêt qui me conduit tout à coup dans une allée de magnifiques marronniers ; d'un côté, on rencontre un parc à l'abandon, où des arbres énormes poussent au milieu des pierres de douves en ruines ; l'autre extrémité aboutit à la route d'Aix par une très belle grille ouvragée que surmonte un écusson : sur l'un des côtés un chevreuil dressé, sur l'autre un cheval. L'écriteau placé sur l'un des pilastres interdit, sous peine de procès-verbal, de pénétrer dans la propriété. L'odeur des buis au soleil — comme autrefois dans le parc des Maisons-Neuves.

Achevé de lire Le Procès ; maintenant, il me paraît que toutes les administrations du monde sont symbolisées par l'apologue de la Loi, où peut-être le plus infime des interces­seurs n'est pas encore né. J'y pense quand je vois les lacs inextricables où se prennent les Juifs qui tentent d'obtenir leur visa de départ.

Lundi 12 mai.

Terminé les trois chapitres qui suivent l'« Épître à Galatée ». Je les donne à lire à Marcou Ballard, qui les trouve moins bons que le reste. « Autant, me dit-elle, j'avais lu avec emballement la lettre à Galatée, et même la réponse de l'abbé, autant j'ai dû me forcer pour lire ces pages. Rien n'y accroche le lecteur. Je rageais de ne pas pouvoir formule de griefs précis, de ne pas pouvoir dire que c'est mal écrit — mais il n'y a qu'une bonne chose, l'histoire du portrait par Van Gogh. On sent qu'en écrivant cela vous ne bandiez pas… » Et de fait, rien ne m'a jamais tant assommé que ces pages. Je les écris parce que je me suis fixé ce travail, mais sans grand intérêt, et uniquement pour arriver, d'une part à la romance que chantera Amanda à Arles, de l'autre à la matinée de Cassis. Et pourtant je continuerai.

Visite de Schlumberger qui m'invite à dîner demain avec Breitbach. Quelles rencontres, la vie !

Jeudi 15 mai.

Fait la connaissance de Gisèle Freund, dont me parlait Thomas (elle a fait sa photo), la photographe officielle de l'ancienne N.R.F.

Hier matin, visite de Marcel Abraham, toujours aussi cordial et essoufflé.

Vendredi 16 mai.

Soleil. Premiers bains de mer, deux jours plus tard que l'an dernier.

Schlumberger confirme à peu près l'opinion de Marcou sur Anacharsis. Il souhaiterait un récit qui entraîne davantage le lecteur. Longue conversation sur l'art du roman, qu'il pense périmé (je le crois aussi). Une fois de plus, j'ai eu le sentiment qu'il valait mieux renoncer à la littérature, tout en sachant trop bien que cela ne m'est pas possible. En tout cas, j'avais décidé de remiser Anacharsis dans un tiroir, mais ce soir Ballard le défendait, et je me forcerai à le continuer comme exercice, encore qu'il paraisse déjà trop que je l'écris sans plaisir. Ce qui plaît à Schlumberger, c'est la pudeur des allusions. Et il ne trouve (hélas ?) rien à reprendre à la forme.

Sur sa demande, Martin du Gard a envoyé pour moi : L'Inquiète Paternité/ Le Camarade infidèle / Les Yeux de dix-huit ans / Le Lion devenu vieux/ Un homme heureux/ Essais et dialogues.

Mardi 20 mai.

Dîné samedi avec le beau-frère de Secrétain. Aspect lamentable d'Orléans pendant l'hiver.

Vers minuit, rues du Vieux-Port vers Saint-Laurent. J'ai laissé mon stylo et l'étui à cigarettes en citronnier auquel je tenais beaucoup.

Écrit quelques pages sur les marionnettes pour le programme de L'Œillet rouge.

Le Lion devenu vieux. J'y retrouve ce que disait Schlumberger, le grave problème des mémoires posthumes. Plus d'un passage fait penser à ce problème tel qu'il s'est présenté pour Gide, si soucieux de publier le plus possible avant sa mort ; les considérations des proches, voire des mieux intentionnés. Je vois moins ce que Schlumberger disait de Lyautey, de sa malice cachée, de son penchant pour la comédie (celle qu'il jouait). Le Cardinal apparaît ici sincèrement convaincu, et d'autant plus vrai qu'il ressent encore une cuisante douleur en apprenant la suppression, dans ses Mémoires, des chapitres qui lui tenaient le plus à cœur.

J'ai retrouvé le passage sur le phénix, que j'avais transcrit dans le cahier qui me servait à écrire Les Amis perdus.

Bain entre deux pluies de printemps et malgré un de ces vents que je ne pardonnerai jamais à la Provence. Les vagues étaient si violentes qu'elles vous roulaient au fond de l'eau ; eau d'ailleurs excellente, presque tiède à force d'être brassée ; mais quand un nuage cachait le soleil, je grelottais.

Étonnantes Variations symphoniques de Franck, que je ne connaissais pas. La fin est une ronde trépidante.

Samedi 24.

Écrit la note sur Racine.

Reçu les sandales de l'île du Levant.

Dimanche 25 mai.

Je devrais être aux Saintes-Maries, pour la grande fête des gitans. Mais impossible de lâcher ces jours-ci le stupide travail du ravitaillement. Par bonheur, j'espère que dans huit jours…

Je viens de relire, avec le même plaisir, le Balzac d'Alain. Alain, pour moi, c'est Paris, à cause des lectures d'Henri IV. On annonçait un jour qu'il était mort ; quand Thomas est allé pour le voir, on ne l'a pas laissé entrer dans la chambre ; il somnolait, vaguement inconscient. « J'ai remarqué, écrit-il, que pour penser vrai des hommes, il faut les aimer de cette rude manière que Balzac nous apprend. »

Samedi 31 mai.

Je comptais partir ce soir pour Toulon et lundi pour Grasse. Mais je veux assister ce soir à la première de L'Œillet rouge et remets le voyage à Cabris et à Nice à l'autre semaine. Par ailleurs, faute de temps et de moyens de passage mieux accommodés, je renonce à la Corse ; d'autant que l'installation du grenier va coûter pas mal d'argent.

Journées infernales. Je commence à sept heures, finis à dix, tournant dans Marseille sans autre arrêt que les moments dérobés pour le bain et la sieste au soleil. Je vais demain déjeuner à Toulon avec les Saint-Sernin et dîner avec Marcel Abraham.

Mercredi dernier, dîner avec Schlumberger. Il était venu me demander à midi rue Grignan, où je déjeunais. Étonné et content de le revoir. Chez Basso, une suite de quiproquos autour de la verveine du Velay (il avait compris Dubonnet). Nous parlons des Essais et dialogues, que je lis maintenant. Le premier traité mis à part, tout s'y tient. Les Dialogues avec le corps endormi me paraissent le cœur de l'œuvre entière (entre les deux dialogues se place la mort de sa femme). Je lui rappelle cette phrase qui m'avait frappé le matin même, quand je roulais vers l'Estaque, et que je me redisais sans songer que je la lui redirais le soir : « … ce désarroi de quelques visages qui devront apprendre à se passer de nous… »

Tout s'arrange. Je venais de télégraphier à Thomas que je retardais mon arrivée de huit jours, quand il téléphone pour me demander de remettre à huitaine. Il y aura Gide et Michaux, et Schlumberger s'il rentre à Cabris.

1er juin, Pentecôte. Toulon.

Chambre sur la rade. Déjeuné avec les Saint-Sernin au Cercle naval (assez mal), puis au Cap Brun. Je retrouve vers 6 h Abraham, chez qui je dîne. Nous parlons abondamment de Péguy, nous demandant s'il ne ferait pas partie aujourd'hui du Conseil national. Selon Abraham, toutes les attaques de Péguy auraient pour origine un secret dépit. Numéros spéciaux du Mail, que m'avait prêtés Secrétain. C'est au numéro sur Péguy que je dois mon premier contact avec celui-ci. Ce pauvre fou de Péchegut nous l'avait apporté au collège, j'avais été frappé par la belle écriture du devoir : je la retrouve dans le devoir qui est près de moi et qui paraît dans le bouquin de Secrétain.

Samedi soir, marionnettes. Très déçu par L'Œillet rouge, si séduisant à la lecture. Mais les danses sont excellentes, y compris celles d'O'Brady sur la scène, en particulier son Caprice de Poulenc.

Je retrouve là tous ceux que j'ai connus depuis mon arrivée à Marseille, de même qu'à Berlin le concert de Kreyten réunissait tous les amis. Ainsi des personnages de La Comédie humaine dans Le Député d'Arcis, ou de la dernière soirée Guermantes dans Le Temps retrouvé.

Dimanche 8 juin, Toulon.

Arrivé hier après-midi. Je passe chez le jeune libraire de « L'Elzévir », à qui j'achète un petit volume de Paul-Louis Courier. Je dîne avec lui tout à l'heure. Visite aux Taladoire (il rentre de captivité à Nuremberg). Dîné sur la rade. Ensuite…

Ce matin, un moment avec Marcel Abraham qui me conduit devant la maison du port, brune et verte avec d'étonnantes fresques, où Cocteau a eu des ennuis, voilà deux ans, pour des histoires d'opium. Apéritif sur la rade ; puis je rejoins au Cercle naval les Saint-Sernin avec qui je déjeune.

En bateau, par les « Îles d'Or », jusqu'à Saint-Mandrier, sans aucun charme.

Dans sa chronique du Figaro, Schlumberger évoque aujourd'hui notre promenade à l'Estaque. Il m'avait prévenu vendredi, quand je suis passé pour lui faire mes adieux, qu'il me faisait tenir dans cette chronique des propos que je n'avais pas tenus. Ici se marque bien le système des « dialogues », conversations idéales où chacun parle un peu trop bien.

Les cariatides de la mairie sont libérées de leurs sacs protecteurs ; je m'en réjouis, mais suis déçu par leur allure maladroite, leurs gestes si peu propices à soutenir un balcon.

Il y a eu un temps où il me paraissait grossier de s'opposer à l'Allemagne par principe ; mais aujourd'hui où l'Angleterre reçoit des coups terribles, c'est pour elle que je tremble et c'est d'elle que je souhaite la victoire. Les journaux, en France, les officiels et beaucoup de gens sont ignobles, ajoutant mensonge sur mensonge pour dissimuler qu'ils « pensent » uniquement selon leur intérêt. Reste à savoir si c'est aussi l'intérêt du pays.

Lundi 9 juin. Entre Toulon et Cannes.

« Midi sévère » ? — et un peu plus que sévère : maussade, ruisselant. La pluie donne un aspect inconnu à ce pays de villas et de fleurs. Les géraniums poussent à même les roches ; premiers mimosas ; et je vois enfin les lys des champs.

Une Cassandre aux dents mauvaises, parée comme si elle était belle, annonce les pires ennuis : il a plu, le train patine, nous n'arriverons pas à Saint-Raphaël pour la correspondance ; mais Cassandre aura tort.

La « grecque Anthéor » de Le Goffic, aussi triste aujourd'hui, parmi ses roches ruisselantes, que doit l'être la Grèce.

Jeudi 12. Nice.

Matinée radieuse. La ville me paraît moins effrayante qu'hier à mon arrivée. Cannes est à l'échelle humaine ; à Nice, tout est démesuré, sauf les vieux quartiers où me pilotait tout à l'heure une petite femme charmante rencontrée chez Baissette. Au marché aux fleurs je lui achète des roses, et expédie à Marseille une gigantesque botte d'œillets.

Terrasse du Savoy. Calme, chaleur, béatitude. J'écrirai plus tard sur Cabris.

Vendredi 13, Nice.

Au marché aux fleurs, où j'allais acheter des œillets pour E. M., je rencontre Andrée Viénot arrivant de Cabris. Nous prenons un café ensemble, occasion de parler à nouveau des bonnes journées récentes. Sa rencontre me dispense de passer voir Gide à son hôtel.

Promenade sur le port. Le temps est superbe, mais mon slip est vraiment insuffisant pour que je puisse me baigner sur la plage. Je me déshabille à l'abri du môle, prends une douche copieuse grâce aux vagues assez fortes qui éclaboussent les pierres, et m'étends au soleil sur l'un des énormes puddings de ciment qui défendent la jetée.

Nice est une ville magnifique, surtout dans son ancien territoire : les deux palais qui forment le fond du port.

Saint-Paul. Vieux village mort, sauf à l'entrée, en avant des remparts, où se dressent les hôtelleries naguère en vedette. Arrêt chez le coiffeur, puis à la terrasse de la « Pergola » qui surplombe un jardin de beaux orangers. Je continue à pied vers Vence.

Arrêt auprès du grand pont. Je dors. Le vent violent me réveille et me pousse vers Vence, où j'arrive avec les premières gouttes d'une pluie d'orage. Reçu à bras ouverts (et même un peu plus) par une amie de Baissette. Joie de retrouver un piano, dont je suis privé depuis plus d'un an. Après le dîner, vin rosé à l'auberge installée dans le château. Le rire célèbre de Baptiste, qui attire ainsi les clients : j'ai l'impression que sa femme en joue en virtuose, le poussant à rire au bon moment. Mais dès qu'il a des cartes en main, c'est le plus sérieux des hommes.

Samedi, Vence.

Le matin, en vélo jusqu'à Tourrettes. Nous réussissons à obtenir du pain, du saucisson et du vin du pays, et du beurre, que nous avalons sur la terrasse, au soleil, face au magnifique pays.

L'après-midi, par la plus belle route que je connaisse, je monte en vélo jusqu'au Broc, espérant y rencontrer Blanche Charleux ; mais elle est à Marseille. Reçu par son frère (je suppose) qui me parle longuement des deux mois de prison qu'il a faits au début de la guerre.

Ces villages sur les éperons de la vallée du Var : Saint-Jeannet, Gattières, Carros surtout, avec le château, Carros où je rêve de venir travailler un jour.

Dimanche 15 juin, Nice.

Terrasse du Casino municipal, sur cette belle place Masséna rose et verte. Matinée de premier été. Lettres de Marcou Ballard et d'Émilienne M. Je file vers Monte-Carlo.

Monaco. J'aime cette petite résidence impeccable, où tout, même le déjeuner, est parfait. Visite au musée océanographique, vrai palais des merveilles : chaque petit aquarium ressemble à une maquette pour La Flûte enchantée. Les pieuvres sont si hideuses qu'elles rendent mal à l'aise celui qui les regarde un peu longtemps. De curieuses inscriptions, comme celle-ci : « Demander un ticket au gardien pour toucher du doigt le poisson-torpille », ou cette autre : « On peut faire nourrir les poissons de l'aquarium. Chaque carte donne droit à une tentative de nourriture dans un bac au choix ». L'heure du déjeuner et la faim me pressant, je ne vois ce matin que l'aquarium ; je retournerai tout à l'heure au musée.

J'envoie à L. G. Gros, sur une carte qui montre la relève de la garde devant le palais, ceci :

Les canonniers de Monaco
Ont tant d'âme et de fantaisie
Qu'ils mettraient ensemble sac au
Dos pour sauver la poésie.

Sur la terrasse du palais, où je prends le café, des gosses jouent. L'un : « On est des contrebandits. »

Nouvelle visite au musée, où je reste longuement en arrêt devant les homards, et surtout les bernard-l'ermite dont je recopie la fiche à l'intention de Michaux : « Le bernard-l'ermite abrite toujours la partie postérieure molle de son corps dans une coquille d'escargot marin. Même pendant la marche, son derrière ne quitte pas la coquille. Sur la coquille, l'animal place quelques anémones de mer qui le défendent grâce à leurs tentacules urticants. En revanche, ces anémones se nourrissent des débris de repas de l'ermite. Lorsque l'ermite grandit et que sa coquille lui devient trop étroite, il en cherche une autre plus spacieuse et déménage. Le déménagement d'un bernard-l'ermite est inoubliable. C'est un vrai essayage de robes. Il emporte aussi ses anciennes anémones qu'il place sur sa nouvelle demeure. On peut aussi souvent observer que les bernard-l'ermite plus forts volent aux plus faibles leurs anémones… Lorsqu'on place des morceaux de nourriture sur les tentacules de l'anémone, l'ermite ne tarde pas, grâce à son fin odorat, à découvrir ce garde-manger et il finit, après des efforts comiques, par voler son anémone amie. »

Goûté sur une des plages de Monte-Carlo, puis à pied jusqu'à Roquebrune.

Le hasard fait que je lis Le Joueur dans ce pays où triomphe le hasard. Mais quel vide, ici, quel calme ! Tous les grands hôtels sont fermés, idem le Casino d'été, au point que ces villes illustres me semblent toutes provinciales.

Cartes postales. Pour Andrée Viénot :

De ce musée océano
Graphique éblouissant et sombre
Laissez que je vous mette au nombre
Des amis, Madame Viénot.

Pour les Ballard :

J'en connais qui frémiraient d'aise
À glisser par ce beau matin
De Monte Carl' au Cap-Martin,
Du Cap d'Ail à la rive d'Èze.

Et pour Bertin :

Par ce beau décor où ne bouge
La vague non plus qu'un rocher
Si mon cœur se laisse accrocher
Ma fleur bleue est un œillet rouge.

Dans ce Dostoïevsky, la petite ville de jeux qu'il appelle Roulettenbourg doit être Baden-Baden. Je crois me rappeler que Dostoïevsky y allait jouer le peu d'argent qu'il avait pu réunir.

Lundi 16 juin.

De nouveau à Monaco, pour le plaisir de déjeuner sur la terrasse. Matinée parfaite. Chère ville où les gueules des canons sont simplement brûlantes de soleil, où les boulets ne servent que d'ornements, comme des pyramides d'oranges nègres, où les filles vont au lycée — et quel lycée ! — en robes d'été, su les dix heures… Encore un matin où il fait bon vivre.

Pour E. M. :

Déguster un macaroni
Dans Menton, c'est désormais faire
Un repas royal, ô ma chère
Émilienne Milani.

Pour Gide :

J'ai vu plus d'un pays lointain,
Vence, Saint-Paul et Roquebrune,
Et Carros au clair de la lune
— Mais Cabris, un certain matin…

Pour Schlumberger :

Tel Corneille eût été conquis
(Et ne dites qu'il n'en eut cure)
De trouver dans ce cadre exquis
Une authentique confiture.

Et pour Romain Guignard :

C'est raison plutôt que folie
Que de repousser à demain
Ce nouveau travail de Romain :
L'escalade de la Turbie.

Antibes, 7 h.

Je viens de quitter Nice, où arrêt de quelques heures pour des questions diverses. Sur les midi, j'étais au Cap-Ferrat ; petite crique de galets pareille à celle du Levant, avec le même lit d'algues chaudes. Absolument seul, si ce n'est qu'un chercheur d'esques vient troubler, en creusant le gravier humide, la quiétude universelle.

À Nice, le voleur de bicyclette. Je souhaitais de le voir arrêter pour connaître sa tête ; mais d'un autre côté il ne me déplaisait pas qu'il file entre les mains des honnêtes gens.

Mardi 17, Golfe-Juan.

Monté à Vallauris, espérant y rencontrer Sébastien ; mais il est descendu à Cannes. Je lui écrirai pour lui demander d'acheter les tasses et ustensiles que je comptais choisir avec lui.

Descente à Golfe-Juan par la route, avec l'assiette que je viens d'acheter. Au départ de la Route Napoléon, une colonne que surmonte le buste de l'empereur ; sur le socle : « Il faut savoir pardonner, et ne pas demeurer dans une hostile et acariâtre attitude qui blesse le voisin et empêche de jouir de soi-même ; reconnaître les faiblesses humaines et se plier à elles plutôt que de les combattre. » (Descartes disait à peu près : « Il faut éclairer notre lanterne, et croire que chez les autres elle n'est pas suffisamment éclairée ».)

Petit port calme et singulièrement sympathique. Je rentre déjeuner à Cannes. Dans le hall de l'hôtel, je rencontre Schlumberger qui arrive de Cabris et rentre à Marseille. Je partirai quelques heures après lui, pour épuiser ici la dernière journée.

Bar sur la Croisette, dans la maison où est mort Mérimée. J'éprouve à quitter Cannes plus de regrets encore qu'hier matin en laissant Monaco. Ici, tout m'a séduit, je m'y suis repu de soleil, et je comprenais de reste la tristesse de Thomas, voilà huit jours, quand il a quitté la côte. Ma dernière carte est pour lui :

Sur toute la rive azurée
Où s'étire un juin vermeil
L'onde, le sable et le soleil
Font de Cannes ma préférée.

Marseille, 20 juin 41.

J'ai essayé vainement, en quittant Cannes mardi soir, d'apercevoir ou de deviner Cabris sur les lointaines collines. Thomas prétendait qu'on devait le distinguer au passage du train dans certaine vallée. Une étrange nostalgie, à demi mystique, me lie désormais à ce petit village dont le Contre-Ordre d'Herbart m'avait donné un avant-goût et que j'ai visité la veille du départ, vers la fin de la soirée. Le premier jour, tant il y avait de brume après l'interminable pluie, nous étions passés auprès sans même voir les maisons les plus proches ; au point que Thomas, qui était venu m'attendre à Grasse à la descente du car, reconnaissait à peine la route de la Messuguière.

Je n'oublierai jamais notre arrivée, après une heure de marche sous la pluie où nous nous encouragions par l'idée du porto qui serait préparé pour nous. De fait, une fois changés jusqu'à la chemise, quand nous nous sommes retrouvés dans le salon silencieux devant les deux bouteilles bienveillantes, une admirable quiétude nous a envahis, favorisée par l'alcool et le sentiment d'une conduite méritoire. « Tu verras, disait Thomas en cours de route, quand la pluie redoublait de violence, tu verras : plus nous serons trempés, lamentables, plus on nous recevra gentiment. » Je n'oublierai pas davantage le premier contact avec Gide (je l'avais si peu vu pendant ma visite à Paris, la veille du départ pour Berlin). Il s'est présenté tout à coup dans l'ouverture de la porte qui menait à la petite chambre de Thomas et, pour compléter le linge qu'il venait de remettre à celui-ci à mon intention, chaussettes et chemise, il apportait un caleçon en demandant d'une voix inquiète : « Portez-vous des caleçons longs ou courts ? - En ce moment, dis-je, je n'en porte pas. - Mais êtes-vous sûr que vous n'allez pas prendre froid, attraper une épouvantable bronchite ? »

Il est revenu un peu plus tard, au moment où Thomas me lisait les passages de La Fin de Satan dont il m'avait parlé pendant la route, et en particulier le fameux vers :

Baleine à la mâchoire infecte et délabrée… [Dieu, II, 7]

qu'il déclamait en imitant Gide - et j'ai failli éclater de rire quand celui-ci l'a déclamé à son tour. Je pensais : « C'est Gide qui est là, qui me parle, qui raconte des souvenirs de La Roque » (qui a appartenu à la famille de Racine) ; j'avais peine à m'en persuader, tant je trouvais cette rencontre naturelle et familière cette conversation.

Et de même lorsqu'un peu plus tard il nous a appelés dans sa chambre pour nous lire les fragments de Hugo qu'il n'a pas conservés pour son anthologie et qu'il appelait les « tombées de Dieu » (« Je vais vous lire les tombées de Dieu ») - et même en voyant ces vers écrits de la célèbre écriture, j'arrivais mal à me persuader que j'avais devant moi l'homme qui avait joué un si grand rôle pour ma jeunesse. Tout devenait intime, aisé, comme connu depuis longtemps. Et lorsqu'au dîner je me suis trouvé assis entre Madame Mayrisch et Gide, ayant en face de moi Michaux et Thomas, un peu plus à droite Andrée Viénot ; vêtu, quant à moi, d'une manière baroque, avec le pantalon bleu emprunté au chauffeur de Marseille et une veste d'été que venait de me prêter Gide, d'une ampleur un peu excessive - toutes ces circonstances étranges se fondaient dans un bien-être, dans un début d'ébriété qui me donnaient comme rarement le sentiment du bonheur.

La soirée s'est passée à regarder des images, à jouer à ce jeu de cartes dont Andrée Viénot prétend qu'il sert à Gide, dans les hôtels, pour entrer en rapport avec ceux qui l'intéressent, et à boire cette chartreuse verte qui est devenue pour moi la liqueur de Cabris.

En m'éveillant le lendemain matin, j'avais encore dans les oreilles le bruit de la pluie qui m'avait endormi. Mais un soleil de paradis illuminait la vallée, où ne flottaient plus que les derniers lambeaux de brume ; et je pouvais voir enfin la mer, si vainement cherchée la veille. Je passe prendre Thomas et, tandis que je l'attends dans le vestibule, je vois se refléter dans la vitre du tableau que j'examine le visage à la ride profonde, tel qu'il apparaît sur la couverture du Journal ; une seconde vitre, celle de la fenêtre donnant sur le jardin, me sépare de Gide qui, conscient ou inconscient de ma présence, dit à voix plutôt forte : « Il est bien, ton ami, il est très bien » ; et suivent quelques phrases que je n'entends pas, d'autant plus que, peu soucieux d'être trouvé si proche, je disparais.

Thomas me rejoint au salon où je relis (ou lis) quelques très beaux vers de George, admire de prestigieuses éditions des Nourritures, du Grain, du Serpent ; et nous partons pour une promenade allègre à travers les rochers et les oliviers. Au retour, nous montons saluer les Herbart, occupés à soigner deux chevreaux sur la terrasse des Audides. Impression très sympathique de Pierre et Élisabeth Herbart. Et quelle agréable maison !

En attendant l'heure du déjeuner, après avoir étendu sur les dalles ou suspendu aux oliviers nos vêtements encore humides, repos en plein soleil autour de la table de pierre, près du magnifique tilleul, où Gide vient bientôt nous rejoindre. Conversation sur Laforgue (je parle de son Berlin), sur les plantes du pays et sur Giono, dont je lis à haute voix un excellent passage dans La N.R.F. de juin.

C'est au déjeuner que nous avons mangé les belles truites qui amenèrent le sujet de l'huile bouillante et le quiproquo avec Madame Mayrisch : je parlais de frites, elle avait compris les Juifs et paraissait trouver naturel qu'on leur fasse subir un pareil supplice.

Après le déjeuner, promenade vers la bergerie abandonnée qui ferait une si bonne maison d'été, et non loin de laquelle nous somnolons dans l'herbe. Nous avions surpris en cours de route Michaux en contemplation devant une pierre plate où deux insectes se donnaient la chasse. Goûter aux Audides, où Gide vient nous rejoindre quand il ne reste plus rien. Série d'histoires macabres. Chacun y va de la sienne, sauf moi qui n'en connais pas. Gide parle du temps où il collectionnait les faits-divers. En quittant les Audides, descente au village, où les paysans entassent le foin de la belle prairie parfumée.

La soirée a été excellente, un peu attristée seulement par le départ de Thomas à qui tous sont très attachés (Madame Mayrisch est très émue au moment où il lui fait ses adieux ; elle prétend que ma présence a fait paraître en lui un coté d'humour qu'elle ne connaissait pas encore).

Gide me donne à lire, dans les Œuvres complètes de Lacépède, les étonnants fragments de ses discours à l'Académie des Sciences où il rend un hommage ému et touchant à la mémoire de sa femme, sa « chère Caroline ». Thomas m'en avait déjà parlé, et je redoutais que Gide en fasse lui-même la lecture, car je n'aurais pu garder mon sang-froid ; et je savais (et j'ai pu constater) que Gide les considérais presque sans ironie, par analogie assurément avec lui-même. Après quoi, Michaux lit d'incroyables études consacrées aux animaux par des écrivains du Moyen-Âge, telles qu'on les croirait sorties de son propre cerveau.

J'avais donné à Gide, avant le dîner, en le glissant dans la poche de la veste que je lui rendais, le petit Racine dont Thomas pensait qu'il lui ferait plaisir. Il m'en parle le lendemain matin, en descendant en voiture sur la petite place de Cabris où doit nous rejoindre Madame Van Rysselberghe avec laquelle nous descendons à Grasse. Je lisais, en les attendant, les lettres de Paul-Louis Courier, assis sur un mur bas du village. La jolie promenade, cette descente vers Grasse ! Gide fait à Thomas ses dernières recommandations. Nous passons encore deux heures de compagnie, attendant nos divers cars, essayant de faire les difficiles mots croisés que Gide a achetés pour Andrée Viénot. Adieux rapides dans la chaleur du départ. Gide me redit plus gentiment que jamais qu'il sait gré à Thomas d'avoir suscité notre rencontre ; il en paraît vraiment heureux. Mais alors, moi, que dirai-je ? Et, de fait, je remercie très mal, comme toujours.

Mardi 1er juillet 1941.

Il y a huit jours, pour la Saint-Jean, inauguré le grenier. J'avais invité les Ballard, Bertin, Schlumberger et Ém. Six est un chiffre que l'espace limité ne permet guère de dépasser.

Travail infernal tous ces derniers jours ; je commence à six heures, termine à dix (et plus, le soir de la panne). La chaleur commence à devenir épuisante. Je lutte par les bains aux Catalans — mais ce peuple ignoble du dimanche !

J'aurais dû partir aujourd'hui pour Paris, où je voulais être jeudi. Mon désir s'accroît de revoir les gens et les choses, et les Conversations dans le Loir-et-Cher, que j'ai reprises ce matin, augmentent encore la nostalgie.

Terminé hier les terribles lettres de Van Gogh à son frère, aussi effrayantes que celles de Flaubert.

Jeudi 3 juillet.

Bain matinal, excellent. Acheté un Racine complet, avec les commentaires de La Harpe qui sont assez comiques.

Tout à l'heure, Schlumberger lisait quelques vers de Phèdre (dits par Thésée à Phèdre quand il la revoit après la mort de son fils) ; il les donnait en exemple de cette féminisation des héros masculins qu'il reproche à Racine, et dont il fait le sujet de sa prochaine chronique du Figaro ; ce vers en particulier :

Je le crois criminel puisque vous l'accusez. [Phèdre, III,1]

En revenant ici, je me précipite sur les notes de La Harpe, mais le commentateur, si bavard de coutume qu'il ne laisse que la place d'un seul vers dans chaque page, est muet sur ce point ; tant les paroles de Thésée lui paraissent sans doute naturelles.

Samedi.

Carte de Thomas, qui déplore déjà d'avoir regagné Paris et déchante sur le thème de la N.R.F.

Énorme chaleur. Mal fichu, la gorge douloureuse ; je combats l'angine par les bains de mer. Premières démarches pour le départ.

 Dimanche 6 juillet, les Martigues.

Odeurs de poisson et de paille ; eaux croupies au soleil, saleté triomphante sous le ciel magnifique.

J'essaye en vain de dormir dans un petit bois de pins tout grésillant d'insectes ; les cigales m'en empêchent par leur chahut monstre. Je descends alors vers la rive de l'étang, où l'eau vient lécher d'étroites criques peuplées des enfants du dimanche. Bains. Eau plus chaude qu'en mer et presque aussi salée, avec laquelle je me gargarise.

Rien de moins Action Française que ce village qui s'en fout ; et rien de moins vénitien. Pourtant, j'envoie à André L. qui se marie mes vœux sur une carte montrant la maison de Maurras. L'an dernier, à pareille époque, au fort de Serra d'En Vaquer, je lisais Les Vergers sur la Mer et l'Introduction à la Poésie française que je viens de racheter. Aujourd'hui, j'avais en poche les lettres antimonarchiques de P.L. Courier.

Jeudi.

Tournées avec Augure. Discussions sur Maurras. « Qui est peut-être un des plus grands écrivains français vivants ». Sur la route d'Aix, il me raconte le départ pour Paris des six cents Marseillais de 1789. Nous essayons de retrouver les maisons suffisamment anciennes pour les avoir vus passer.

Dans l'Action française de jeudi dernier, qu'on envoie à Émilienne M[iliani], un article de Claude Roy sur mon « Péguy » (sous ce titre écrasant : « Naissance des étoiles »). « Style invisible », dit-il. Et plus loin : « On souhaiterait plus de brio, moins de sagesse et pour tout dire plus de folie chez ce prosateur qui est sans doute très jeune… » Je lui écris : « Prenez patience. »

Samedi 12 juillet.

Visite à Simone Weil pour voir de ses fenêtres le spectacle des Catalans. Plage moins grouillante, et donc moins répugnante, que je ne l'attendais : on voit encore le sable. Causeries autour d'Euripide, des gitans et du corps humain, qui supporte si rarement la nudité.

Cinéma : Les Misérables. La salle applaudit à « Vive la République ! » Il faudra bien qu'un jour je me mette à lire Hugo. Dumas est aussi à mon programme.

14 juillet, Toulon.

Déjeuné hier avec Schlumberger en quête d'un sujet de chronique et qui essaye de savoir ce que j'ai retiré de mes études classiques telles qu'on les pratique aujourd'hui ; et force m'est de reconnaître que je n'éprouve à peu près aucun désir de rouvrir un livre latin, à part Virgile (que je lis rarement). Cicéron et le reste, il n'en est pas question. Tout au contraire pour les Grecs, au point que je regrette de n'avoir pas appris leur langue. Les traductions de prose sont bonnes ; celles de poésie ne peuvent rien donner en français, mais sont parfaitement bonnes en allemand, grâce à la possibilité de former des mots par contraction de plusieurs termes.

Je prends à 7 h le train pour Toulon. Vagabondage jusqu'à minuit. Ce matin, sans m'attarder en ville, directement au Cap Brun. Bain magnifique, de grosse vagues impitoyables. Je retrouve ici mes criques bien-aimées des îles de l'an dernier, l'odeur des pins, l'eau claire, les petites barques, les falaises couvertes d'arbousiers et de chênes-lièges qui dégringolent dans la mer. Ce sont les décors de Télémaque. Je vais reprendre ce travail, la journée que voici m'y incite. Tout ici serait parfait si j'avais pu me faire servir, au lieu de la bière tiède, la fameux vin rosé dont L.-G. Gros, qui est à Porquerolles, parlait hier dans une lettre.

Dimanche 20.

Promenade en barque vers le Pharo, sur une mer assez mouvante — moins cependant que sur le Ben-Hur au retour du Levant. Les gosses accrochés sous le bac du pont transbordeur et qui se laissent traîner dans l'eau.

De longues heures calmes dans le nouveau grenier, à peine troublées par la T.S.F. ou les claquettes du cours de danse. Mais je suis incapable de m'arrêter patiemment à quelque lecture ; j'ai pris successivement dans cette journée les Conversations de Claudel, l'Histoire de Fénelon par Bausset, la Correspondance de Fénelon, les poésies de Malherbe, l'Introduction de Maulnier, le bouquin de souvenirs de Brasillach, et quoi encore ?

Incapable aussi bien de tout travail d'écriture, j'hésite à commencer les notes sur Télémaque ou l'étude sur Schlumberger, et finalement ne me donne à rien. Attendant le départ, ne sachant s'il se fera, je traîne entre le ravitaillement, les Cahiers, la plage et le grenier. Pas de climat plus lassant que celui de ces journées, pas de ville d'été plus dissolvante que Marseille. Au moins, qu'un franc repos…

Lundi 28 juillet.

La semaine passée a été tout entière lamentable. J'avais espéré que le temps de la malédiction se limiterait à trois jours, comme le mistral, mais il s'est étendu sur la semaine entière et jusqu'à aujourd'hui, où j'apprends à la préfecture que ma demande de laissez-passer est rejetée par les Allemands. Tout contribuait au mal-être, le travail stupide, le temps écrasant, l'incertitude du départ (aujourd'hui, je suis décidé à passer). Les seules bonnes heures ont été celles de la soirée de jeudi, la Jeanne au bûcher de Claudel donnée magnifiquement à l'Opéra. Travaillé ces trois derniers jours au compte rendu de ce spectacle. Ce matin, en entrant par hasard dans une librairie où je rencontre Simone Weil, je trouve le texte de Claudel.

Vendredi 1er août.

Hier, dîner au grenier avec les Neumann, Ballard et Hélène Ryttmann. Atmosphère détendue, bien agréable après ces journées énervées.

Je pars demain ou après-demain. « J'ai mon congé, mes frères. Souhaitez-moi bon voyage… » (Tagore ). Si je ne tentais pas le coup, j'en aurais d'énormes regrets.

Mardi 5 août, Pau.

Quitté Marseille dimanche matin en compagnie de Ballard et de Blanche Charleux. Tandis que Blanche continue vers Toulouse, nous nous arrêtons à Carcassonne, pour gagner de là Villalier où nous rendons visite à Bousquet. Mais « rendre visite » est impropre, car le malheureux est bien empêché d'en faire.

Décor magnifique de cette ancienne demeure de campagne des évêques ; le parc, un peu délaissé, est tout bruissant d'eaux et de feuillages. Dans le petit pavillon qu'il ne quitte pas, soigné et servi par une vieille bonne au visage admirable, Bousquet nous accueille. Encore qu'il souffre beaucoup d'une dent (l'opium l'avait empêché jusqu'alors de prendre conscience de son mal ; mais l'opium devenant rare, il avait commencé à fumer de moins en moins, jusqu'au moment où la douleur lui est devenue sensible), il déroule le fil de ses pensées avec la bonne grâce de qui serait bien portant. Je considère cette tête aux joues pâles, aux yeux creusés par un cerne bistré, aux longs cheveux, les mains blanches et déliées. Je suis en présence du plus grand causeur que j'aie jamais connu ; et je suis avec une stupeur émerveillée le déroulement du monologue, avec ses incidences qui, si longues soient-elles, ne laissent jamais oublier au causeur l'objet précis de son discours, alors que l'auditeur s'est perdu depuis longtemps… Et toutes ses paroles sont accompagnées en sourdine par les bruits mouillés du dehors. Quand nous le quittons, une dernière pluie d'orage nous dissuade de regagner à pied la cité ; et, ne trouvant au village ni repas ni chambre, force nous est de retourner demander l'hospitalité de la famille Bousquet. Après le dîner, le neveu me fait visiter les ruines du château, le parc, les anciennes écuries, puis je vais rejoindre Ballard dans la chambre de Bousquet, où nous resterons jusqu'à minuit passé et où beaucoup de petits secrets seront exposés. En fait, tous ces entretiens portent sur A[ragon] et la conduite à tenir en face de ses perfidies dans le dernier numéro de Fontaine.

Dormi dans le salon, sur un canapé long et étroit. Retour assez matinal à Carcassonne. Visite de la cité en compagnie de Sire, puis déjeuner rapide avec Ballard et Nelli, avant de sauter dans le train de Toulouse.

Trois heures à Toulouse ; Notre-Dame du Taur et Saint-Sernin. J'avais raison de garder bon souvenir de la première. Dans le train entre Toulouse et Pau, je lis la lettre de Paul-Louis Courier sur le mariage des prêtres, en face de deux dominicains diablement forts en matière d'argent.

Lourdes. Peu de monde à la grotte. Il fait frais. Beau pays vert que je retrouve avec plaisir, et Pau « par-de-là les prairies ».

Je pensais retrouver ici Blanche Charleux. Sans doute arrivera-t-elle ce soir pour prendre le car de N., à moins qu'elle ne soit déjà là-bas.

[Retrait ici d’un mois de ce Journal, relatant un séjour en zone occupée.]

Orange, 19 septembre.

L'arc de triomphe, beaucoup plus beau que celui de Saint-Rémy, me séduit plus que l'énorme théâtre, dans lequel d'ailleurs je n'entre pas, faute de temps. Assis au soleil sur la petite place de l'Hôtel de Ville, un peu lassé par cette nuit sans sommeil — mais la jeune lumière lave d'un coup les paupières et le cœur.

Villeneuve-lès-Avignon.

Déjeuné sur la place ombreuse et calme : pain, sardines et vin rosé. Deux chats et une chienne maigre se disputent la boîte vide.

Fort-Saint-André. Jamais encore je n'avais aussi bien eu le sentiment de l'écrasement que fait peser le soleil de Provence sur ce paysage (sauf peut-être sur la colline d'Allauch). Je m'étends sur la rampe de la chapelle, sous la pleine chaleur de midi. Le guide vient m'y trouver et me raconte les mésaventures du temps de guerre, quand le fort était occupé par les soldats. Il n'y a plus aujourd'hui qu'une dizaine de « compagnons » auprès de la propriété qu'ont restaurée une Alsacienne et un Russe qui se fait passer pour une femme. L'inspecteur des Monuments historiques [André Chamson] s'est taillé lui aussi une petite part dans l'enclos.

Le guide parti, je dors quelques instants à l'ombre d'un pin, parmi les bonds d'énormes cigales, dans une odeur d'îles et de Sologne qui me donne une belle envie d'achever ce mois au Levant : je n'ai pas encore eu toute ma part de soleil.

Les compagnons : torses nus et poussiéreux, au milieu des ouvriers qui réparent les murailles. Je n'ai pas le sentiment d'une très rigoureuse discipline.

La Chartreuse. Le fond de l'église, évidé, révèle un magnifique arrière-plan de murs et de ciel bleu. Un délicieux petit cloître. Porte du XVIIe siècle, somptueuse, et qui fait comprendre aussitôt tout le siècle.

L'église. La petite vierge d'ivoire peint. Je ne l'avais pas remarquée à Paris, en 1937, au milieu de trop de richesses. Ici, présentée dans un coffre tendu de velours brun, éclairée à volonté de tous les côtés, tournant sur son socle, elle me paraît étonnamment belle. Le modernisme de la présentation ajoute encore à sa grâce. Très beau maître-autel (le Christ étendu).

Musée de l'Hospice, où me guide une sœur très attentive à connaître mon avis sur chacun des tableaux qu'elle me montre ; la plupart très médiocres, même le Champaigne qu'un visiteur appelle familièrement Philippe, comme l'autre disait « Frago ». Seule, la reproduction du Nicolas Froment qui est resté au Louvre a de la valeur. Pour un esprit non prévenu, elle aurait la valeur même de l'original. Beau problème pour Valéry, celui de la copie.

Dans la chapelle, le tombeau d'Innocent, gothique, tout en hauteur, m'intéresse moins qu'une simple pierre tombale. Il se trouvait dans l'église de la Chartreuse, les habitants l'avaient transformé en niches pour leurs lapins.

Terrasses des Doms. Je rentre trop tard à Avignon pour visiter le palais, mais aucun regret ; je suis saturé d'admiration. Me suffit le spectacle des vastes murailles ruisselantes de soleil.

Voilà deux ans, un mois plus tôt, j'étais ici ; la soirée était belle, mais pourtant moins sûre que celle-ci. Il me semble même que le vent claquait par grands coups fermes et que le Rhône roulait des eaux de boue. Un malheureux « récupéré » installait une mitrailleuse sur la terrasse en direction de l'Italie. Le soir, Daladier a parlé avec cet accent qui le fait prendre aujourd'hui encore pour un brave homme. J'ai passé la nuit dans la gare. Le lendemain, par Lyon et Vierzon, je rentrais à Souvigny, croyant encore à la paix.

Marseille, 20 septembre.

C'en est fini des gens qui me demandent ce qu'on pense en zone libre ; ici commence le jeu inverse.

Reçu avec une amitié touchante et chaleureuse ; on était inquiet pour mon passage de la ligne. Ballard me saute au cou. Je revois Schlumberger et, avec une grande joie, Émilienne M[iliani]. Raté d'un jour une causerie de Valéry sur ses divers états du Narcisse. Il devait venir déjeuner chez les Ballard, mais il est fatigué et prévient qu'il ne sortira pas. Je mange donc seul le déjeuner de l'académicien. Le soir, dîner avec le Dr Dufour sur la terrasse du Club Nautique.

 Dimanche 21.

Café chez les Ballard, où Schlumberger et Odette. Je remonte aux Cahiers pour écrire à Souvigny, puis vais prendre les Ballard que j'accompagne à la maison de Mlle F[ournier] chez qui loge Valéry. C'est lui qui vient ouvrir, vêtu d'un étonnant costume d'intérieur bordeaux et couvert d'une ample pèlerine écossaise aux couleurs vives. Entretiens sur le balcon qui domine le petit bassin de Saint-Victor. Qu'en dire ? Il faudrait tout retenir de ces causeries détendues aux sujets multiples. Valéry disserte très savamment sur les particularités d'une épée, à propos de la sienne qu'il a dessinée ; des enlaidissements de Paris ; de la diffusion du Symbolisme hors de France ; de l'excellence des poètes français précurseurs de Racine, et dont Ronsard lui semble être le prince. Il lit une scène comique de Henri V où Shakespeare écrit directement en français ; dit avoir connu à Londres un Anglais qui avait été l'élève de Verlaine, et connaissait les mots les plus grossiers de notre langue. Il décrit aussi minutieusement la fabrication du feutre pour les chapeaux des académiciens. Heures enchantées. Rien de moins intimidant que ce grand homme authentique.

Beaucoup plus décollé que Gide, plus marqué ; et abîmé ces jours-ci par les trop bons repas que lui offrent ses dévots : son estomac parisien ne supporte plus la langouste.

Lundi 22.

Tout l'après-midi à la Foire, où une causerie de Giraudoux sur l'urbanisme, dont il est devenu le grand maître. Il est aussi désagréable de l'entendre parler de « notre chef suprême » que de le voir critiquer, avec l'ironie et la justesse qu'on imagine, un régime dont il a si largement profité. Je me sens beaucoup plus à l'aise devant le remarquable exposé de Baudoin sur les futurs travaux de Marseille.

Dîné avec Schlumberger et Breitbach. Le vieux Sch., assez éteint, nous quitte tôt ; je reste longtemps à causer dans la chambre de Breitbach, méchant et drôle ; des considérations sur l'ami Sch. et des confidences auxquelles il me déplaît de croire.

Mardi 23.

Chez les Ballard, où Valéry, Armand Guibert et le censeur Massat. Valéry aime cet entourage à ses pieds de jeunes femmes, qui le savent et font les chattes pour obtenir quelques lignes sur un bouquin qu'elles ne liront pas. Il se prête au jeu et, sans doute, s'en amuse. Il y avait dans Le Figaro d'aujourd'hui un très mauvais portrait de lui par Grossmann : quelle rencontre !

Je passe à la Radio pour voir Claude Roy, dîne avec Hélène [Rytmann], à qui je lis le début des Morceaux choisis ; mais je crains qu'elle ne soit une auditrice d'emblée trop favorable.

Mercredi matin.

Monté quelques instants au grenier, qui baigne dans une lumière miraculeuse. Je pars tout à l'heure pour Toulon et Porquerolles. On ne peut plus aborder au Levant qu'avec une autorisation de la préfecture maritime. Comment ne pas haïr les institutions des hommes ?

 Jeudi, Porquerolles.

Incorrigibles Français : ce matin, dans le bateau, les marins chantent : « Quand ça fait boum, là, sur Berlin… »

Beau jour. Je passe la journée sur la grande plage, où déjà l'an dernier. Je cherchais la solitude ; mais dans ces lieux où elle est complète, où l'on pourrait tout faire, c'est alors qu'elle est le plus cruelle. J'ai pu me baigner nu à deux reprises.

Vendredi.

La plage où j'étais hier, où je me baigne à nouveau ce soir, n'est pas la plage Notre-Dame, que je découvre beaucoup plus loin en continuant vers la Pointe des Mèdes ; c'est la plage de la Courtade. J'y achève, entre le bain et le sommeil, la « lettre de Marseille » pour les Cahiers de septembre.

Ce matin vers l'autre extrémité de l'île (le Grand Langoustier). Bain dans une eau plus claire encore qu'ailleurs, sur un fond de sable gris, ferme, strié de vaguelettes dures. Je laisse toute une partie de l'île inexplorée, prétexte à un nouveau retour. Mais c'est encore le Levant que je regrette, ses chemins âpres sans poussière, la frugalité du logement et de la nourriture. Il est vrai qu'ici les plages sont belles, mais moins parfaitement solitaires, étant d'un accès beaucoup plus facile.

Ce soir, je me disais des vers de Thomas :

Arbre roux, bel aventurier
Que la fièvre consume,
Habitant des palais de brume,
Qui mourra le premier ?

Marseille, 29 septembre.

Retour à Toulon hier matin, par le « Corail rouge » ; en passant au long de la presqu'île de Giens, j'ai revu le bistro où j'hésitais, l'an dernier, entre la droite et la gauche, entre les îles et le retour immédiat : finalement, les îles l'ont emporté.

Je m'embête tellement à Toulon que je vais deux fois au cinéma dans l'après-midi et rentre le soir même à Marseille, malgré l'invitation des Saint-Sernin pour le lendemain, après avoir dîné en compagnie des jeunes libraires juifs-égyptiens de l'« Elzévir ».

30 septembre.

Très bien, hier soir, le vieux Schlumberger, qui vient me demander des tuyaux pour le passage de la ligne, et avec qui je dîne chez Pascal ; beaucoup plus en forme que la semaine passée. Est-ce l'idée du voyage aventureux qui l'excite ? Je le fais parler abondamment sur ses premiers livres, surtout sur L'Inquiète Paternité, que j'ai relu avec une vive satisfaction en allant à Porquerolles et dont il me raconte la publication (je note cela ailleurs).

Venant à parler de Gide, et en pensant à ce que disait Breitbach, je lui demande : « Serez-vous un exécuteur fidèle ? » Et lui, avec ces mines de vieille dame et ces hésitations si réjouissantes et si caractéristiques, me répond : « Vous savez… Il y a des questions d'opportunité… Il n'est pas permis d'empoisonner la vie entière d'un homme pour une simple indiscrétion… » Il pense, j'imagine, à lui-même tout le premier.

Madeleine Gide, la dernière fois qu'il l'a vue à Cuverville, l'année de sa mort, lui a parlé du « génie » de son mari, qui devait faire oublier tout le reste : c'était la première fois qu'elle parlait ainsi.

Indifférence absolue de Gide au ridicule. À Londres, il reprochait à Mme Mayrisch et à la Petite Dame qui l'accompagnaient de se faire remarquer par leur allure, quand c'était sur lui qu'on se retournait.

Une fois de plus, la modestie poussée à l'extrême devient une forme de l'orgueil. Je découvre un Schlumberger très soucieux de marquer son indépendance à l'égard de Gide, l'excellence de telle partie de son œuvre. Le rôle de mémorialiste que je déplorais qu'il n'ait pas tenu, il s'y est refusé beaucoup moins parce que sa propre existence ne lui semblait pas en valoir la peine, que pour ne pas consentir au rôle de secrétaire du grand homme, son ami. Il parle d'ailleurs de Gide avec une admiration très affectueuse ; il attache en particulier le plus grand prix aux conseils de celui-ci, qui est pour ses amis un critique remarquable. Aucun des livres de Schlumberger ne lui a paru bon, entre autres Stéphane, dont il prétendait qu'aucun lecteur ne serait retenu par une telle histoire.

Nous achevons de dîner lors qu'arrive le Neptune Bérard à la barbe blonde, accompagné d'une troupe exaspérante, où Sylvia Bataille et Lacan. « Dire, gémit Schlumberger, dire que ce grand artiste se laisse abîmer par de pareilles fripouilles… » Je prends la défense de Lacan.

Marseille, 1er octobre 41.

Automne, bel automne. Hier l'été… Jamais une saison ne passa plus vite, avec l'énorme trou des deux mois de voyage vers le centre. Mais j'aime le temps que voici.

Comme, étant à Paris, je retournais chaque automne à Versailles, c'est à Aix que je vais désormais (pour combien de temps ?) percevoir le premier frémissement du déclin. Aujourd'hui, Aix et sa campagne avaient le charme le plus tendre. Je ne pouvais retrouver sans être ému les grands platanes encore verts et vaillants contre la lumière, la fontaine aux dauphins, le quartier des hôtels magnifiques. J'ai vu pour la première fois, dans la cathédrale, la belle suite de tapisseries et visité le musée du Vieil Aix, où me retient longtemps tout le matériel de la « pastorale », décors et personnages ; deux ou trois de ceux-ci ont des visages remarquables. Dans l'escalier, des panneaux de bois peints avec tendresse proviennent d'un cabinet qui vit Rose du Périer, la Rose de Malherbe. Beaucoup plus touché par cela que par la cravate que portait Mistral le jour de son dernier voyage à Aix, quand les étudiants, dételant les chevaux de sa voiture, le traînèrent eux-mêmes à travers la ville.

Assis sur le Cours en attendant le car, je rédige rapidement une note pour un bouquin très anodin, que Ballard m'a demandé de faire ; le seul intérêt de ce livre est d'avoir Aix pour décor.

Samedi 4.

Très beau livre de Jean Grenier : Inspirations méditerranéennes. D'une noblesse de style et de pensée vraiment admirable. Je relève ceci : « Quelle force n'a pas notre faiblesse dès que nous brûlons d'obéir ! » « Ils s'aiment peu, ceux qui croient qu'il leur suffit d'être ce qu'ils sont. » « … Mais il est beau également pour qui a montré pour son art les plus dures exigences de montrer les mêmes pour sa vie et de vouloir présenter à ceux qui viendront une coupe aux bords polis et sans bavures comme sont les beaux golfes, les belles statues et les grandes décisions de l'intelligence. »

Dimanche 5.

Très vite las de ce pays ; non de la Provence, ni de la mer, mais de Marseille, où je ne ferai jamais de bon travail. Rêves de départ pour l'Algérie, fût-ce dans le hasard le plus complet.

Dicté les premiers chapitres de la Fugue, puisque les trois anciens exemplaires sont dispersés et inaccessibles ; je m'aperçois à quel point ces pages sont mal écrites, sinon pas écrites du tout. Un tel abandon de la plume, est-ce vraiment le naturel ? Ballard me reprochait l'autre jour de mettre des manchettes pour écrire ; ce n'est pas le cas ici.

Vendredi 10.

Voilà cinquante ans Rimbaud, retour d'Abyssinie, débarquait à Marseille — ce qui nous vaut cette surprise : son portrait à la première page de Paris-Soir.

Louis Piérard, député belge et mauvais littérateur, vient aux Cahiers pour organiser une manifestation en l'honneur de Rimbaud, qui s'en serait fichu de la belle façon.

Lanza del Vasto, plus que jamais manche à balai au bout sculpté, dans un tricot blanc que serre une ceinture.

Dimanche 12 octobre.

Curieuse rencontre : hier soir viennent aux Cahiers deux jeunes gens dont l'un retourne à Paris, où il entre en cagne à Henri IV ; le second se trouve être le frère de Gaucheron, chez qui j'ai déjeuné à Chartres avec Delarue, après notre marche vers la cathédrale ; de sorte que je l'ai déjà vu là-bas et qu'en effet il se souvient de moi.

Aussi amusante, la rencontre avec Yvette Billot et son frère, l'hiver dernier, qui nous avait fait évoquer le souvenir de Dodat — et celui-ci envoie des poèmes aux Cahiers.

Je parle à Ballard du projet algérien, qui le trouve peu enthousiaste. Mais j'y tiens et je lui demande, s'il va là-bas en décembre, de m'y ouvrir quelques voies. J'ai écrit hier à ce sujet à Jacques Schapira.

Lundi.

Le vieux Schlumberger a passé la ligne ; je reçois de lui une carte prudente de Paris. Je commence vraiment à penser que Breitbach avait tort, et cela me fait plaisir.

Ce soir, Émile Danoens nous lit un chapitre de son livre. Je reconnais la valeur de ce travail, mais cela ne m'intéresse pas et je sais déjà que je ne lirai pas le bouquin, sinon par sympathie. Cet art naturaliste, à la fois objectif et « vécu », ne trouve en moi aucune résonance. Le véritable sujet d'une œuvre littéraire, pour moi, n'est pas tant dans la série des événements, ni même dans les personnages, que dans l'auteur. Je n'aime pas les romans, et Balzac seul échappe à mes malédictions. Stendhal ? Mais je le sens présent à chaque ligne. Je sais, il y a les Anglais, qui me touchent beaucoup, et les Russes (surtout Tolstoï). Mettons que je ne lis pas les romans français modernes, et n'éprouve aucune curiosité à leur égard. Mais je sais que j'entamerai avec appétit la lecture de Monte-Cristo, tout comme je lis avec passion les romans policiers les plus médiocres. (Mettons aussi que tout ce que je viens d'écrire n'a aucun sens.)

Paris-Soir nous a trompés. C'est en mai 91 que Rimbaud arrive à Marseille, en juillet que, retour des Ardennes où il n'a pu tenir en place et redescendant vers Marseille avec l'espoir de s'embarquer à nouveau, il entre à la Conception.

Lettre à sa mère : « Si j'avais le moyen de voyager sans être forcé de séjourner pour travailler et gagner l'existence, on ne me verrait pas deux mois à la même place. Le monde est plein de contrées magnifiques que les existences réunies de mille hommes ne suffiraient pas à visiter. Mais d'un autre côté, je ne voudrais pas vagabonder dans la misère. Je voudrais avoir quelques milliers de francs de rente et pouvoir passer l'année dans deux ou trois contrées différentes, en vivant modestement et en m'occupant d'une façon intelligente à quelques travaux intéressants. Vivre tout le temps au même lieu, je trouverai toujours cela très malheureux. » (15 janvier 1885).

15 octobre.

Vie de Rimbaud de J.M. Carré, que je croyais connaître et ne connaissais pas, la meilleure des nombreuses études déjà lues sur Rimbaud, et d'apparence très honnête. On y trouve la photo de Rimbaud que Thomas me montrait à Paris chez Mme Van Rysselberghe et qui avait été donnée à celle-ci par Isabelle Rimbaud.

Tapé ces jours-ci l'« Histoire de Pénélope » et L'Art de la Fugue (que je dicte en partie à Hélène). Hier soir, le chapitre sur la religion, que je ne sais si je maintiendrai car comment le laisser lire à certains sans de grandes tristesses ?

Hélène Toursky, onduleuse comme une chatte, et très consciente de son charme. Dîné hier avec elle. Elle ne peut pas comprendre que j'aime la solitude. Elle dit (mais sans trop de reproches) : « Vous avez bien une tête d'intellectuel ; mais pas l'allure. Il y a dans votre façon de vous habiller une sorte de laisser-aller sportif… » Elle me demande : « Êtes-vous critique ou poète ? » Car il n'existe pour elle que ces deux catégories. Et en fait, elle a raison.

Jeudi 16.

Commencé à lire Portrait dans un miroir. « Dans la peinture, il y a une part de contemplation aussi bien que d'exécution. Faire un portrait, c'est découvrir les sources de la vie, connaître le parcours suivi par les fils d'eau ruisselant des collines de l'enfance, les voir se rassembler pour former les torrents de la jeunesse avec ce qu'ils entraînent de souillures terrestres ou de reflets du ciel, peut-être pressentir vers quelles mers ils se dirigent… » « … Je ne me souciais que de la perfection, avec l'ardeur de celui qui a l'existence devant soi. »

Mardi 21.

Beau, le Morgan ; moins pourtant que son Fontaine, que j'ai laissé à Perpignan et essaye de récupérer, en même temps que l'uniforme et autre matériel de guerre.

Le malheureux O'Brady a été arrêté voilà trois jours sous couleur de compromission dans un complot gaulliste. Je l'avais rencontré la veille, parfaitement quiet, fier d'avoir un laissez-passer permanent pour quitter Marseille, et s'apprêtant d'ailleurs à aller rejoindre à Lyon le « Rideau Gris ». Et, comble d'innocence, il s'indignait que des gens aient l'impudence de posséder deux cartes d'alimentation… Mais quelle machinerie diabolique la police ne va-t-elle pas construire à partir de son théâtre de marionnettes !

Cet après-midi à la bibliothèque de la Chambre du Commerce pour consulter le Journal de voyage de Jules Borelli, l'explorateur marseillais qui fit route quelque temps avec Rimbaud ; mais il y a peu d'indications touchant celui-ci, sinon celles que reproduit déjà Carré dans son étude.

Valéry disait que Mallarmé avait connu à Londres un Anglais qui avait fréquenté Verlaine et Rimbaud, lesquels lui avaient appris certains mots français peu orthodoxes. C'est à ce propos qu'il nous a lu la scène de la leçon de français dans Shakespeare.

Schlumberger retour de Paris. Il m'en rapporte La Mort de Sparte, l'édition d'Heureux qui comme Ulysse… dans le tirage des Cahiers de la Quinzaine, sur magnifique papier. Au moment où je le quitte, il me dit : « J'ai bien envie de vous donner encore ceci… » C'est un petit volume sans nom d'auteur ni d'éditeur, qui se place entre les deux dialogues, et a trait à la mort de sa femme. Herbart lui écrit pour lui demander si je ne pourrais pas le faire entrer au Service du ravitaillement ; je l'y imagine très mal.

Marcel Sauvage, qui arrive de Tunis, me vante plus qu'il n'est besoin les charmes de la ville. Il me demande de collaborer à L'Afrique littéraire dont il prend la direction à la suite de Guibert qui part pour Alger.

Vendredi 24.

Brusquement, un froid intense. Il a fallu ressortir les vêtements d'hiver, le manteau, les gants. N'aurons-nous pas mieux profité de l'automne ? L'an dernier, pourtant… Et je songe aux automnes de Sologne, au dernier surtout, celui de 38, avec les quelques heures de soleil employées au jardin, d'où je rentrais aux premières ombres pour lire les Affinités et continuer L'Art de la Fugue ; dans ces pages que j'achève ces jours-ci de taper s'est réfugiée pour moi toute la douceur de ces temps de loisir, le parfum du jardin, la lassitude du corps, le spectacle magnifique du soleil couchant sur la prairie… Hélène Ryttmann me disait : « C'est la première fois que je n'ai pas le sentiment qu'il faut avoir crevé de faim pour faire quelque chose de bien… »

Bonne fille, qui me donne courage (j'en ai besoin). Elle trouve que je marche bien ; et il est nécessaire que je le croie pour ne pas désespérer. Elle me pousse à partir pour Tunis : je voudrais y être déjà. Ma vie ici m'agace, morne, astreinte à des obligations où je déploie un sérieux assez comique, si ceux qui me connaissent à peu près pouvaient me voir. La comédie continue, et j'espère bien n'être jamais sérieux.

J'essaye de me persuader que tout va bien ; mais ce n'est pas aller bien que de vivre aussi étroitement, sans risques, sans grandes joies. Je souhaite que, plus tard, ces mois de Marseille me semblent parfaitement ternes ; déjà, de ceux de l'hiver dernier, je ne me souviens plus. Mon souvenir s'éveille avec le soleil et les premiers jours de l'été. Alors, recommencer cela ? Il faut qu'en janvier j'aie quitté cette ville. J'ai de quoi m'occuper jusque-là.

Le petit livre de Schlumberger consacré à sa femme. Plus pudique que jamais, avec de rares éclairs illuminant une chair véritable ; et plus que jamais cet art de laisser entendre sans dire, cette expression à la seconde puissance. J'y prends l'épigraphe de mon étude future : « Ils font semblant de ne pas comprendre. Que prétend-il obtenir, cet imprudent qui pose des questions obliques ? »

Dimanche 26 octobre.

Quelques instants au grenier, où je prends des notes sur l'Hamlet d'hier soir ; puis, dans un vent infernal, au parc Borély et le long de la mer.

Tout l'après-midi aux Cahiers, dictant à Hélène R[ytmann] la fin de la Fugue, dont je tape les dernières pages pour le plaisir d'inscrire enfin : « Souvigny, 28 juin — 30 décembre 1938. » Quand j'écrivais ces pages, à cette époque, je songeais avec un peu de regret au temps de Wannsee, aux journées sur le lac en barque et en motor-boat ; ce soir, où un vent furieux fait craquer le vieil immeuble comme un navire en perdition, c'est au temps de Souvigny que je pense — bien moins libéré du souvenir que je ne voulais m'en persuader.

Si je n'avais travaillé toute cette journée, le brusque assaut de l'hiver — quand, voilà trois semaines, je vivais nu à Porquerolles — m'aurait plongé dans la mélancolie. Hiver à venir, morne hiver, sans feux de bois, sans les promenades en forêt, sans les charmants tourments, les chères ruses de l'amour, sans le solide appui de l'amitié… C'est maintenant que je me sens en exil ; et ne pouvant, il est trop tôt encore, aller me terrer pour l'hiver dans la maison qui ne demanderait qu'à m'accueillir, plus que jamais, ce soir, c'est de l'Afrique que je rêve.

Vendredi 31.

Les Contes de Tieck (« La Coupe d'or »). Délicieux. Je reprends la lecture du Wiechert que j'avais commencé à Souvigny (et parce que je l'avais commencé ; mais que ce livre est triste !).

Gide envoie quelques pages pour le numéro suisse ; pages rapides, insuffisantes, bonnes seulement à la fin, quand il se laisse aller aux souvenirs. Mais ce sont ces souvenirs même qu'on voulait, et qui ne viennent pas — réservés sans doute pour la suite du Grain.

Jour de Toussaint.

Allauch. Une heure au sommet de la colline, assis sous le soleil au pied de la chapelle. « Encore un instant de bon­heur… » Puis je prends la route des Trois-Lucs et frappe à la porte de Daumal. C'est l'interminable Lanza del Vasto qui vient ouvrir, cette fois presque correctement vêtu, et chaussé de souliers, ô miracle ! J'aime cette compagnie intelligente et simple, dans laquelle, d'emblée, on est à l'aise, et libre de ne rien dire. Daumal m'accompagne assez loin sur la route, jusqu'au carrefour d'Enco de Botte, me parlant de la vie des glaciers qui lui apparaissent comme des monstres humains. Il projette de continuer Le Mont analogue.

Dimanche 2 novembre.

Matinée au grenier, réunissant les matériaux des Remarques sur l'œuvre de Jean Schlumberger. Je lis les pages admirables où Vauvenargues fait l'éloge funèbre de Seytres. On comprend que Schlumberger ait fait se rencontrer les deux amis dans un de ses Dialogues des ombres. Continué, l'après-midi, la lecture des notes sur l'« Esprit humain » ; aussitôt après, les Cahiers de Montesquieu. Celui-là a une tout autre allure.

Mercredi 5.

En panne pendant plus d'une heure à l'Estaque ; la voiture refuse de partir, même poussée à bras, dans un vent de nouveau infernal. Une de ces journées où je détesterais Marseille, n'était le calme du grenier, où je m'installe peu à peu. Le menuisier a posé les rayons pour les livres.

Quelques moments là-haut avec Ém. M. Puis lisant The Rescue. J'ai envie de relire The Arrow of Gold, qui se passe à Marseille.

Vers la fin de l'après-midi, au cinéma pour voir Arletty dans Madame Sans-Gêne ; d'où je bondis à l'Opéra pour le concert de Thibaud (un concerto de Bach et la belle Symphonie espagnole de Lalo).

Vendredi 7.

Pas de chance avec mes lectures allemandes, ces temps-ci. J'abandonne décidément le Wiechert ; je ne connais rien de plus lourd, de plus ennuyeux ; et renonce de même au Romeo und Julia auf dem Dorfe de Keller, auquel je n'arrive pas à prendre intérêt. Par contre, grand plaisir à relire Der Tod in Venedig de Thomas Mann.

Hier soir, la très belle Marie Stuart de Jean Loisy. Drame beaucoup plus proche de Shakespeare que le mauvais Hamlet de la semaine passée. Pierre Feuillère dans le personnage de Darnley était cent fois plus Hamlet qu'Hamlet.

Dimanche 9 novembre.

Promenade aux Trois-Lucs. Au retour à Marseille, l'air effaré des gens devant les branches de platanes jaunis que je rapporte ; ils se demandent si je vais en faire du pâté ou du tabac. Je lis, en route, quelques poèmes des Fleurs du Mal ; j'en ignorais beaucoup parmi les plus beaux, ou qui me paraissent tels aujourd'hui. Mon cœur mis à nu est moins bon, à mon sens, que les pages de Fusées.

Ce que Marcou Ballard reproche à la Fugue — de faire languir le lecteur impatient ; mais quoi, quand les deux auront couché ensemble ? Elle ne pardonne pas au récit de se dérouler autrement qu'elle n'avait prévu. Je crois qu'il faut laisser un peu plus de liberté à l'auteur, lui accorder plus de confiance. Et que ce ne soit encore qu'un jeu, c'est ce que je ne puis admettre ; ou bien c'est que je joue sans cesse. Ne pas attacher trop d'importance au jugement de tel ou tel, quand j'ignore moi-même où je vais et ce que j'ai voulu. Je lisais ce matin à ce propos dans Vauvenargues (« Conseils à un jeune homme ») d'excellents préceptes.

Par contre, dans la longue lettre qu'il m'écrit pour parler des Morceaux choisis, je dois donner raison à Schlumberger. J'en ferai sauter le « Cydias » et « Pénélope » (mais pour cette dernière histoire, ils croient tous que j'aurais pu la mener autrement, alors que je n'ai fait que la transcrire sans rien ajouter à la réalité, sans chercher en rien, sinon par la transposition des noms, à faire une « œuvre d'art ». Je la retire du recueil, et verrai plus tard à la resserrer, comme le voudrait Sch., qui pense que je l'étire. Qu'en dirait Pénélope ? Et où est-elle ?)

Hier soir, aux Variétés, Édith Piaf ; pour moi, toujours aussi émouvante. La Chanson qui ne finit pas, chantée par elle, m'amène presque les larmes aux yeux, sans même qu'y contribue le souvenir de M. chantant ce refrain sur la route de Souvigny.

Goûter chez les Ballard, où je retrouve cette très jolie fille de Casablanca qui aurait pu être l'héroïne de la Fugue et se nomme Françoise, naturellement. Les B. m'avaient invité, j'imagine, surtout à cause d'elle, pour voir… Et j'étais donc assez gêné. Mais je sais me garder de faire la roue, et me suis attaché à parler surtout avec la mère.

Ces qualités qu'on m'accorde, et qu'on accorde à mon style : la grâce, la légèreté, le charme, ce sont surtout celles-là que je voudrais perdre, parce qu'elles deviennent les plus agaçantes pour finir. Je voudrais, pour la pensée, plutôt que l'élégance, la solidité. Je m'y suis appliqué, l'an dernier, dans le « Péguy », et voudrais m'en rendre maître davantage encore dans l'étude sur Schlumberger. Celui-ci a raison (je le sais depuis des années), le grand secret est de s'arrêter à temps.

Excellente conférence de Montherlant dans Le Solstice de Juin, où ceci me touche particulièrement et me réconforte : « … On dirait quelquefois que la société mesure la valeur d'un homme à la somme de ses soucis, et que les hommes se chargent délibérément de soucis, pour se faire bien voir, comme les crapules donnent aux œuvres de bienfaisance pour se faire pardonner. Ainsi on en attaque certains de ne souffrir pas assez, quand on ferait mieux de les louer des raisons, tant de l'intelligence que du caractère, pour lesquelles ils ne souffrent pas davantage. Et les hommes de la liberté d'esprit peuvent bien avoir eux aussi leurs souffrances : ou elles n'apparaissent pas, ou elles sont contestées. » (« La paix dans la guerre », p. 120).

Je connaissais mal Montherlant ; je n'ai même pas cité son nom dans les « auteurs de nos jours » ; faute à réparer. Quel dommage qu'un homme qui rassemble en lui tant de raisons de grandeur réduise tout à néant par sa conscience excessive de ces grandeurs ; qu'il lui faille tant parler, comme Suarès, alors qu'il affirme préférer le silence, et tant proclamer ses réserves. Mais quel beau style !

Lundi 10 novembre.

Je me contrains à lire chaque jour un chapitre du Rescue, parfois sans comprendre, mais pour avoir au moins cela dans ma journée. Je faisais de même à Berlin pour The Arrow of Gold, auquel j'ai fini par m'attacher. D'ailleurs, l'intérêt s'éveille. Le grand calme qui règne sur le début de la seconde partie, après le tumulte et l'agitation relatifs de la première, fait songer à la scène de La Tempête où le vieux roi détrôné, sa fille et Ariel mènent leur existence paisible aussitôt après que le spectateur a assisté au bruyant naufrage. Et puis, tout d'un coup, ces sourires merveilleux de Conrad, par exemple dans une phrase comme celle-ci : « … and her whole person breathed in its rigid grace the fiery gravity of youth at the beginning of the task of life — at the beginning of beliefs and hopes. »

Mardi.

Excellent concert Beethoven, hier soir : 13e Quatuor, une sonate pour violoncelle et piano, une sonate pour piano et l'admirable Trio à l'Archiduc que je ne connaissais pas. Je crois que cette forme de concert est l'idéal. Les grands orchestres permettent des imperfections qui ne sont pas acceptables ici.

Écrit ce matin l'« Assassinat d'Hamlet ». Pluie, vent. Voici la saison pour écrire « Le temps des sandales ».

Mercredi.

Continué la lecture des Cahiers de Montesquieu et repris celle d'Effi Briest, commencée à Souvigny. J'ai acheté ce livre à Tours, le lendemain de mon arrivée en zone occupée. Quittant le Rescue pour sauter sans transition à Effi Briest, quel abîme sépare ces deux mondes !

Vendredi.

Hier, une accumulation de petits ennuis si continue qu'elle finissait par être comique. À commencer par l'histoire des confitures, dont j'avais retenu cinq kilos pour en avoir finalement un après cinq visites au marchand. Puis le restaurant où je vais ces jours-ci est fermé. Puis lettre de réclamation du curé des Carmes pour le type dont j'ai fait faire la mutation et qui lui sert de sacristain. Un quart d'heure employé à tenter de convaincre celui-ci qu'il est aussi bien dans son nouveau secteur. Puis, à partir de ce jour, interdiction de s'asseoir dans le tram avec la carte. Arrivé aux Cahiers, scène de Ballard qui a accusé R. d'avoir emporté le Steinbeck, alors que c'est moi qui l'avais pris. Enfin, la Radio nationale m'envoie pour le « Péguy » un mandat inférieur de cent francs à la somme promise, d'où nécessité d'une nouvelle réclamation. Sale journée, ce 13 novembre.

Cet art de relancer les gens sans arrêt, sans répit, que Ballard possède à merveille, et de les importuner au point qu'ils accordent ce qu'on attend d'eux, je m'en sens absolu­ment dépourvu, et m'en félicite, mais non sans me rendre compte de son utilité.

Achevé de lire hier une bonne étude d'A[lbert] Garreau sur Brentano. Je prends maintenant les Aperçus sur Goethe de Du Bos et la Vie de Goethe de Carré.

Scènes de la petite vie littéraire : un compte rendu de Poésie 41 esquinte le bouquin de vers de Thomas. Si Thomas, au lieu de publier à La NRF, avait publié à Poésie 41, il aurait du génie ; faute de quoi, il ne fait que pasticher Rimbaud.

Autre : une lettre de Schapira m'apprend que Fontaine souhaiterait publier autre chose que « Scène de l'impossible idylle », dont le ton ne lui paraît pas assez net, ni la forme assez précise. Je relis avec amusement la lettre où Max-Pol Fouchet faisait de vives louanges de ce même texte en assurant qu'il allait paraître dans un numéro prochain. Scène de l'impossible vie littéraire. Aussi bien, je m'en fous.

Samedi 15 novembre.

D'abord poussé par mon travail sur Schlumberger, puis par le simple plaisir, je lis les Lettres de Racine à son fils, dont quelques-unes se trouvaient dans le recueil que j'ai donné à Gide, à Cabris. Je suis touché de voir Racine prendre des soins si précis de son garçon, jusqu'aux questions de linge et de chapeaux.

« Au nom de Dieu, faites un peu plus de réflexion sur votre conduite, et défiez-vous sur toutes choses d'une certaine fantaisie qui vous porte toujours à satisfaire votre propre volonté au hasard de tout ce qui en peut arriver… » (Il y a quelque chose d'analogue dans une lettre de Fénelon au duc de Bourgogne.)

Conseils d'économie. « … Je vous ai toujours vu une grande appréhension d'être à charge à personne, et c'est une des choses qui me plaisent le plus en vous. »

Dimanche 16.

Et ceci, que je crois entendre dire par Souvigny : « Vraisemblablement, vous croyez qu'il n'est pas de grand air de parler de ces bagatelles [les questions d'argent], non plus que de nous mander combien il vous restait d'argent de votre voyage. Nous autres bonnes gens de famille nous allons plus simplement, et nous croyons que bien savoir son compte n'est pas au-dessous d'un honnête homme. Votre mère, qui est toujours portée à penser bien de vous, croit que vous l'informerez de toutes choses, et que cela fera en partie le sujet des lettres que vous lui promettez de lui écrire. Sérieusement vous me ferez plaisir de paraître un peu appliqué à vos petites affaires. » (27 février 98).

Mercredi 19.

Terminé le beau et violent Steinbeck, En un combat douteux. Je lis chaque soir un des Aperçus sur Goethe de Du Bos, avec un vif désir de me remettre aux études allemandes, encouragé en cela par Jean-Paul de Dadelsen, rencontré ces deux dernières soirées et dont la légère fatuité n'est pas trop pour me déplaire. Il m'a fait rencontrer hier un agrégé d'allemand du lycée, qui m'a précédé à Henri IV et suivi à la Budapesterstrasse. Si j'avais plus de temps, j'irais suivre à Aix les cours d'agrégation. Mais je n'abandonne pas le projet tunisien et espère pouvoir travailler là-bas.

Tous ces jours-ci, où je voudrais ne m'occuper que de Schlumberger, c'est à peine si je peux y consacrer une heure de loisir, accaparé par ce stupide mouvement du travail municipal auquel j'ai hâte d'échapper.

Panne à l'Estaque. Une heure de rage, en voyant approcher le moment de l'audition consacrée à Thomas à la radio, et que je ne pourrai pas écouter. Pour me consoler, j'essayais de trouver là un bon remède à ma vanité, car Gros devait parler de moi, et ça fait toujours plaisir… Finalement, je prends un tram et arrive à temps. Mieux eût valu ne rien entendre, c'était à faire pleurer ; et cette pitoyable récitation de quelques poèmes que j'aime (non pourtant ceux que j'aurais choisis). D'ailleurs, ma vanité a été blessée de toute manière, on avait fait sauter mon nom.

Le soir, à l'Opéra, concert avec Hélène Pignari : une symphonie de Tchaïkovsky, le beau Concerto de Schumann, le Prélude et le Boléro. Dans celui-ci, les instruments se repassent successivement le thème comme les saints pères le baiser de paix, les matelots leur chique, les chevaliers la coupe et les Indiens le calumet.

Service inutile. Pas de livre plus propre à me faire haïr Montherlant, que je viens de tant admirer dans le Solstice. Insupportable fatuité de l'avant-propos. Parler de ses blessures, de son travail, des manuscrits qu'on amoncelle — pourquoi tant de précautions, alors qu'on méprise tout le monde ?

Vendredi 21 novembre.

Hier, devant quarante personnes, mais qui applaudissaient bien, Robert Soëtens et Suzanne Roche jouaient les sonates de Leclair, Franck, Debussy, et le Clair de lune de celui-ci, la Danse des négrillons de Delannoy et la Rhapsodie tzigane de Ravel. Auditoire correct, sauf à la fin, avec cette rage d'en avoir « un peu plus que pour son argent » et d'exiger de l'artiste plus qu'il n'a encore la force de donner correctement, surtout après un récital où le même exécutant supporte tout le programme.

Je me rappelais mal Soëtens, son visage gras, ses gestes de maître d'hôtel, mais retrouve avec satisfaction sa partenaire, plus blonde encore qu'à Berlin, vêtue cette fois, allant d'un extrême à l'autre, d'une interminable tunique de velours noir ; ses grosses lunettes ; son attention au départ du morceau ; ses saluts de chatte bien dressée. Et lorsqu'en arrivant dans la salle un des premiers, j'ai entendu rouler les accords (elle répétait une dernière fois), j'ai cru me retrouver assis dans la bibliothèque de la Budapesterstrasse, l'écoutant recommencer ces mêmes passages sous les directives grondeuses du violoniste.

Jamais je n'avais écouté la sonate de Franck avec une pareille exaspération. J'étais assis entre deux veaux qui soufflaient en cadence, tantôt de compagnie, tantôt à contretemps, et j'avais beau faire, je n'écoutais plus la musique, mais ce duo en sourdine qu'inventaient mes voisins. (De même J., à la Philharmonie de Berlin, pendant un récital de violoncelle : encore était-il seul à jouer sa partition silencieuse). J'aurais voulu amener É. M. à ce concert, elle était empêchée ; mais j'aurais été désolée de lui faire entendre la Sonate dans ces méchantes conditions.

Les deux jouaient d'ailleurs à merveille. Soëtens m'a paru là meilleur que Thibaud, plus vigoureux, plus net ; et laissant très loin Roland Charmy. C'est la troisième fois dans l'année que j'entends cette sonate — toujours avec le même petit coup au cœur dès les premières mesures. Comme autrefois à Paris la Symphonie inachevée, c'est la Sonate qui accompagne ma vie depuis le soir de Berlin. Quelle sera ma prochaine musique ?

Les deux pièces de Debussy sont fort belles ; et j'écoute toujours Delannoy avec le même contentement : rien de plus français, me semble-t-il, que sa musique. Je rêve d'écrire un livret pour lui.

Pour contribuer encore un peu plus à me rappeler Berlin, je venais de lire dans Effi Briest les chapitres de l'installation près du Tiergarten, dans cette Keithstrasse près de laquelle habitaient les Grossmann, que je situe sans exactitude, mais où il me semble bien être allé chez quelqu'un. Les pages sur le voyage au Danemark.

Lettres de Racine. « Les belles-lettres, où vous avez toujours pris assez de plaisir, ont un certain charme qui fait trouver beaucoup de sécheresse dans les autres études. Mais c'est pour cela même qu'il faut vous opiniâtrer contre le penchant que vous avez à ne faire que les choses qui vous plaisent… » (5 juillet 1698). (Saül : « Tout ce qui m'est charmant m'est hostile » — c'est-à-dire dangereux.)

Et ceci, qui est touchant : « Au moment que je vous écris, vos deux petites sœurs me viennent apporter un bouquet pour ma fête qui sera demain, et qui sera aussi la vôtre. Trouverez-vous bon que je vous fasse souvenir que ce même saint Jean, qui est votre patron, est aussi invoqué par l'Église comme le patron des gens qui sont en voyage, et qu'elle lui adresse pour eux une prière qui est dans l'itinéraire, et que j'ai dite plusieurs fois à votre intention ? »

Samedi 22 novembre.

Hier, à l'Opéra, presque bonne représentation de Mireille dans la version originale. À Vierzon, pour nous inciter à aller l'entendre, on nous expliquait qu'on donnerait la seconde version, « celle qui finit bien ». Cette musique facile, attendrissante, je n'en suis plus enthousiaste comme autrefois, mais elle a quelques très jolis accents. Une scène excellente, celle des bords du Rhône, fait songer à la scène des filles du Rhin dans Siegfried. Il y a eu là, à la fin du siècle dernier, comme une obligation pour le compositeur, une « scène à faire ». Weber avait, une fois de plus, donné le ton avec le Freischütz, suivi par Nicolaï dans les Joyeuses Commères, par Berlioz dans la Damnation et par Gounod lui-même dans son Faust. Danse des esprits, des elfes, des « folles amoureuses » comme dans Mireille — c'est toujours le même thème, le même prétexte à musiques sourdes et à clair de lune sur les eaux.

Cet après-midi, surmonté par le sommeil, suite des trois soirées tardives ; la douche me remet d'aplomb. Ainsi, à Berlin, rentrant d'un concert ou d'une longue causerie nocturne, un bain effaçait la fatigue et me disposait aussi bien à la lecture qu'au sommeil. La patronne des douches, qui trône à sa caisse comme une maîtresse de maison close, dit : « On pourrait venir à l'improvu… », contractant deux expressions en une, comme le gamin qui disait, sur la terrasse de Monaco : « Nous, on est des contrebandits. »

Émilienne M. me donne les Lettres à un jeune poète. La traduction, je m'en souviens, est aussi belle que le texte allemand.

Chaque après-midi, dans ces journées surchargées, je monte passer une heure au grenier, où je m'isole splendidement, lisant les lettres de Racine, écrivant dans ce cahier, fumant une cigarette. C'est l'heure où le jour sombre rapidement dans la nuit, laissant pour seules épaves les bruits de la ville. J'aime ces moments, cette halte parfaite et libre. Jamais ma solitude ne m'a paru aussi précieuse.

Lundi 24 novembre.

Rectification au jugement porté sur Service inutile : de très belles pages (« Pour le chant profond », « La prudence ou les morts perdues », la troisième partie de « L'âme et son ombre ») font d'autant plus déplorer les pages insupportables de l'avant-propos. Excellent, Montherlant, quand il ne se donne pas en exemple ; mais il y éprouve quelque peine, au point de se citer souvent en annonçant : quelqu'un que je connais bien… Que son expérience personnelle nourrisse ses propos et ses écrits, rien de plus légitime et de plus souhaitable ; mais quelle vanité que de croire et de donner à entendre que lui seul accomplit en tout ordre des merveilles. Et je ne lui pardonne surtout pas d'être un écrivain honteux, c'est-à-dire de feindre que sa valeur la plus profonde est ailleurs, qu'il est fait non pour l'écriture mais pour l'action ; et de tirer de cette action, lorsqu'il s'y aventure, de nouvelles occasions de se montrer. On lui appliquerait très bien la remarque de Curtius à propos de Suarès : « Er liebt das Schweigen, aber er kann nicht schweigen. »

Je relève, dans « L'âme et son ombre », ces quelques lignes qui le feraient mal voir de ses amis de l'autre zone, et que d'ailleurs il désavouerait sans doute : « Il vaut mieux se tuer à la peine, pour rendre heureuse sa femme et honnêtes ses enfants, que se faire tuer pour quelque mythe absurde, construit de toutes pièces par la malice d'un ambitieux ou la rêverie d'un exalté. »

Ém. m'apporte une botte de radis, le chauffeur me donne cet après-midi des salades et des céleris. Ce que j'aime dans mon grenier, c'est que fruits et légumes sont à leur place sur les carreaux.

J'admire une fois de plus la ponctualité déconcertante de notre horlogerie intérieure, qui fait que, devant me lever ce matin à 5 h 30, je m'éveille exactement à cette heure. C'est pour moi le plus grand mystère du système corps-esprit. Je crois d'ailleurs que tous les êtres n'en sont pas doués.

Schlumberger m'envoie son Césaire qui manquait à ma collection. Assez bien travaillé ces temps derniers aux Remarques, sans idée de ce qu'elles valent, ni de ce qu'elles apporteront aux gens que je voudrais transformer en lecteurs de cette œuvre.

Mardi 25 novembre.

Je commence à lire L'Adieu aux armes d'E. Hemingway. J'avais bien aimé, quand je le lisais au lycée, ce livre de lui qui parlait de courses espagnoles et avait pour titre Cinquante mille dollars (ou était-ce Mort dans l'après-midi ?) dont je crois qu'il a été traduit par Daumal.

Dîné avec Breitbach, qui vient m'apporter Un homme heureux. Il est souvent amusant, mais me fatigue vite. Aussi bien, nous nous quittons très tôt pour aller travailler chacun de notre côté.

Il prétend que le fils de Schlumberger avait une telle haine de son père qu'on a dû l'envoyer à Vienne pour s'y faire soigner. « Un père qui ne dit rien mais qui juge… » Les enfants n'avaient pas le droit de rire. J'étais gêné par la lecture du petit livre consacré à la mort de sa femme, de voir porter jusque-là le souci d'écrire ; mais c'est bien pire s'il est vrai que les deux époux ne se supportaient plus.

Vendredi 28.

Quelques instants hier avec Audisio qui apporte des nouvelles de Paris, où l'automne a été magnifique. Puis je rejoins Ém[ilienne] au second concert de Soëtens (Concerto n° 7 de Mozart, une Novelette de Schumann et une Ballade de Chopin, l'Hymne au soleil, la Danse du Feu).

Acheté une bible — l'un des deux livres que Rilke jugeait indispensables (avec les œuvres de Jacobsen).

Samedi 29 novembre.

Visite aux Cahiers de ce type [Jean Philipon] qui a mis vingt-cinq ans à écrire un petit roman, Forane, dont j'ai parlé sous le pseudonyme de Lucien Leuwen. Il vient apporter cinq cents francs pour une page publicitaire où il a rassemblé les phrases laudatives des articles consacrés à son livre. Il demande : « Lucien Leuwen, c'est bien Ballard, n'est-ce pas ? J'ai reconnu son style… » Et, au moment de me quitter (et après avoir loué mes articles, à la fois pleins de finesse et de profondeur) : « Vous êtes bien de ceux qui mettent l'art au-dessus de tout ?

— Si vous voulez…

— Qui le considèrent comme une religion ?

— Mais je préfère qu'on ne le dise pas.

— Vous admettez bien pourtant qu'on le dise entre collaborateurs anciens et récents d'une revue…

— Il me semble que cela va de soi, et que point n'est besoin d'en parler.

— Mais au contraire, cela ne va pas de soi ; et vous en voyez un exemple… » (Il me cite son cas.) De quoi vous donner à jamais le dégoût des gens qui écrivent.

Dimanche 30 novembre.

Breitbach m'envoie Die Judenbuche qu'il voudrait me voir traduire. Le petit livre arrive à point, je viens de terminer la lecture d'Effi Briest.

Cet après-midi, j'avais à goûter les Neumann et Ém[ilienne] M[ilani]. Dans le plaisir que je trouve à ces réunions d'amis, il entre une petite part de vanité, mais aussi un sentiment plus pur : le désir de faire plaisir. Déjà, enfant, j'étais enchanté chaque fois qu'il y avait « du monde » à la maison. Avec, au plein cœur de la réunion, le désir soudain d'être seul.

1er décembre.

Dans la Vie de Goethe de J[ean]-M[arie] Carré, scènes de Weimar pendant les jours qui suivirent Iéna ; dans L'Adieu aux armes, la retraite italienne après Caporetto. Goethe réclame l'honneur d'héberger Ney : il s'assure ainsi qu'on épargnera la belle maison du Frauenplan.

Mauvaises nouvelles de Souvigny concernant grand-mère qui est gravement malade. Elle était bien changée au mois d'août ; je remarquais en particulier la maigreur soudaine de ses poignets, si ronds naguère encore. Je sais que je serais mal à l'aise dans ces tristesses familiales.

Visite de Jean Virgona, condamné à mort par les Allemands et recherché, même en zone libre, par la police. Son rôle à Paris cet été. On est venu le prévenir à Biarritz et lui faire passer d'urgence la ligne de démarcation. Il est, avec Sauvagnargues, un des rares êtres que j'admire sans restriction.

Mardi.

Chez les Ballard pour l'anniversaire de la petite. J'en pars en compagnie de Virgona, avec qui je dîne, puis nous allons ensemble, et avec son amie Agnès P., écouter le récital de Rummel, très maestro romantique celui-là. Les belles Scènes d'enfants de Schumann ; la Berceuse que je jouais autrefois au violon.

Mercredi.

Grand-mère est morte jeudi dernier. Je préfère être loin.

Dans L'Adieu aux armes, la scène de fuite sur le lac, après l'orage ; dans la Chartreuse, que je reprends ces jours-ci, la scène parallèle (tempête sur le lac). Mais on ne peut imaginer deux livres plus dissemblables. Je crois que, dans les deux, le lac est le lac de Côme.

Jeudi 4 décembre.

Au Foyer des étudiants coloniaux, une excellente causerie sur l'Islam, première d'une longue série que je me promets d'écouter — tout en souhaitant de rater les dernières pour cause de départ en Tunisie.

Je ne vais pas au dernier concert de Soëtens, par besoin d'honorer à ma façon la mémoire de la chère vieille femme. J'aurais pourtant aimé l'entendre ; on jouait trois sonates de Beethoven. (Mais, soucieux de diminuer à mes propres yeux ce sacrifice, le démon me souffle des consolations qui le déprécient.)

Vendredi.

À l'Opéra, Otello. On m'avait dit : C'est la dernière manière de Verdi, le triomphe chez lui de l'influence wagnérienne. De fait, ce drame assez somptueusement monté, où ne manque ni la tempête ni le vaisseau qu'elle maltraite, est d'une ennuyeuse beauté. Trois actes, c'est plus que je n'en peux supporter ; et je file sans attendre la fin.

Dimanche.

Lettres à Souvigny et à Charlotte-Mathilde.

Promenade au Pharo, retour par Saint-Victor, où des travaux ont fait apparaître des tombeaux.

Lundi 8 décembre.

Les États-Unis et le Japon entrent dans la danse. Déjà, des bombes sont tombées sur Honolulu, aussi déplacées que la pluie au paradis terrestre. Et pourtant je lisais ce matin dans le Paris-France de Gertrude Stein : « Il est possible que l'Amérique ne sache pas que la terre est ronde parce qu'elle n'est pas menacée par la guerre. Il est certain que les Américains ont eu un bon nombre de guerres, mais ils n'ont pas eu de menace de guerre. Les guerres et des menaces de guerre sont choses différentes. »

Et pendant que le monde entier se déchire, et alors qu'on ne sait quelle victoire serait pour nous la plus souhaitable, je lis La Chartreuse de Parme et écris des remarques sur l'œuvre de Schlumberger… Pour m'excuser envers moi-même, je me cite les paroles de Goethe à Eckermann, à la nouvelle de la révolution de 1830 à Paris ; paroles que, sans doute, les Allemands d'aujourd'hui lui pardonnent mal. Et quoi ? En faisant ce vers quoi ma nature me porte, n'est-ce pas le mieux que je puisse faire — ô sophisme !

Mon admiration pour Stendhal devient chaque fois plus solide. Fabrice pense de sa tante : « Elle croira que je manque d'amour pour elle, tandis que c'est l'amour qui manque en moi. »

Jeudi 11 décembre.

Grosses difficultés dans les Remarques ; hier, j'y étais embourbé. Cela vient en partie de ce que chaque roman appelle aussitôt tous les autres ; mais aussi de ce que je garde de chacun un souvenir confus, alors même que je l'ai relu voilà à peine quelques mois. Ainsi pour Le Camarade infidèle, relu à Souvigny en septembre, et L'Inquiète Paternité, dont la lecture remonte moins loin encore ; ce qui m'oblige à tout recommencer à mesure que j'aborde chacun de ces livres. Déjà, je ne sais plus très bien ce qu'il y a dans Le Lion devenu vieux et dans Stéphane, et j'ai dû passer une semaine à revoir Saint-Saturnin en prenant des notes. Cela est assez caractéristique de cette œuvre : on admire beaucoup sur le moment, on découvre à chaque pas des beautés de détail, puis on oublie ou ne garde qu'une impression confuse. De là qu'il est si difficile d'en parler. Le souvenir s'y refuse : il faut toujours avoir les livres sous la main. Je pourrais dire à peu près tout ce qui se passe dans Les Faux-Monnayeurs, dans le Côté de chez Swann, dans Lamiel, sans doute même dans Le Député d'Arcis ; je ne pourrais déjà plus raconter l'histoire de Stéphane, qu'il me faut reprendre comme un livre neuf.

Seconde causerie sur l'Islam.

Vendredi 12.

Je ne veux me laisser distraire par rien, repousse à quelques jours la note sur le Paris-France de Gertrude Stein et celle sur le livre de Grenier; jusqu'à ce qu'au moins j'aie franchi le cap redoutable de Saint-Saturnin. Si je laissais traîner plus longtemps ce travail, je finirais par m'en dégoûter, j'en garderais rancune à l'œuvre et peut-être à l'auteur lui-même, parce qu'alors j'aurais donné raison à Breitbach quand il prétendait qu'on ne pouvait à la fois parler des livres de Schlumberger et rester son ami. « Au lieu de livres, écrit Giraudoux, dans sa préface à Littérature, et parlant des études consacrées par lui à quelques auteurs, au lieu de livres, je me donnais Racine lui-même, Laclos, La Fontaine, Ronsard eux-mêmes… » J'aurais grand peur qu'il n'en aille tout autrement ici.

Quand un auteur commence à m'encombrer, j'écris une étude sur son œuvre. C'est ma façon de me débarrasser de lui ; ainsi, ceux auxquels je tiens pardessus tout, mieux vaudrait ne pas risquer de les assassiner. « Je me souviens d'assassiner dans la mémoire… », dit Jouve.

Il y a un mois que j'ai commencé des Remarques ; je comptais les terminer à Noël, mais elles m'entraîneront plus loin, à cause de l'obligation que j'ai déjà dite de relire à chaque fois l'œuvre que j'aborde.

Dimanche 14 décembre.

Profond dégoût de ce service du ravitaillement qui me prive maintenant des matinées du dimanche et m'a fait manquer hier, pour une réunion grotesque, la causerie de Jean Grenier que je me réjouissais d'entendre. J'avais vu Grenier l'après-midi chez les Ballard ; je souhaiterais le connaître davantage ; sa gentillesse profondément intelligente fait qu'on aimerait l'avoir pour ami. Déjà, son livre m'avait donné pour lui de la sympathie ; mais c'était retourner le fer dans la plaie que de me vanter le charme des pays sud-tunisiens.

Voici quels sont mes projets. Comme je n'aurai pas avant plusieurs semaines le visa pour aborder la Tunisie, comme je suis las du travail municipal et que j'ai besoin de temps pour achever les Remarques et traduire la Judenbuche, je voudrais aller me cloîtrer pour un mois (janvier) dans un des villages en éperon sur le Var, Carros ou Le Broc, qui m'ont tellement séduit en juin quand je suis monté de Vence pour voir Blanche Charleux, ou plutôt pour ne pas la voir. J'ai soif de grand air, quitte à supporter un froid assez rude, et d'organiser uniquement mes journées pour le travail. J'ai quand même mieux à faire que de perdre mon temps dans une tâche imbécile.

Vraie journée de printemps. Je reviens des Goudes, où j'ai retrouvé les formes et les couleurs des derniers dessins de Bérard. Au retour, je rencontre Breitbach avec qui je déjeunerai jeudi.

J'écris ceci devant les fenêtres ouvertes sur le ciel intégralement pur.

J'ai envoyé hier, par Issoudun : pour Jean les Contes de Noël de Dickens, pour Pierre un livre aux gravures charmantes, et pour Françoise une collection de santons-puces. De loin, mes neveux me semblent angéliques.

Vendredi 19.

Histoire mystérieuse et empoisonnante des mille feuilles disparues ; qui me pousse à donner ma démission dès aujourd'hui.

Samedi 20.

Perdu une heure à déposer une plainte au commissariat. Pour n'avoir pas à raconter cette histoire à nouveau, je rédige un mémoire que je tape à plusieurs exemplaires. On me conseille de ne pas remettre immédiatement ma lettre de démission.

Curieux renseignements donnés par M. S'ils sont exacts, le hasard qui m'a fait laisser le sac durant dix minutes a favorisé comme par miracle ceux qui ont fait le coup.

Dimanche 21 décembre.

Mercredi soir à l'Opéra avec Hélène Ryttmann : Symphonie héroïque, Concerto de Liszt et Variations symphoniques de Franck. Un excellent pianiste, Wilfrid Maggiar. Le lendemain soir, dîné avec Breitbach, chez qui je passe ensuite une bonne soirée auprès d'un feu de bois modeste, mais qui fait plaisir par ces temps-ci. Breitbach beaucoup mieux ce soir-là. Il me donne Moby Dick et Kyra Kyralina. Longue conversation sur le Brésil où habite l'une de ses sœurs.

Hier, voyant le tram d'Aix muni de la mention « Réservé », j'imagine qu'il est destiné aux Saint-Cyriens et parle au conducteur de nos sorties Saint-Cyr-Paris dans le « Crampton ». Quelques minutes plus tard, un documentaire sur les locomotives présente, parmi d'anciens modèles, ce même « Crampton » ; et enfin, dans le grand film, notre propre « Crampton » au départ de la petite gare. Je n'avais jamais vu ce film, Trois de Saint-Cyr. J'y retrouve avec un peu d'émotion les coins et les paysages tant connus, la grille d'honneur, les dortoirs, le réfectoire (avec le petit coup de clairon final), l'étude, l'amphi (celui du cinéma), la cour avec les deux marquises, l'horrible monument aux morts, les deux pavillons du fond, le Marschfeld, sans les nouveaux bâtiments, mais où l'on aperçoit au loin la tour d'eau et le « Paradis ». Je suis content d'avoir connu cet univers, ce monde clos. Mon goût de la perfection y était plus qu'amplement satisfait. Il y aura deux ans bientôt que j'y arrivais, par un matin de janvier neigeux et glacé. Hier, j'étais ému à la seule vue des mauvais pavés de la rue montant vers la gare.

Les journaux marseillais publient cette information où me sont donnés des titres fantaisistes : 1000 feuillets de tickets de pain disparaissent. M. Jean Lambert, chef de section au ravitaillement général, a porté plainte pour vol, dans l'escalier, 51 rue Grignan, de 1000 feuilles de tickets de pain. La Sûreté enquête.

Lundi 22.

J'ai donné ma démission. Cérémonie très digne, au cours de laquelle Ch. m'assure qu'il ne permettra pas qu'on interprète ce geste en mauvaise part. Vif sentiment de libération. C'est maintenant l'affaire de la providence de transformer cette sottise en incident favorable. (À la fin de ce cahier, copie de ma lettre à Ch. et emploi du temps de la matinée du vol.)

Je vais ensuite dîner et passer quelques bonnes heures chez Agnès P. qui me plaît beaucoup. L'histoire du paradis terrestre racontée par la plus petite de ses filles : Adam, en voyant Ève, s'écrie : « Chic, on va bien s'amuser ! »

Mardi 23 décembre.

J'ai retenu ma place dans le premier train de Nice du 1er janvier. Je me réjouis de passer seul cette journée, si ennuyeuse en compagnie. En payant le billet, je donne, sans le remarquer, une pièce tunisienne, que l'employé refuse. Vienne le jour où on l'acceptera… J'y vois un présage heureux, de même qu'à mon arrivée, l'autre dimanche, dans une salle d'école dont une magnifique vue de Tunis ornait le mur.

Mercredi 24.

Rien de ce que j'ai écrit jusqu'à maintenant ne m'a donné autant de peine que les Remarques ; parce que je n'y suis pas libre, l'œuvre est là qui s'impose et impose à mon travail des règles de composition dont je me rends difficilement maître. Quel soulagement quand j'aurai terminé ; et seulement dépassé le cap Saint-Saturnin !

Il y a dans cette œuvre quelques thèmes conducteurs qu'on retrouve partout ; et pour chacun d'eux il faudrait prendre appui sur l'œuvre entière. De là une longue hésita­tion touchant la place à donner à chaque livre. Ce qu'aujourd'hui j'apprécie le plus chez Schlumberger, c'est le petit pot de beurre normand qu'il m'apporte pour Noël et qui est la cause d'une dispute avec Hélène R[ytmann], qui exige aussitôt que je lui en donne.

Hélène prétend que je n'aime pas donner ; elle se trompe. Cet après-midi, j'aurais voulu pouvoir acheter des fleurs et des cadeaux pour tous les gens que je connais ici. Rien ne me fait plus grand plaisir, et je n'aime pas beaucoup me refuser un plaisir. Mais je n'aime pas non plus qu'on exige, qu'on revendique : un don ainsi fait perd tout son charme.

Je dîne rue Grignan avec les Peretti et le mystérieux Arthur, l'amant de la concierge. J'avais apporté dans la journée deux bouteilles de vin corse que j'étais allé prendre aux Catalans avec le chauffeur, et qui accompagnait à merveille un énorme et délicieux poisson. J'ai ri comme pas depuis longtemps, bu et mangé au point d'être obligé de marcher un moment à l'air frais, sur le Vieux-Port, avant de rejoindre les Ballard pour le réveillon. Quand je les retrouve, ils n'ont encore ni mangé ni bu, de sorte que j'ai une trop grande avance sur le chemin de l'ivresse et beaucoup de peine à redescendre au niveau général. Pourtant je m'en tire assez bien et, après les saucissons, olives, poisson et gigot de la rue Grignan, réussis encore à avaler des huîtres, des toasts au pâté, de la viande et des dattes, et à soutenir l'assaut du vin, du champagne et de deux verres de fine. Je n'avais plus été aussi ivre depuis Berlin.

Jour de Noël.

Temps magnifique, doux et lumineux. Je me lève tard, vais prendre Schlumberger à son hôtel et l'amène au grenier. Il est très curieux de connaître les Remarques. Je lui lis les trois premières pages. Je vais le rejoindre dans un instant pour lui lire la suite.

Il me disait cette chose étonnante : « Ce que j'admire chez vous, c'est à quel point vous êtes maître de la langue : on sent que vous lui faites dire exactement ce que vous vou­lez… — S'il y a une chose, lui dis-je, que vous pouvez m'envier, ce n'est assurément pas celle-là. — Oui, mais ce qui vous est particulier, c'est la bonne grâce continuelle avec la­quelle vous vous faites entendre. »

Vendredi 26.

Remarques très efficaces de Schlumberger, en particulier sur l'emploi abusif que je fais de Stéphane en le tirant dans le sens du « mensonge héroïque ». Je comprends bien maintenant la difficulté que j'y ai rencontrée, l'ennui avec lequel je rendais compte de ce livre, qui pourtant me plaisait : c'est que tout était faussé dans mon exposé, que j'étais obligé d'imposer des contorsions aux faits et aux caractères pour les faire entrer coûte que coûte dans un moule qui n'était pas fait pour eux.

Pourquoi Sch. a-t-il tenu, hier, à me parler de l'entente parfaite, de l'absolue franchise qui règne entre son fils et lui ? Crainte que Breitbach ne m'ait parlé dans le sens contraire ?

Ém. M. me donne les trois vieux volumes des Révolutions de Florence que j'avais remarqués un jour avec elle et qui avaient déjà disparu quand j'ai voulu les acheter le lendemain. J'ai eu alors la quasi-certitude que c'était elle qui me les avait soufflés et les gardait pour me les offrir à Noël. J'ai pensé d'abord à le noter dans ce cahier, pour voir si l'espoir — car c'en était un — serait confirmé, puis j'ai négligé de le faire. Mais il reste que, ce matin, quand je suis entré dans l'atelier, je cherchais des yeux les trois volumes, et ai su aussitôt ce que renfermait le paquet qu'elle me mettait dans les mains.

Dimanche 28.

Déjeuné avec Schlumberger. Ensuite, devant une chartreuse verte (la liqueur de Cabris), longue discussions sur le roman. Il est gêné par ce que j'ai dit au sujet d'Un homme heureux ; il essaye d'expliquer la dissimulation par des raisons d'opportunité familiale, comme je l'ai fait d'ailleurs et le ferai pour le personnage de Nicolas. Il reste que son œuvre est une des rares (peut-être la seule) en France où soient posés les rapports familiaux. Question de situation personnelle ; Gide était fils unique, Schlumberger avait cinq frères et sœur.

Lundi 29 décembre.

Je passe voir Schlumberger à son hôtel pour l'inviter à l'apéritif de fin d'année de mercredi. Il vient d'achever la lecture de la Fugue, s'apprêtait à m'écrire. Très utiles remarques, portant surtout sur l'invraisemblance du récit, dont je tiendrai compte pour alourdir un peu les personnages et préciser leurs rapports.

Mardi.

Réunion rue Paradis pour le départ de Desmaries. Je suis content de quitter cette boîte en même temps que lui. Dîner ensuite chez les Peretti, touchants de gentillesse, qui me donnent une forte envie de filer en Corse.

Mercredi.

Ultime journée de bousculade, où je réussis à faire tout ce qui était prévu et à me réserver trois oasis : avant le déjeuner chez Ém. M., écoutant enfin la Sonate avec elle ; puis au moment du café, fumant chez Basso une dernière pipe et lisant le dernier chapitre du Rescue ; enfin maintenant, au grenier, avant de revoir encore une fois Ém. pour lui remettre la clef et de passer un moment avec les Ballard au Cintra. Cinq minuscules bougies donnent au grenier un air de féerie.

[Retrait ici d’un séjour de plus d’un mois en Corse.]

Nice, jeudi 12 février.

Traversée épouvantable. Dès les Sanguinaires, le Cyrnos a commencé à tanguer. J'ai voulu tenir le coup et dîner ; je n'ai pas pu dépasser le potage. Grosse désillusion : je me croyais insensible au mal de mer. Nous étions cinq à table ; celui qui a lâché le premier était un marin ; moi le troisième, considérant qu'il n'y avait plus lieu d'avoir honte. Seul est resté, imperturbable, un vieux qui a raflé toutes les portions abandonnées peu à peu et qui, ce matin, faisait la lumière dès six heures dans la cabine pour remettre ça. Les plus grosses secousses ont eu lieu pendant le dîner et vers une heure du matin.

Je pardonne le tangage ; c'est le roulis que je ne peux pas avaler.

Ici, un temps d'été. Mer calme, ciel bleu ; et il fait plus chaud qu'à Ajaccio.

Journée assez stupide ; pour tout, je dois m'y reprendre à deux fois : pour voir Baissette, pour voir Gide, pour téléphoner à Schlumberger. Je partirai pour Cabris samedi. Quand j'arrive dans la chambre de Gide, je tombe sur Malacki, que je ne réussis vraiment pas à encaisser. Gide est inquiet, il craint qu'on ne saisisse ses livres, qu'on lui interdise de publier. Malacki le rassure par des arguments stupides. Je le revois demain.

Vendredi 13 février.

Temps radieux. Quelques heures à Monaco et à Monte-Carlo. Après la saleté, le laisser-aller des rues d'Ajaccio, joli contraste de ces lieux impeccables. Au retour, je vais passer une heure avec Gide. Nouveaux souvenirs sur Calvi tel qu'il l'a connu. À propos de Schlumberger, dont il pense que L'Inquiète Paternité aurait dû être le livre le plus révélateur, il dit que la chose qui lui a surtout manqué, ç'a été qu'on l'attaque. Évoquant certaines lignes sur Thucydide, qu'il a recopiées et cherche en vain dans son Journal, celles où Schlumberger louait la parfaite liberté de jugement de l'historien, Gide me cite ce proverbe qu'il a composé pour son ami : « Les promesses de la chenille n'engagent pas le papillon. »

« Il y a eu, dit Gide, dans la vie de Schlumberger toute une période où, en demeurant parfaitement mon ami, il s'est écarté violemment de moi, dans ses lectures, dans ses écrits, considérant que ces choses qu'il ne voulait pas dire étaient de mon domaine et qu'il n'avait pas à les dire… Même ses Potiers, où il s'est cru le plus franc, ont l'air d'une concession à… une mode, à je ne sais quoi ; alors qu'ils sont en fait une concession à lui-même. Avez-vous jamais rencontré personne qui fût scandalisé par ce roman ? »

Il me pousse à écrire à Amrouche pour Tunis (quels déchirements à venir avec les Cahiers !). Je lui dis ma déception en lisant l'article qu'il a envoyé pour le numéro consacré à la Suisse : « C'est, dit-il, que je ne fais rien de bon sur commande. »

J'emporte le numéro du Figaro où a paru, durant mon absence, son introduction au théâtre de Goethe, et les passages supprimés par la censure. Je lis cela en dînant et en viens à conclure que les grands écrivains tendent à la banalité. Au reste, ce n'est pas particulièrement une introduction au théâtre, mais une suite de considérations sur Goethe, moins approfondies que celles de Du Bos. Je suis un peu déçu par ce qu'a donné Gide ces derniers temps.

Il m'a écrit en Corse pour me parler de la façon de lire Shakespeare (ordre chronologique historique, ordre de composition, pour les drames). Je trouverai sa lettre à Marseille.

Un mot de Schlumberger pour me dire qu'on m'attend à Cabris — où je trouve cette phrase qui est admirablement de lui : me parlant de la patronne d'un café de Grasse où, faute d'attraper un car, je pourrais laisser mes valises, il dit : « Cinq francs sont opportuns pour la faire aimer rendre service… »

Cabris, 17 février.

Arrivé samedi dans ce pays enchanté où je découvre enfin le Schlumberger que je pressentais, libre, campagnard, très Nicolas Colombe. Il lit à merveille Claudel — dimanche après-midi en revenant du village et hier, pendant la halte entre Cabris et St-Césaire où nous venions de déjeuner. La neige tombe durant la nuit, mais les journées sont radieuses. Que Marseille sera dur ensuite !

Pierre Viénot : je ne lui trouve pas du tout cette arrogance qu'on m'avait annoncée et qui écarte de lui ceux qui ne peuvent pas la soutenir. Très amusants souvenirs de Berlin (le mot d'Herriot sur François-Poncet : « C'est du demi Louis XV », l'expression qu'emploient les fabricants de meubles du faubourg St-Antoine ; admirable). Je me sens en véritable sympathie avec lui. Schlumberger me raconte son procès et son attitude durant ces mauvaises journées.

Bonnes causeries autour des Remarques.

Jeudi 19.

Gide et Schlumberger. Composition et décomposition. Mais insister sur leurs différences paraîtrait les opposer — exalter Schlumberger et dénoncer Gide. Je pense que le lecteur verra de lui-même ce qui les sépare l'un de l'autre.

Roger Leenhardt monte ici avec une voiture de la radio pour interviewer Schlumberger sur Jalons, Corneille, et lui demander de répondre à une déclaration de Drieu sur La N.R.F., ce dont il se tire fort bien, et avec beaucoup plus de facilité à improviser que nous n'imaginions.

Leenhardt me propose un travail à Jeune France ; je verrai à mon retour à Marseille.

Visite épuisante à Mme Mayrisch, jusqu'alors cloîtrée dans son bureau, au premier étage de la tour. Quoique affaiblie par la maladie, elle pose des questions à une cadence folle et sans attendre les réponses. On comprend que Gide ait fui par fatigue ; il faut toute la patience de Schlumberger pour que… Et encore, il m'a confessé son exaspération.

Le car de la radio nationale en panne dans la propriété d'un déserteur.

Vendredi 20, Nice.

Départ de Cabris par une belle matinée en compagnie de Viénot ; nous faisons route ensemble jusqu'à Cannes où, après le déjeuner, j'ai le plaisir de pouvoir lui offrir une chartreuse verte dans le café où, en juin, avec Thomas. Puis il file vers Toulon, moi vers Nice pour voir Roy à la radio.

Visite à Mme Van Rysselberghe pour lui porter des cigarettes que lui envoie Schlumberger. Couchée sur un canapé et drapée dans une couverture, la « petite dame » fait un bel effet. J'aime sa petite tête aux cheveux blancs coupés court et un peu raides ; et surtout, quelle aimable intelligence ! Je ne peux résister au plaisir de lui lire les pages que j'ai en poche (le chapitre V). Elle pense qu'elles passent par le cœur même de Schlumberger, me fait remarquer quelques traits fort justes : qu'il est plus fils que père ; qu'il se passerait assez bien du bonheur, mais que le travail est son seul plaisir, ce qui n'empêche nullement sa « Bereitwilligkeit » [son empressement] envers les autres, qui le fait prendre part à leurs jeux, à leur société, parce que cela se doit. Je l'avais remarqué, et en avais été touché, les soirs où nous lui demandions de lire quelque chose : il était toujours prêt à le faire.

Fait enfin la connaissance de Catherine Gide. Jolie, fort sympathique, un air amusé, et une vive curiosité à savoir qui parlait avec sa grand'mère. Un peu moins André Walter que sur des photos vues à Paris, prises vers ses quinze ans ; surtout, ses longs cheveux la rendent plus fille. Elle suit des cours de déclamation. Drôle d'aventure que d'être la fille de Gide. Et drôle de famille.

Toulon, samedi 21 février.

Entre Nice et Cannes, montée vers Vallauris, où je vais voir Sébastien. Quelques œuvres récentes, excellentes, dont la jeune sirène. J'aurais plaisir à parler de lui.

Ici, la pluie, le ciel gris. Adieu, soleil !

Une heure chez les Saint-Sernin. Il est allé à Brest, à Paris, à St-Mards. La maison du Trez-Hir est transformée en dortoirs, l'appartement de Brest, ô ironie, en maison de rendezvous… État lamentable des Saint-Sernin de St-Mards rentrés dans leur maison pillée. Il ne leur reste rien. Très éprouvés par leur internement. Le jour de leur arrestation, ils ont cru qu'ils seraient fusillés le lendemain.

Dimanche.

Déjeuné au Cercle Naval avec les Saint-Sernin. Toujours aussi gentils, aussi corrects et conformistes. Puis je vais prendre le café chez Marcel Abraham, vu déjà dans la matinée.

J'arrive à Marseille sous la pluie, trouve Ballard aux Cahiers, ensuite chez lui. Il est profondément vexé, je crois, en apprenant que je donne les Remarques à Fontaine, comme si elles avaient jamais été promises aux Cahiers. Et puis zut !

Marseille, lundi 23.

Nouvelle journée marseillaise, sans enthousiasme, sauf que j'ai grand plaisir à retrouver Ém. M. Je déjeune ensuite chez les Neumann et passe à Jeune France pour m'entendre avec Bertelé (dont l'extrême politesse m'agace). Par chance, je rencontre aussi Leenhardt et lui dis mon intention de faire un compte rendu de Colomba pour la radio. Ensuite, visite à Agnès P., à la recherche d'Hélène Ryttmann à qui j'ai eu l'imprudence de confier ma carte de tabac avant de m'embarquer.

Au Gymnase, orchestre de chambre, et une très bonne chanteuse : œuvres italiennes du XVIIIe siècle. Devant une suite du genre des Petits riens, je me demande toujours si les divers morceaux qui la composent ont entre eux un lien réel ou sont seulement juxtaposés comme les divers petits écrits qui finissent par composer les Rhumbs de Valéry.

Quand j'aurai terminé les Remarques, écrit la note sur le livre de Grenier, la « Lettre d'Ajaccio », le papier sur Sébastien et la critique de Colomba, je voudrais écrire, pour faire suite aux Nourritures, un « Épilogue dans le ciel » où entrerait le Chorus Mysticus composé au Paradis de Saint-Cyr.

Samedi 28 février.

Breitbach me donne cinq mille francs pour les Remarques. Je lui lis d'affilée les cinq premiers chapitres, lecture qui m'ennuie mais ne m'est pas inutile. D'ailleurs, bonne impression.

Je commence à m'habituer à Bertelé, avec lequel j'ai travaillé ces jours-ci, à trouver moins agaçants sa voix, son sourire de vieille femme, sa politesse. C'est un excellent garçon, et supérieure au reste de l'équipe Jeune France.

Jeudi 5 mars.

Grande explication avec Ballard retour de Nice. Je le savais profondément ulcéré que j'aie donné mon texte à Fontaine ; et d'après ce qu'il me dit, les premiers mots de Gide ont été : « Alors, vous allez publier l'étude de Lambert dans vos Cahiers… » (Or Gide sait parfaitement que non, et se payait la tête de Ballard, qui y a été sensible et part de là pour me faire un long discours.) Il voudrait que les auteurs des Cahiers ne donnent rien ailleurs, et commence à comprendre que le seul moyen est de les payer. Ce qui est émouvant chez lui, c'est la naïveté de ses inconséquences. Par exemple, il achète — et on imagine ce que ce mot représente pour lui, habitué à ce qu'on lui donne — un papier de Gide, parle de sommaires avec Gide, Valéry, Aragon, oubliant que son principal grief contre les jeunes revues était justement qu'elles affichaient de grands noms ; et surtout, oubliant ses rages contre Aragon. Je suis persuadé que, réellement, il ne s'en souvient pas.

La scène de ce matin serait trop difficile à rapporter. Je le laissais parler et tentais à peine de me « défendre ». Ce qui le touche le plus, c'est que je n'aie pas même songé à lui demander son avis (il pense : son autorisation) ; et la vérité est qu'en effet je n'ai pas songé un instant que les Cahiers pouvaient être préférés à Fontaine : ainsi Napoléon, après le coup d'État de Malet à l'annonce de sa mort — accablé par le fait qu'on n'ait pas songé un instant à son fils.

Dîné hier avec Breitbach et Bertelé dans la vieille ville. On entre dans un petit bar modeste et, après avoir apprivoisé le patron, on monte au premier étage dans une salle toute neuve où, sans tickets, on mange plus de viande qu'en un mois entier ; en particulier un magnifique jambon cru arrosé de Tavel.

Je redescends la Canebière vers minuit avec Bertelé et rencontre Virgona et sa mère ; il est actuellement à Font-Romeu, où il vit sous un nouveau nom d'emprunt. Je pense le revoir ces jours-ci.

Samedi 7 mars.

Montesquieu : « J'ai la maladie de faire des livres et d'en être honteux quand je les ai faits. » « On trouvera qu'en donnant mon jugement sur divers auteurs je loue plus que je ne critique. Je n'ai guère donné mon jugement que sur les auteurs que j'estimais, n'ayant guère lu, autant qu'il m'a été possible, que ceux que j'ai crus les meilleurs. »

Lundi 9 mars.

Dîné avec Bertelé, que j'interroge longuement sur la cure psychanalytique qu'il a suivie à Paris durant dix-huit mois. J'arrive mal à prendre au sérieux l'efficacité de ces confes­sions laïques, ni plus ni moins nobles que les religieuses. Pourtant, il me cite des exemples de guérisons physiques, comme celle de ce garçon de dix-huit ans qui se voyait digérer et avait, par suite, la hantise de la nourriture.

Il confirme ma théorie du rêve, selon laquelle on ne rêve qu'à des objets furtivement effleurés par la pensée durant la veille. Un objet de préoccupation sérieuse dans la journée absorbe toute l'attention qui peut lui revenir et cesse d'être une matière pour le rêve. De là qu'un amoureux s'étonne de rêver si rarement à sa bien-aimée.

Achevé de lire les Cahiers de Montesquieu, en train depuis bientôt un an.

Mercredi 11.

J'achève de faire la notice sur Thomas pour l'anthologie, non sans peine. Faire tenir en vingt lignes un jugement qui s'échelonne sur de si longues années… Et d'ailleurs, j'ai beaucoup de peine à le juger.

Longue lettre de Schlumberger sur les chapitres VI et VII. Il se défend pied à pied, mais recopie, pour me faire plaisir, une lettre où la Petite Dame lui parle de la lecture que je lui ai faite.

Un beau film : Hurricane, précédé d'un excellent documentaire sur les haras du château de Pompadour. Un jeune cheval peut donner une idée de la perfection.

À Schlumberger : « Merci pour vos remarques attentives. J'ai toujours pensé que le chapitre Saint-Saturnin était le plus faible (et du moins je le souhaite, voyant tout ce qu'il faut y reprendre). Dirai-je que vous êtes un peu responsable des confusions qu'entraînent vos livres ? Plus d'une fois j'ai été sur le point d'écrire : "Mais le drame est ailleurs"… Et chaque fois je supprimais cette petite phrase, car il aurait semblé que le drame fût toujours ailleurs. Sous une apparente simplicité, votre œuvre est de celles qui demandent le plus au lecteur, et vous voyez que moi-même, qui devrais commencer à me méfier, je commets encore des erreurs capitales. Je regrette surtout que nous n'ayons pas mieux discuté du thème "Sincérité". Que de retouches à venir, même une fois l'étude publiée ! Vous n'y couperez pas d'une relecture dix ou vingt ans après. »

« Le fragment de lettre de la Petite Dame arrive à temps (et vous le placez fort bien) pour me faire croire qu'il y a quelque chose de valable dans cette étude. Mais je proteste qu'en allant porter votre paquet je ne pensais aucunement à lire un chapitre, que le hasard seul a fait que j'aie ces pages en poche, hasard que d'ailleurs je bénis puisque je lui dois un peu de confiance… »

Jeudi 12 mars.

Mis — provisoirement — le dernier point à ces satanées Remarques commencées voilà exactement quatre mois et que je tenais beaucoup à terminer aujourd'hui.

Oserai-je dire que j'en avais pardessus la tête, et même un peu plus, et que je n'ai jamais éprouvé un tel soulagement au sortir d'un travail un peu considérable ? Seul, le diplôme m'a autant ennuyé. Et comme l'examinateur de Strasbourg me disait que je ferais peut-être un bon romancier mais jamais un savant, on me dira ici que je ferai peut-être un bon (?), mais jamais un critique !

Marseille, vendredi 13 mars 42.

J'écrivais, voici deux ou trois mois, et recopie ici parce que mon sentiment n'a pas changé : « Quand le nombre des gens auxquels, intérieurement, on applique l'épithète de "cons" vient à prendre des proportions excessives, c'est le signe que le séjour parmi eux doit être rompu ; faute de quoi leur existence finirait par empoisonner le charme du séjour et, ce qui est pire, le souvenir qu'on en conservera. Ainsi pour Berlin, vers juin 1938 ; et ainsi pour Marseille ces derniers temps. »

V., avec qui je prends le café, m'indique les démarches à faire pour obtenir le droit de passer en Afrique du Nord.

Les Remarques ont exactement la même longueur que la Fugue. Ballard, à qui je les passe pour qu'il les lise (je ne pouvais pas faire moins), m'assure qu'il a maintenant le papier, l'imprimeur, l'argent — qu'il ne lui manque rien d'autre que des manuscrits intéressants (cela dit en frappant sur le mien). Quelle habileté à se retourner ! Mais il cache si mal son jeu qu'on lui pardonne comme à un enfant.

Lundi 16.

Dîné hier chez Agnès P[ignari] ; nous faisons des beignets avec la farine que je lui avais envoyée de Stazzona. Je n'en pars qu'à une heure du matin et traverse une ville déserte. Lis encore, avant de me coucher, « Le Phare des Sanguinaires » de Daudet. Je dors très mal (j'ai bu un café trop fort après le dîner) et n'ai pas de peine à me lever tôt. Je suis à 8 h 30 au grenier, où je passe plusieurs heures à mettre au point les chapitres VI et VII que j'envoie aujourd'hui à Alger.

Dans Le Figaro de samedi, article de Gide sur Mallarmé (centenaire de sa naissance). Il m'en avait parlé et m'avait lu le fragment de Scève qu'il cite.

Écrit la « Lettre d'Ajaccio » (entre un Cap Corse et des beignets de châtaignes).

Je lis avec un vif plaisir Les Fleurs de Tarbes. Achève de lire Pierre, avec un peu d'ennui. Les pages intéressantes sont celles où il donne des exemples historiques. Les considérations générales sont souvent fastidieuses ; et rien de moins machiavélique.

Je vois assez souvent Simone Weil ces temps-ci et lis d'elle plusieurs excellents travaux. La semaine dernière, chez elle, quelques poèmes un peu trop « Renaissants », mais non sans beauté. Je trouve son nom dans Les Fleurs de Tarbes.

18 mars.

« Mr. Pascal était respecté parce qu'il parlait fortement, et Mr. Singlin se rendait dès qu'on lui parlait avec force.

« La Mère Angélique de Saint-Jean faisait en quelque sorte sa cour à Mr. Pascal et voulait se servir de lui pour mettre de la division entre Mr. Arnauld et Mr. Nicole ; car ni elle ni beaucoup d'autres ne pouvaient souffrir cette liaison, ni que Mr. Nicole gouvernât Mr. Arnauld.

« Ils furent tous deux cachés pendant cinq ans à l'Hôtel de Longueville et, excepté les six premiers mois, y vécurent toujours à leurs dépens. Mme de Longueville était pour lors occupée de ses restitutions, et peut-être n'eût pas été bien aise de cette nouvelle dépense. Ils l'entretenaient tous les jours de cinq à six heures. Mr. Arnauld s'endormait souvent après avoir roulé ses jarretières devant elle ; ce qui la faisait un peu souffrir. Mr. Nicole était le plus poli des deux et était plus à son goût. Mme de Longueville se dégoûtait fort aisément et, d'une grande envie de voir les gens, passait tout à coup à une fort grande peine de les voir. »

(Notice accompagnant l'Histoire de Port-Royal).

Dimanche 22 mars.

Pluie, vent. Le printemps depuis hier.

Causerie excellente de Toursky sur les poètes des Cahiers. Pour une fois, ce n'était pas terriblement départemental. Il a fort bien lu les poèmes ; les deux jeunes femmes qui le secondaient, moins bien ; mais la plus jeune jouait très joliment de son air d'innocence. J'avais une grande prévention, ayant assisté à la répétition ; mais j'ai été enchanté.

Dîné avant la séance avec Bertelé, qui me donne un choix de poèmes d'Éluard. C'est étonnant à quel point je suis resté fermé au surréalisme : je viens à lui à reculons, c'est-à-dire à partir des œuvres poétiques actuelles que je suis amené à lire pour l'anthologie. Pourtant, depuis le jour que j'ai entendu Breton nous lire son long poème, j'étais curieux d'en savoir davantage ; et je m'aventure aujourd'hui dans la découverte de ce monde comme dans l'univers du Parnasse ou des Renaissants.

Toursky avait raison : du jour où les parfumeurs ont donné à leurs flacons la forme d'un mannequin, où nous avons placé une ampoule électrique derrière un coquillage, nous avons mangé du surréalisme, nous sommes devenus surréalistes — et le surréalisme pouvait mourir.

23 mars.

Il y a cent ans que notre Stendhal est mort. Je voulais acheter, en son honneur, Lucien Leuwen — mais le livre n'était déjà plus dans la librairie où je l'avais vu voilà quel­ques jours sans avoir la sagesse de le prendre aussitôt. Faute de mieux, j'achète De l'Amour, dont je n'ai pas gardé un souvenir excellent et que je n'ai jamais rouvert depuis la première lecture, faite à Henri IV, il y a huit ans je crois (eh oui, huit ans !). Ça a dû être une de mes premières lectures stendhaliennes ; j'en retrouverais la trace dans mes cahiers d'alors.

Depuis, je crois bien connaître tout Stendhal, même les ennuyeuses descriptions des voyages en Italie. Je ne suis pas resté une année sans revenir à lui. La période de long commerce a été la seconde année de Berlin, grâce aux petits volumes gris du Divan, dont l'un est resté par mégarde dans la poche intérieure d'un manteau ; je l'ai retrouvé, plusieurs mois plus tard, en automne 38. Presque chaque année, aux vacances, j'ai repris alternativement la Chartreuse et Le Rouge et le Noir ; dans ce dernier, les divers traits de cou­leurs marquent mes découvertes successives, d'une année à l'autre. Je viens de relire la Chartreuse, et je suis tout prêt à recommencer.

Mercredi 25.

Je me ruine en livres. À Berlin, je me ruinais en cravates ; mais ici, pas de tentations de ce côté.

Le soir, deux lectures très intéressantes : une Histoire de la Corse au XVIe siècle et les Mémoires de Roederer. En relation sans doute avec ce denier livre, j'ai fait un rêve étonnant : j'étais invité à déjeuner chez la reine Hortense. Le repas devait avoir lieu en plein air, et j'aidais la reine à placer sur la table des assiettes richement décorées (même l'envers était peint, et chaque assiette avait un décor différent). Un peu après, j'étais en compagnie d'un enfant de dix ans, étonnamment intelligent et beau, plein de confiance et fort sensible. Il était venu à pied depuis Paris et voulait s'en retourner pour voir son père, occupé dans quelque ambassade. Plus tard encore, je m'approchai de la table vers l'heure du dîner ; une foule passait sur la route, réclamant de la reine qu'elle décore de la Légion d'honneur je ne sais quel nouveau héros. Tandis que j'escaladais un talus pour me rendre au dîner, j'imaginais le plaisir que j'aurais à dire à mes amis : Oui, j'ai passé quelques bonnes journées, déjeunant avec Gide et dînant avec la reine Hortense…

Lettre d'Issoudun où ceci : « La pointe de ton burin s'aiguise toujours davantage et ton trait s'affermit sans cesse. Bon signe. » — ce qui me fait grand plaisir ; car j'ai, tout au contraire, le sentiment de valoir moins qu'autrefois, d'être plus bête. À moins que la vérité ne soit celle-ci : que je n'ai rien à dire, mais que je le dis bien.

« Une certaine indifférence. Je n'ai pas toujours bien su ce que je voulais dire, mais, le plus souvent, c'est que je n'avais rien à dire. La nécessité de parler et le désir de n'être pas entendu. Ma vie ne tenant qu'à un fil… »

(Éluard, La Pyramide humaine).

Vendredi 27.

Goûter au grenier avec les deux Toursky, la petite Marcoussis et un ami des Toursky, qui connaît bien Saillet ; il était au courant de la querelle avec Gide pour mon texte.

Le soir, à l'Opéra avec Bertelé. Une représentation plus que convenable de Carmen ; j'y allais sur la recommandation de Schlumberger et de Breitbach. Les moments ridicules étaient rares, et d'ailleurs la musique, qui n'est jamais bête, sauve jusqu'à la tournure grotesque de Don José. Mais surtout, un excellent ballet, parfaitement réglé, d'une nouveauté, d'une fraîcheur inattendues ; dansé en particulier par un jeune acrobate maigre et souple comme un chat : il y a là dix minutes d'excellent spectacle.

Écrit pour la radio un « Vient de paraître » : Colomba. C'est un livre que je n'aurai pas envie de reprendre avant longtemps.

Dimanche des Rameaux.

« Principes de la fidélité… Car les principes ne dépendent pas toujours de règles sèchement inscrites sur le bois blanc des ancêtres, mais de charmes bien vivants, de regards, d'attitudes, de paroles et de signes de la jeunesse, de la pureté, de la passion. Rien de tout cela ne s'efface… »

« À force d'être un homme incapable de surmonter son ignorance de lui-même et du destin, je prendrai peut-être parti pour des êtres différents de celui que j'avais inventé.

« À quoi leur servirai-je ? »    (Éluard, La Vie immédiate).

Je viens de lire l'évangile des Rameaux. À cette heure, à Souvigny, la petite église embaume le buis (ô parfum des plus jolies vacances !), puis on se rend au cimetière. Les enfants sont arrivés de Paris hier ; Jean est logé dans ma chambre, que désormais je ne considère plus comme mienne. Au fond du jardin, les premières jonquilles (j'envoie deux cents francs en cadeau de Pâques, à charge de les employer à la mise en bon état du jardin).

Je n'ai plus la foi, et reste pourtant singulièrement attaché aux rites ; en particulier, cette Semaine Sainte continue à m'émouvoir, avec ses alternances de deuil, de silence et de joyeuse résurrection. C'est sans doute parce que tant d'aimables souvenirs s'y trouvent pris, depuis deux des vacances de Pâques aux Maisons Neuves jusqu'à ceux de Pâques 38 au Danemark. Je ne me console pas d'avoir imprudemment envoyé les pages de Copenhague à Thomas, alors à Strasbourg où il les a laissées ; j'écrivais parallèlement le cahier noir, donné à Maria.

Ce climat de vacances, c'est en somme celui des quatre fragments que vont publier les Quatre Vents de Tunis sous le titre d'« Adieu, vive clarté… ». Derniers échos de l'adolescence que j'ai quittée sans trop de peine.

Mardi 31 mars.

Achevé de lire la bonne étude sur la Corse au seizième siècle. Je reprends la Contre-Ordre d'Herbart pour lire les pages sur Calvi ; excellente description d'un village sur le Golo, du côté de Ponte-Leccia : Francardo, où je suis passé en descendant vers Corte. Le livre est dédié à Élisabeth ; les notes sur la Russie, à la Petite Dame. Quel bon gendre, quel gentil époux, cet adversaire irréductible de la famille !

Repris la traduction de la Judenbuche par besoin d'un travail suivi pour le mois à venir. Tout ce que je fais ces temps-ci est trop fragmentaire. Et d'ailleurs, je veux mener à bien cette traduction.

1er avril.

Après le dîner, longue promenade en compagnie de Bertelé dans la vieille ville et autour du port, sous un clair de lune magnifique. Il me parle longuement de Sade et de la Tunisie.

2 avril (Jeudi Saint).

Réveillé par le dernier chant des cloches. À Souvigny, les enfants sont allés voir la corde grimper lentement et finir par disparaître.

Monté à la Garde, où je n'étais pas retourné depuis août 39. La chapelle basse, assez mystérieuse, est acceptable ; la grande nef est digne de tout le bâtiment. C'est un des sommets du mauvais goût froid. Mais on est récompensé par le paysage. Vent monstrueux;

L'Évangile de St Jean, beaucoup plus bref que ceux de Luc et de Marc ; sans détails. Voir, par exemple, le cas Barrabas rapporté chez chacun d'eux. St Jean se contente de le désigner comme un brigand ; les autres expliquent.

Vendredi.

Des quatre évangélistes, seul Matthieu mentionne la garde placée devant le sépulcre ; par ailleurs, son témoignage est 1

Hier à l'Opéra, où j'allais entendre pour la première fois Le Roi malgré lui, tant recommandé par Schlumberger, je rencontre le brave Gilbert Kahn, plus lunaire, plus affolé que jamais. Il fait de la culture (!) près d'Aix, où je promets d'aller le voir ; mais l'idée d'y rencontrer aussi les K. ne me séduit guère.

Éluard, poète du mois de mai. Toute la fin du choix de poèmes (Le Livre ouvert) est très belle.

Samedi 4.

St Jean, toujours plus bref, ne dit mot de la rencontre d'Emmaüs. Une divergence entre son récit (dans lequel St Pierre et lui (qu'il appelle modestement « l'autre disciple ») arrivent les premiers au sépulcre après la résurrection, et les récits des trois autres évangélistes, selon lesquels les saintes femmes sont les premières à découvrir que le corps du Christ a disparu. Aussi bien, St Luc est seul à raconter l'histoire des pèlerins.

Dans une lettre reçue ce matin, Schlumberger me dit que j'aurais fait un parfait abbé de cour ; ce qui me vexe un peu, car c'est insister sur une habileté qui m'agace et dont je répugne à faire usage, au point que je souhaiterais plutôt quelque maladresse ; mais il faudrait pour cela moins réfléchir. (Au fait, il ne m'aurait pas déplu d'être un « monsignore » à la cour de Rome, à la belle époque.)

Acheté un if. Je ne sais pas s'il tiendra le coup longtemps, quand la grosse chaleur fera du grenier une fournaise.

Mardi 7 avril.

Passé les deux jours de Pâques dans la campagne d'Aix, dimanche en compagnie de Bertelé vers Roquefavour, lundi seul jusqu'au Tholonet. J'avais fait un autre projet, vers Vauvenargues et la Sainte-Victoire ; mais l'insistance de B. à m'accompagner m'a obligé à choisir un trajet plus restreint.

Journées éreintantes, ne fût-ce que les deux trajets dans des trams bondés et pris de haute lutte ; de quoi détester l'humanité entière, si on ne trouvait, par chance, un ou deux beaux spécimens auxquels prendre plaisir. Et puis, beaucoup trop marché.

Aucune envie de noter ici le détail. Quelques moments comiques (B. et ses sandales qui prenaient l'eau, car la pluie est venue ajouter son charme). Les derniers kilomètres pour rentrer à Aix dimanche soir étaient épuisants, mais sous une lumière et dans des paysages admirables, copiés sur Cézanne dont nous devions revoir la maison avant d'entrer dans la ville, et dont l'art semble avoir transformé la contrée : les collines ont les lignes de ses collines, elles portent ses couleurs, et la campagne est semée de maisons du pendu.

Aux Milles, où nous déjeunons, un camp d'internés juifs. À Aix, dîner parfait. Longues stations à la terrasse des Deux Garçons ; mais hier la soirée était moins belle.

Une heure de sieste au soleil, aux pieds du Château Noir.

Toursky me parle de Pierre Emmanuel, qu'il a vu à Pâques chez Seghers. C'est un grand garçon amusé qui ne ressemble en rien au prophète déchaîné que nous montrent les critiques (sauf qu'il écume et tressaille quand il lit ses poèmes).

Je relis le Grain et admire à chaque pas l'écriture ; je n'avais pas souvenir que ce fût si excellent, avec cette bonhomie retenue et simple qui contraste tant avec le style des Caves par exemple. L'histoire de la famille Bavretel, devenue celle de la famille Vedel dans Les Faux-Monnayeurs, qui est aussi un livre de souvenirs ; et Gide se demande si le romancier n'est pas plus franc que le mémorialiste.

Aux Cahiers, visite de Georges Blin, un peu plus grand et moins gras qu'à Henri IV, et beaucoup plus intéressant qu'il ne paraissait alors. Il est attaché au cabinet de Carcopino. J'ai par lui des nouvelles de [Jean] Sauvagnargues, actuellement à l'ambassade de Bucarest. J'ai toujours pensé qu'un jour viendrait où il serait ambassadeur à la Pariserplatz et que nous y déjeunerions ensemble… À ce moment-là, quoique je n'en prenne guère le chemin, je serai directeur de l'Institut français !

Tout à fait décidé à passer l'agrégation ; ce serait trop stupide de s'arrêter en route. Mais je vois mal où et comment la préparer ; et doute que la Tunisie soit l'endroit bien choisi pour ces études. Le mieux serait de m'installer à Aix.

Mercredi 8 avril.

Celui qui a son mot à dire, et qui, par paresse, négligence, sentiment de la vanité de toute discussion (ou excès de timidité, crainte de dire des sottises, de s'imposer) — ne le dit pas. C'est presque toujours mon cas dans les réunions un peu nombreuses. Hier, autant j'aurais eu plaisir à converser avec André Rousseaux, autant je trouvais superflu de me mêler à la conversation, d'ailleurs très superficielle, qui s'engageait entre lui et Gros, Lanza, Tortel, Voronca… Toursky, aussi silencieux que moi, était indigné que Rousseaux fasse l'éloge d'Aragon.

Rousseaux, au beau visage aiguisé par les idées, fait preuve ces temps-ci de la plus grande bonne volonté pour prendre intérêt à des œuvres que, visiblement, il vient de découvrir : tel Aragon, et tels Audiberti, Éluard. Mais ses connaissances dans de pareils domaines, toutes fraîches, sont fort limitées, et on lui sait gré surtout de ses bonnes intentions. Le plus gênant chez lui, c'est que le catholique montre le bout du nez pour déplorer, par exemple, l'indifférence absolue de Giono à l'égard de la religion ; je crois que, de plus en plus, son jugement sera limité par ces considérations, qui font qu'il admire tant Péguy et trouve le Journal de Gide lamentablement inégal, balancé entre les hautes envolées et les chutes les plus déplorables — comme si ce livre ne tirait pas sa beauté de la relation exacte des moments les plus divers.

Rousseaux est très impressionné par Lanza, venu d'Allauch avec sa mandoline enveloppée dans un manteau arabe. Il l'écoute bouche bée ; il n'a jamais rencontré pareil poète.

Je le retrouve ce soir, et sa femme, chez le Grec où nous allons dîner, Bertelé et moi ; nous leur devons un excellent armagnac offert par Thémistocle pour les remercier d'avoir parlé avec émotion de son pays, et d'avoir réglé une addition convenable. Rousseaux, délivré de la contrainte de paraître qui le raidit un peu en société, se montre très confiant, et ravi de se trouver dans un lieu où jamais il ne serait venu en d'autres temps ; de même que jamais, en d'autres temps, il n'aurait écrit d'articles sur des poètes qui lui donnent aujourd'hui l'occasion de manifester sa liberté de sentiments. Les événements l'amènent à se dépasser, à forcer un peu ses goûts, en manière de protestation. Dans un temps de liberté complète, jamais il n'en aurait éprouvé le besoin.

Après le dîner, réunion d'étudiants à Jeune France. Certains sont étonnamment avertis pour la littérature dite moderne, beaucoup plus que je ne l'étais et ne le suis. L'un, entre autres, qui doit faire une causerie sur la poésie américaine, a tout lu ; il prépare un diplôme sur la critique. Et sa petite femme, qui paraît pourtant bien sage, parle le plus naturellement du monde de textes surréalistes assez ésotériques ; signe que le surréalisme est désormais classé, étudié comme un phénomène littéraire — et mort.

Dimanche 12 avril.

Écrit l'avertissement qui précède les Remarques. Puis avec É. M. au long du Vieux-Port jusqu'au fort St-Nicolas, sous un soleil éclatant.

Je revois le charmant Barbier de Séville, moins parfait que l'an dernier ; Rosine, qui chante mal, est d'une telle taille qu'on la verrait sans regret épouser Bartholo. Le spectacle se termine par un ballet excellent sur le Boléro, où danse le jeune danseur de Carmen (qui est, me dit Bertin, le petit-fils d'Edmond Audran, et élève de Lifar). On sent chez lui les études parisiennes ; il n'est pas fait pour une scène de province, et n'y restera pas.

14 avril.

Ravissement mal dissimulé de Ballard qui montre triomphalement une lettre de Gide (la première qu'il reçoive) et commence la lecture : « Cher ami Ballard, me dit-il … » C'était le gros morceau qui manquait à sa collection. Sa joie sera à son comble le jour où Gide aura déjeuné Quai des Belges — et il en sera lui-même ravi — et mis trois mots sur l'album de Marcou.

J'achève de relire le Grain. Dans cette édition sont absentes les pages sur Daniel B. [Eugène Rouart], les plus crues ; ôtées pour quelles raisons ? Déjà, j'ai souvenir de les avoir vus avec surprise dans les Œuvres complètes, ne les ayant pas rencontrées à une première lecture dans l'édition courante.

Les personnages des Faux-Monnayeurs, le pasteur, le père du pasteur retiré dans sa chambre et surveillant de là l'école, le professeur de piano : tous personnages connus de Gide et ressuscités tels quels, ou pour ne prêter qu'un geste au héros. Et il n'entre pas moins d'art dans cette résurrection que dans une création pure.

Hélène Toursky. Très « voyante » quand on se promène avec elle, cheveux blonds clairs et veste rouge. Une certaine façon de déclarer qu'elle s'ennuie, qu'elle va prendre des bains de soleil sur les rochers, qu'elle se plairait beaucoup dans la pièce que vous habitez et dormirait très bien sur votre lit de camp, si dur soit-il ; enfin, de montrer ses genoux quand on est assis en face d'elle et de vous frôler la main de sa main délicate — un homme vaniteux y verrait autant d'invitations à la valse. Tout à fait jolie d'ailleurs, avec cette pointe de sottise qui n'est pas pour me déplaire chez une femme, quand elle donne l'assurance que les discussions dites sérieuses ne sont pas à redouter. Il est possible qu'on se lasse d'elle assez vite, mais on a plaisir et fierté à la promener comme un beau chien, un bel enfant ou un beau jouet. Et puis, ce joli corps mince et souple…

Mercredi 15 avril.

Le Barbier de Séville — j'y reviens. Étonnant, cette musique si spirituelle chez un compositeur du midi, et qui raille avec une ironie secrète la forme même de la musique italienne : l'opéra. Il est vrai que c'est un opera buffa. Une parodie presque continuelle de tous les trucs de l'opéra, en particulier le rôle de Bartholo, qui singe les pères nobles. L'ouverture est pleine de mystère.

Je reprends la lecture de Shakespeare ; continue Cymbeline abandonné depuis la Corse.

Jeudi 16.

Dernière soirée à l'Opéra, où je revois Carmen (j'y allais surtout pour le ballet). La première surprise passée, ce ballet me paraît un peu moins excellent que la première fois, mais j'en découvre enfin le thème, que ne m'avait pas laissé entrevoir mon admiration du début. C'est celui du drame : le jeune marchand d'oublies, qui vient d'abandonner une enfant pour la belle marchande d'oranges, voit celle-ci l'abandonner pour un toréador. Symbole parfait de la vie, où l'on aime toujours une autre ou un autre qui vous dédaigne parce que pris ailleurs. C'est à peu près le sujet d'Andromaque.

17 avril.

Thomas m'annonce son mariage avec Colette Gibert. Cela me paraît presque comique de l'imaginer marié. Ce matin, avec É. M., nous parlions de l'impatience qui doit saisir un être épris de liberté, quand il s'est décidé à s'attacher à une autre vie dont il devient responsable. Je lis maintenant, dans les Inspirations méditerranéennes de Grenier : « Combien d'hommes ont hésité à épouser la femme qu'ils aimaient, à entrer dans le parti qui représentait leurs idées, en craignant de se limiter ! Un engagement effraie. Il semble qu'on ait perdu toute sa liberté, qu'on l'ait aliénée. Cela est trop vrai si l'on s'est décidé en hâte ; mais quand les fruits mûrissent lentement ils n'en sont que plus savoureux. Et même il est probable que, loin de nous emprisonner, un choix nous libère. C'est lorsqu'on est adossé à un obstacle qu'on peut le mieux se mettre à l'œuvre. »

J'assurais ce matin É. que je ne suis pas jaloux — et, le soir, toutes ces questions à X. sur ses aventures en Allemagne… Appelons cela curiosité, si tu veux, et même intérêt ; alors que la non-jalousie suppose une complète indifférence.

Première nuit que je passe au grenier, un peu contraint par le hasard qui fait que je n'ai pas la clef des Cahiers. Le silence magnifique et la mystérieuse lumière des bougies ajoutent beaucoup au charme.

Dimanche 19 avril.

Dormi difficilement ; le lit de camp est assez dur (les cordes ont craqué), et j'avais froid, malgré le manteau militaire qui sent le moisi. Mais le plaisir de me lever tôt, d'avaler un thé brûlant et de découvrir le Vieux-Port dans un air lumineux et tiède : j'aime ces heures précoces d'un dimanche de printemps, quand le macadam brille sous les pas de la jeunesse en quête de marche. Beau temps qui ne tiendra d'ailleurs pas ses promesses, puisque je fais sous un ciel gris et parfois menaçant la douzaine de kilomètres qui sépare Allauch et Aubagne. Retour à Marseille pour le déjeuner, après quoi je dors.

Hier, Laval a pris la tête du gouvernement. Il paraît que la France ne peut se passer de ses vieux parlementaires. Il amène avec lui à l'Éducation nationale ce con de Bonnard. Que tout cela est lamentable !

Lundi 20.

Après avoir lu les trois excellentes nouvelles de Breitbach (Rot gegen Rot), je lis Die Wandlung der Suzanne Dasseldorf. Le titre est un peu abusif : le personnage principal n'est pas Suzanne mais Peter. Le titre de la traduction française, Rival et Rivale, fait mieux apparaître le thème essentiel du roman, la lutte de Suzanne et de Schnath pour avoir Peter. Qui chercherait l'auteur dans son livre devrait rassembler les deux personnages de Louis et de Schnath ; celui-ci me fait penser de plus en plus au pauvre Max, avec le même souci d'être traité en égal par les gens « bien nés », et certaines façons de parler identiques. On imagine mal les visages. Mais tout le récit est entraînant. L'épisode de la fuite en canot vers Königswinter soutient inlassablement l'intérêt, et celui du vol à l'hôpital américain. C'est par ailleurs un bon document sur l'occupation des pays rhénans par l'armée américaine, les rapports assez amicaux entre occupants et occupés, ceux-ci par opposition aux Français ; et les indications qu'on y trouve sur les difficultés de ravitaillement et les procédés du marché noir font apparaître une analogie très frappante entre les deux après-guerre.

Mardi 21 avril.

La poésie américaine moderne, dont un jeune universitaire — rempli de bonne volonté, même de goût, et même d'intelligence, mais combien fastidieux à la fin ! — nous a parlé hier pendant deux heures, si érudite, si contournée, si fascinée par la moins bonne poésie française, est aussi loin de Whitman qu'un archiviste est loin d'être un bûcheron. C'est autre chose que j'attendais, et un tout autre souffle. Cela sent la petite fabrication, où un désordre seulement artificiel essaye d'imiter l'abondance.

Dîné chez les Neumann.

Mercredi.

Style d'Aragon dans le Traité du Style : c'est celui de Crevel, avec le même gonflage de la phrase qui laisse l'auteur et le lecteur à bout de souffle ; un humour proche de l'humour anglo-saxon (parfois celui de Melville, un peu lourd, parfois celui de Dickens). Et enfin, et surtout, Lautréamont. Il dit, parlant de Valéry : « … ce jeu de miroirs qu'il cache un peu partout dans ses phrases, pour produire des fantômes de profondeur… » À la fin de la liste des écrivains qu'il méprise, le nom, certes inattendu, de Genevoix !

De Souvigny, un colis de beurre et de chocolat, choses précieuses et inattendues.

Au Cintra, où j'étais avec Bertelé et les Laporte, je vois ensemble François Dodat et le capitaine (?) avec lequel j'étais au service des essences à Perpignan.

Mal fichu ; maux d'estomac (pas à cause du paquet, mais j'ai dû trop manger hier soir) ; et pour compléter, les Neumann viennent dîner ici, d'où l'obligation de manger en­core. Et il faudra aller ensuite à la « première » de la pièce de Bertin, Les Voleurs, où j'irai faute d'avoir pu avoir des places pour le concert Cortot-Thibaud où sera jouée la Sonate.

Vendredi.

La splendide journée d'hier (promenade sur la Corniche et lecture de Whitman, en fin de soirée, dans le haut Jardin Puget) m'avait donné l'espoir de pouvoir prendre aujourd'hui mon premier bain ; mais le ciel redevient et reste sombre, et je passe l'après-midi au travail, commençant à lire Pascal (les Provinciales) dont je viens de me procurer une édition pres­que complète, et Murder in the Cathedral de T. S. Eliot.

Vu quelques instants Breitbach, qui arrive de Vichy. Je passe ensuite à Jeune France. Est-ce Michaux que je croise, dans un étrange costume estival ? Je n'arrive pas à le reconnaître. Puis je vais retenir des places à l'Opéra pour Boris Godounov que je vais entendre dimanche en compagnie de Breitbach et de Bertelé, après avoir dîné avec eux au grenier.

Samedi 25 avril.

Je ne connaissais pas encore le beau Premier Quatuor de Franck, où se retrouvent quelques thèmes furtifs des Variations symphoniques. Une suite de quatre ou cinq notes suffit à faire reconnaître le compositeur.

C'est bien Michaux que j'ai croisé hier en quittant Jeune France ; mais si élégant, dans des vêtements si clairs que je ne l'ai reconnu qu'après coup, comme par réflexion. Je ne lui accordais qu'une forme sombre et un peu étriquée depuis les jours de Cabris.

Ainsi, je suis « critique », à en croire André Rousseaux dans Le Figaro de ce matin ; et de fait, c'est bien le genre d'activité littéraire qui m'attire le plus. Mais je n'entends pas l'être exclusivement.

Ballard me demande quelques pages des Remarques pour le prochain numéro des Cahiers, avec l'espoir de griller Fontaine. Que ses petites ruses sont réjouissantes !

Dimanche 26.

Dans le bel ouvrage qui vient de paraître en Suisse, Pratique pour fabriquer scènes et machines de théâtre de Nicola Sabbatini, une excellente préface de Jouvet, où ceci : « Ils perdent peu à peu l'exercice de leur âme ou de leur cœur, ne voyant plus que l'obligation de juger ; la punition finale du critique est en général la perte du bon sens dans le poudroiement étincelant de quelques idées dont l'éclat ressemble à celui du verre pilé… » Et ceci : « Règle générale, lorsqu'un auteur sait ce qu'il a écrit, qu'il est capable d'en parler ou d'en discuter, il y a de fortes raisons de présumer qu'il s'illusionne sur ce qu'il a fait. Ce sont de fâcheux indices, quand l'auteur peut dire clairement ses intentions, les effets que sa pièce doit faire, les idées qu'il a eues et celles qu'elle doit donner. »

Lundi 27.

Breitbach a lu, à Vichy, les sermons faits par des évêques allemands ces derniers mois ; d'une violence effarante contre le régime. Aucun militaire n'a le droit de s'approcher d'Hitler en armes. Breitbach pense qu'il sera assassiné cette année.

Pendant un entr'acte du merveilleux Boris Godounov, nous courons à la recherche de journaux pour lire le discours prononcé au Reichstag ; mais rien de nouveau. Tous les vieux thèmes reviennent, comme chez Wagner.

Cet opéra est pour moi une révélation. C'est la première fois que mon attention ne faiblit pas un instant. Si j'avais le don des larmes, plusieurs fois j'aurais pleuré. Ni costumes, ni décors : rien qui prête au ridicule.

Nous avions goûté au grenier. Après la séance, Breitbach nous emmène chez lui pour nous offrir ces choses rares : du foie gras, du bon vin, de la fine. Il est trois heures du matin quand nous nous quittons. Ciel intact et lumineux, beau clair de lune sur la petite place à l'obélisque.

Mercredi 29 avril 42.

Le travail de l'Anthologie m'aura donné l'occasion de pénétrer dans l'univers du surréalisme, jusqu'alors parfaitement obscur pour moi. À cet effet, j'ai lu ces derniers temps, lis ou lirai : le Manifeste du Surréalisme de Breton ; le Traité du Style d'Aragon ; Poésie d'abord de Guibert ; la Petite Anthologie du Surréalisme d'Hugnet ; De Baudelaire au Surréalisme de Raymond ; Pour la Poésie de Cassou.

Ce qui me frappe, notamment chez Breton, c'est le souci d'exposer le plus clairement possible des spéculations indéterminées par nature, d'imposer les limitations d'un langage très précis aux objets les plus illimités, les plus essentiellement imprécis ; et c'est là qu'apparaît l'apport français du surréalisme, dans cette manière quasi cartésienne d'analyser les éléments découverts (peut-être) par l'Allemagne, de donner une forme à cette matière seulement mise en mouvement et brassée par les seconds romantiques allemands. Ce n'est encore qu'une impression. Il faudrait revoir ce que dit Béguin dans L'Âme romantique et le rêve.

Mais je ne parviens pas à prendre au sérieux ces multiples tentatives, ni à voir en elles autre chose que des expériences. Il n'en reste pas une œuvre. Et ce n'est pas que j'oppose l'œuvre limitée, vivant par elle seule, en quelque manière parfaite, aux recherches dont les résultats sont présen­tés tels quels : je sais que l'œuvre offrant une perfection formelle peut n'offrir aucun intérêt, comme les sonnets de Heredia ; et par ailleurs, si je préfère les mémoires et journaux intimes aux romans, c'est parce que j'y sens plus directement battre le cœur de l'homme ; mais je demande du moins que s'y combinent la matière et la manière : ni l'une ni l'autre, seule, ne m'intéresse. Aucun doute pour moi à ce sujet : les plus grands sont ceux qui ont pu donner forme à leur cri. (Tout cela est mal dit, mais je m'entends. Parmi eux, Pascal, Baudelaire occupent les sommets. Racine vient un peu après. La Fontaine est plus pauvre du côté du « cri », Stendhal du côté de la « forme ». Du moins, un caractère unique les rassemble : tous appartiennent à ce que j'appelle la famille des discrets. Ceux qui ne sont que cri forment la famille des déclamateurs.)

J'aimerais réfléchir un peu sur ceci : il n'y a pas de vrai grand écrivain qui ne soit critique de soi et capable de sourire intérieur ; qui fasse son œuvre, soit, et donc possède d'abord une foi inconditionnée ; mais qui soit capable aussi, ensuite ou simultanément, de juger ce qu'il a fait ; qui ne soit pas paralysé par cette autocritique, mais qui l'exerce sur ce qui est — sur son œuvre.

À notre dernière rencontre, Gide me disait : « J'en viens à souhaiter dire dans une même phrase une affirmation et l'affirmation contraire. »

La splendide ironie de Pascal. Celle de Voltaire est seulement dirigée contre l'extérieur. Bon exemple des roman­tiques allemands, chez qui elle engendre un humour assez douloureux.

Je me remets à parler allemand, sans trop de peine, en dînant avec Breitbach au Prado ; le quitte assez tôt pour aller à l'Opéra, où Poulet dirige la Pastorale avec des gestes ridicules. Je devais y conduire É. M[ilani] ; mais au dernier moment, grippée, elle y renonce. Pendant la seconde partie j'offre donc sa place au brave Gilbert Kahn, toujours aussi timide, hésitant, comique, et que je rencontre chaque fois que je vais à l'Opéra. Pelléas et Mélisande, Daphnis et Chloé, España composent cette seconde partie.

La fille blonde au corsage rouge, qui est montée dans le tram au Prado et que j'aimerais tant connaître, je la revois ensuite dans une loge. Mais j'étais avec K. — et d'ailleurs, qu'aurais-je pu faire ? Toute sa famille l'entourait. Ah, que le hasard est à la fois amical et cruel !

Breitbach dit : « Je ne veux pas rencontrer Gide. Il m'en­nuie. Je n'aime pas que les vieillards se passionnent encore pour des histoires de queues. S'il a quitté Cabris, c'est parce qu'il y a eu un début de scandale avec le fils du jardinier. Il a fallu donner beaucoup d'argent… » Et le vieux m'expliquait que, s'il vivait désormais à Nice plutôt qu'à Cabris, c'était pour n'avoir pas à soutenir la conversation de Mme Mayrisch ! Je comprends aussi pourquoi le jardinier n'a pas pardonné à Gide d'avoir greffé un certain rosier : la rancune paternelle se camouflait en rancune professionnelle.

Achevé de lire les Marmorklippen dans la traduction souvent magnifique de Thomas, et Murder in the Cathedral. Le livre de Jünger reste très obscur pour qui ne connaît pas un ou deux ouvrages précédents où apparaît déjà le Forestier. Ainsi, l'histoire de ce Fortunio dont il n'est parlé que par allusion ; c'est comme si on lisait seulement un chapitre central de Wilhelm Meister.

J'y trouve ceci, qui fait écho à l'une des « remarques » : « Le voisinage du bon maître fait éclater à notre esprit ce qui est notre volonté profonde et nous rend capables d'être nous-mêmes. Et c'est pourquoi l'image du noble modèle possède en notre cœur une telle vie ; nous pressentons en elle ce dont nous sommes capables. »

Jeudi 30 avril.

Commencé à revoir avec Breitbach la traduction de la Judenbuche (je me décide à prendre le même titre, dussent les lecteurs imaginer ce qu'ils voudront : Le Hêtre aux Juifs). Travail passionnant, et de quel profit pour la connaissance et le maniement des deux langues ! Mais qui demande une tension, une présence d'esprit continuelles, et d'où je sors, après trois heures presque ininterrompues, extrêmement nerveux (à quoi contribuent les tasses de café pur et l'excès de tabac).

Vendredi 1er mai 42.

Je retrouve dans le Journal de Gide ces lignes qui font écho à ce que je notais mercredi : « … la pensée ne vaut pour moi que lorsqu'elle participe à la vie, qu'elle respire, s'anime, et que l'on sent, à travers les mots et dans leur gonflement, battre un cœur.

« Je me dis, ensuite, qu'il n'y a là qu'une illusion un peu complaisante, qu'il n'y a pas à souhaiter que la pensée soit émue, que je la compromets en l'invitant à participer aux tremblements et aux faiblesses de la chair. Une illusion ? Mais que m'importe, si je la fais partager aux lecteurs.

« La pensée abstraite est glacée ; et, de ce qui reste froid, je n'ai jamais rien su faire. Elle se compromet en se tiédissant et s'humanisant, mais prend vie ; c'est seulement alors qu'elle peut devenir active. » (Mars 35).

Enfin, pour répondre à l'histoire avec le fils du jardinier de Cabris, ceci (employé, il est vrai, dans un autre sens) : « Je reste beaucoup plus moral que je ne voudrais. »

Gide et Valéry chez Ballard. Il ne manquait en somme que Claudel (et pourquoi pas Proust et Péguy ?). Il y avait là aussi Léon Pierre-Quint, qui ne me plaît guère. Ballard exultait. Quel magnifique coup double ! Hélène R. et Agnès P. viennent ensuite goûter au grenier. Temps splendide.

La Vieille Fille, un film très beau, avec Bette Davis. Je pense à elle en lisant les lettres d'Annette von Droste Hülshof, à son amour pour Levin, auquel elle donne, comme elles font toujours, une forme d'attention maternelle. J'écrirai une étude sur elle pour servir d'introduction à la nouvelle.

Samedi 2.

Encore qu'il soit de deux ans l'aîné, Gide se sent petit garçon auprès de Valéry, et l'avoue avec une coquetterie suprême à laquelle il doit une part de sa jeunesse. De fait, dans une société, c'est Valéry qui devient le centre. En outre, Gide ne déteste pas d'insister sur sa maladresse dans la vie, qui lui paraît nécessaire pour compléter la figure du grand homme.

Ce matin, il attendait sur le quai de Nice le train que Valéry devait prendre pour Montpellier ; et comme il explique qu'il a toujours eu besoin de quelqu'un, en voyage, qui se débrouille à sa place, Allégret au Congo, Herbart en U.R.S.S., Ballard ajoute avec sa finesse coutumière : « Et Lambert à Cabris… » (Il ajoute pour moi, aussitôt ensuite : « Je sais qu'il n'y a aucun rapport ». Alors, pourquoi en parler ?) De même, hier, quand Gide me dit qu'il avait parlé de moi dans la matinée avec quelqu'un qui m'aimait beaucoup, Ballard lance sur un ton innocent : « Avec Malaquais ? » Quel gaffeur éternel !

Lundi 4 mai.

Tu avais le choix, hier : ou bien de rester au grenier pour lire Pascal et écrire longuement au Maître en réponse à sa longue lettre — ou bien d'« exténuer ton démon », comme tu l'as fait (et je n'arrive pas à te blâmer…).

Mais le mieux est encore de lire Pascal et Shakespeare en revenant de se baigner, comme aujourd'hui. Premier bain de l'année. Mer glacée, mais le soleil donnait à plein. Avec quelle aisance on se réaccoutume aux beaux jours !

Moi qui tenais les Provinciales pour une œuvre grave, j'avance avec une surprise de plus en plus amusée dans cette lecture. La neuvième lettre est un chef-d'œuvre de comique ; certaines citations prises dans les pères jésuites sont délicieuses, comme celle-ci : « Cœur pour cœur, ce serait bien ce qu'il faut ; mais le vôtre est un peu trop attaché et tient un peu trop aux créatures ; ce qui fait que je n'ose vous inciter à offrir aujourd'hui ce petit esclave que vous appelez votre cœur. » Et ceci : « C'est un effet de la justice commutative, que tout travail honnête soit récompensé ou de louange, ou de satisfaction… Quand les bons esprits font un ouvrage excellent, ils sont justement récompensés par les louanges publiques. Mais quand un pauvre esprit travaille beaucoup pour ne rien faire qui vaille, et qu'il ne peut ainsi obtenir des louanges publiques, afin que son travail ne demeure pas sans récompense, Dieu lui en donne une satisfaction personnelle qu'on ne peut lui envier sans une injustice plus que barbare. C'est ainsi que Dieu, qui est juste, donne aux grenouilles de la satisfaction de leur chant. » Et encore ceci : « La jeunesse peut être parée de droit naturel. Il peut être permis de se parer en un âge qui est la fleur et la verdure des ans. Mais il en faut demeurer là. Le contretemps serait étrange de chercher des roses sur la neige. Ce n'est qu'aux étoiles qu'il ap­partient d'être toujours au bal, parce qu'elles ont le don de jeunesse perpétuelle. Le meilleur donc en ce point serait de prendre conseil de la raison et d'un bon miroir ; de se rendre à la bienséance et à la nécessité, et de se retirer quand la nuit approche. » Comme ces Jésuites savaient écrire !

Mercredi 6.

J'héberge le brave Gilbert K., venu d'Aix pour entendre les deux concerts du Quatuor Bouillon. Hier, quatuors de Mozart, le dixième de Beethoven et le très surprenant et beau quatuor de Debussy.

K. est le garçon le plus dépourvu de malice que je connaisse ; c'en est gênant. Et quelle patience il nécessite !

Toujours la même surprise amusée à voir le nom de Thomas dans un journal (Le Figaro d'hier, à propos de Jünger) ; ce nom si souvent écrit depuis huit ans…

Jeudi 7 mai.

Gilbert K. est ici pendant que j'écris, et j'ai beau être gentil et étirer ma patience, je deviens de plus en plus nerveux ; il est de ces gens qui ne savent pas partir. Hier, je le laisse au grenier, vais me baigner ; au retour, je trouve la porte fermée : il est descendu pour aller rechercher au restaurant les livres qu'il y a naturellement oubliés. J'attends un quart d'heure, descends dans la rue, le vois arriver à pas lents, levant le nez devant chaque boutique, s'arrêtant pour réfléchir… Il devait coucher ici, mais ne réussit pas à ouvrir la porte de la rue et doit aller à l'hôtel. Il n'est vivable que pendant une heure, devant une table de café ; une journée avec lui serait mortelle ; et c'est presque ce qui m'attend aujourd'hui. Il me parlait de rester encore un jour pour entendre Agnès Capri. Je réussis à l'en dissuader. Il me raconte ses études d'arboriculture. Quel excellent régisseur il aurait fait ! Je suis déjà curieux de le voir dans le jardin qu'il a acheté à Aix.

Il ne peut comprendre la poésie qu'en la lisant, en voyant les lettres ; ne parvient pas, quand il l'entend lire, à rassembler les images successives. Quel animal !

Il m'importe d'autant plus que le grenier soit libre demain soir, que je veux y amener Ém. après le cinéma.

En attendant le dîner, hier, chez Agnès P., je lisais les pages de Mérimée sur Stendhal, où ceci : « Je m'imagine que quelque critique du XXe siècle découvrira les livres de Beyle dans le fatras de la littérature du XIXe siècle, et qu'il leur rendra la justice qu'ils n'ont pas trouvée auprès de ses contemporains… » Stendhal contre le surréalisme : « Il était impi­toyable, écrit Mérimée, pour les écrivains qui s'appliquent à rapprocher des mots surpris de se trouver ensemble. »

Quoi que dise Ballard, ce n'est pas des écrivains du XVIIIe siècle que je me sens le plus proche, mais de ces trois qui, au XIXe, avaient hérité l'émotion un peu sèche, parce que masquée, de leurs prédécesseurs : Stendhal, Mérimée, Courier.

À l'excellente représentation de la comédie de Lorca, Amours de Perlimplin et de Belisa, le capitaine Wilk, que j'ai plaisir à revoir. Il est allé en Syrie à son départ de Perpignan. Au service des essences, il recevait des lettres anonymes dénonçant les trop bons procédés des jeunes officiers à l'égard des jeunes demandeuses, pourvu qu'elles fussent jolies…

« Quand j'étais à Montpellier, dit K., j'avais pris l'habitude de dire "Putain !" à tout moment ; jusqu'au jour où je me suis aperçu que ce n'était pas beau. » Avant-hier, à la plage, de la cabine où je me rhabillais, j'entendais une fille dire : « Voilà trois semaines que je n'ai plus fumé et que je n'ai plus dit "Merde". »

À l'Opéra, seconde soirée du Quatuor Bouillon. Le quatrième quatuor de Beethoven, La Jeune Fille et la Mort, et un — ou le ? — quatuor de Ravel, qui me paraît une moins grande chose que celui de Debussy.

Samedi 9 mai.

Alain a menti. Celui qui a pressé son désir contre sa poitrine n'est pas délié d'imaginer.

Déjeuné avec Max-Pol Fouchet, que je ne comptais pas voir à Marseille (j'avais hier une lettre de Roire me précisant enfin les conditions de la publication). Il me parle d'un travail possible à Alger, où Sauvage va fonder un hebdomadaire.

Je vais voir le film qu'Allégret a tiré de L'Arlésienne. Toujours aussi ému par cette musique.

Dimanche.

Les premiers jours, elle m'exaspérait par son immobilité têtue. Aujourd'hui enfin, elle m'étonne ; elle devient curieuse et part à l'aventure.

Le dessin que m'avait donné Toursky, encadré entre deux plaques de verre, tombe, et le verre se brise (le dessin illustre deux vers des Proverbes du temps, dont plusieurs quatrains m'obsèdent depuis trois jours). Ce verre brisé — et comment ! — annonce d'un nouveau bonheur ? Car, ces temps-ci, je suis vraiment heureux.

Je passe la journée au grenier, malgré un assez beau temps, pour écrire à Issoudun et à Cabris, et lire, et dormir.

Correspondance de Mérimée ; lettres à Mme de Beaulaincourt : « Si j'avais été consulté par la providence sur l'arrangement des choses terrestres, je lui aurais épargné bien des sottises. Quoi de plus facile, par exemple, que de supprimer la douleur ? L'homme aurait été de bonheur en bonheur, comme au spectacle de Nicolet, de plus en plus fort. Il serait mort au moment du plus grand bonheur possible, et le beau serait que, ne sachant pas quel est ce bonheur, on s'y exposerait avec la plus grande facilité, persuadé que ce n'est qu'un bonheur provisoire… »

Mourir après le plus grand bonheur, c'est l'idée de Dostoïevsky, reprise dans Les Faux-Monnayeurs.

Lundi 11.

Mérimée : « Quand on a du goût pour l'étude du cœur humain, c'est bien triste de mourir sans avoir obtenu la solution de quelques problèmes intéressants. » (4 mars 1867).

Toulet : Ce n'est pas drôle de mourir
 Et d'aimer tant de choses…

Mardi 12 mai.

« Le département du Var est ainsi nommé à cause que le Var n'y passe pas. » (Mérimée, Correspondance). Claudel : « Le Loir et Cher coule au bout de la propriété. »

Ballets de Cannes. J'aime cette sorte de spectacle ; mais que la musique de Tschaïkovsky (Le Lac des cygnes) est ennuyeuse ! Plutôt cent fois le ballet de Faust.

Mercredi.

Considérations très désabusées de Breitbach sur l'avenir de la France, qu'il voit tomber au rang du Portugal. Il est particulièrement indigné par la façon dont sont traités les ouvriers à la campagne (et il n'a pas tort : quelle saleté dans les diverses fermes que je connais !) et par l'esprit fermé, hargneux, des paysans.

Au restaurant où nous dînons, Maurice Chevalier, toujours gras et rose, avec toujours le même air d'enfant. Je me rappelle comme il était excellent la dernière fois que je l'ai entendu à Paris pendant la guerre.

La force de Breitbach comme romancier, c'est qu'il part de ce postulat : chacun de mes lecteurs est un âne. Pour moi, je dois me méfier du postulat inverse.

Vendredi 15 mai.

Récital Pablo Casals à l'Opéra. J'ai sans doute entendu aussi beau, mais pas plus. Quelle différence de classe avec le sage Maréchal ! Il a joué une sonate de Beethoven, une Suite de Bach, les Variations de Beethoven sur un thème de Mozart, des Pièces en forme populaire de Schumann, deux Fauré (le moins bon), les Goyescas de Granados et la Malagueña d'Albeniz. En premier rappel, le Moment musical qui m'enchantait tellement, interprété par lui, sur le phono des B. avenue Félix-Faure. Un plaisir constant, et tel que j'arrêterai sans doute là mes soirées musicales de l'année. Aussi bien, je suis saturé. Les trois meilleures soirées auront été, avec celle-ci, le premier soir du Quatuor Bouillon et l'audition de Boris Godounov.

Pendant l'entr'acte, je croise Pierre Herbart, qui tourne parmi les groupes à longs pas nerveux ; mais l'aborder, c'était m'obliger à revoir Malaquais, dont aucune envie. D'ailleurs, je le rencontrerai en juin à Cabris, où Schlumberger me dit qu'on m'attend. Celui-ci a envoyé à Fontaine, pour accompagner mon étude, des pages intitulées « Fidélité à soi-même » — et ce titre me rappelle par contraste le proverbe imaginé par Gide : « Les promesses de la chenille n'engagent pas le papillon ».

Toursky vient goûter ici avec Hélène ; il lit son plus récent poème (« Feu central  ») qui me plaît beaucoup, et qu'il me donne. Je fais la plus large confiance à ses dons, à quoi s'ajoutent de très rares qualités de cœur.

Parmi les poèmes envoyés par Thomas pour le Panorama de la Jeune Poésie, celui qui m'est dédié n'est pas celui que je préfère — mais ce quatrain parfait, que je ferai chanter par Amanda dans le Retour :

Toute l'âme dépensée
Entre les amis d'un jour,
Les désolantes pensées
Et les avides amours…

et même le second, un peu moins parfait :

Je n'ai plus que cette rose
Éclose par habitude,
Arme frêle que j'oppose
À la noire inquiétude.

Elle a de très jolies jambes, brunes, lisses, aux genoux ronds. Mais l'homme est ainsi fait quelles paraîtraient plus attirantes encore si elle les montrait avec moins de générosité.

Nous découvrons tout à coup que nous sommes voisins, ou presque : elle habite, pendant les vacances, Donnery, où je passais avec B. en venant de Fontainebleau. C'est le nom de la Cour-Dieu, prononcé à propos de Ponson du Terrail, qui nous a fait découvrir ce voisinage.

Samedi 16 mai.

Provinciales. À partir de la dixième, c'est-à-dire quand Pascal ne s'adresse plus à son ami mais aux Jésuites eux-mêmes, le ton devient singulièrement plus sérieux. Dans les premières, les extraits choisis dans les œuvres des pères produisaient un effet du meilleur comique, souvent irrésistible ; désormais, une sourde indignation transparaît sous l'ironie et les pages consacrées à la défense de Port-Royal sont un plaidoyer plus ardent encore que celui de Racine.

J'ai noté (18 mars) les rapports entre Pascal et la Mère Angélique.

Terminé Mesure pour Mesure, beaucoup plus intéressant que Cymbeline ou le Conte d'hiver ; et, contrairement à ce que m'écrivait Gide, les premiers actes ne sont pas seuls entraînants. Je vais me mettre maintenant aux Peines d'amour perdues ou à La Comédie des erreurs.

Je lis parallèlement l'amusant ouvrage de Mme de Chambrun : Mon grand ami Shakespeare, auquel succédera Le Voyage de Shakespeare de Léon Daudet ; et, comme étude plus sérieuse, le Shakespeare de Mathias Morhardt. Et je reprendrai cet été à Souvigny le Poète tragique de Suarès, un peu exalté, mais beau.

Dimanche 17 mai.

Sormiou. Eau glacée, beaucoup plus froide qu'hier aux Catalans ; je me baigne quand même deux fois. Plage infecte, envahie par la vulgarité et la saleté. De toute manière, l'endroit n'a pas la beauté que j'imaginais et ne mérite pas l'ennui du long chemin qui y mène.

Sur les murs de la prison moderne, des sculptures, d'ailleurs belles, symbolisent les péchés capitaux. La luxure, l'orgueil et l'envie ont été réservées aux femmes ; les quatre autres décorent la prison des hommes. A-t-on choisi ?

Paresse, gourmandise — j'ai bien de la peine à voir là des péchés. La colère est marque de caractère. Reste l'avarice, qui est plutôt une passion. On distingue malaisément, d'ordinaire, les diverses figures qui symbolisent ces péchés (par exemple, sur les stalles de Saint-Benoît). Mais ici chaque figure est parfaitement bien choisie ; on la reconnaît d'autant mieux qu'une inscription précise ce qu'elle représente.

Dès qu'une chose devient officielle, elle perd pour moi une grande part de son intérêt. Ainsi Péguy ; et ainsi Jeanne d'Arc. Il y avait hier soir une grande représentation de plein air sur le thème de la chevauchée ; au lieu de quoi je suis allé écouter Chevalier.

Jeudi 21.

Revu avec É. M. La Kermesse héroïque. Film parfait, sans une faute, et gonflé de détails savoureux. On a supprimé la scène où Jouvet, jouant aux échecs avec le duc dans la litière, prononce la fameuse phrase : « La discipline etc… » ; mais on a laissé, imprudemment ou dans une assez sotte intention, le mot de l'aubergiste : « Il faut des armées, il faut des soldats. Les soldats sont utiles au commerce, quels qu'ils soient… »

Mérimée écrit de Cannes, le 20 novembre 1868 : « Je lis Les Années d'apprentissage de Wilhelm Meister. Il y a bien vingt ans que je n'avais lu cet ouvrage. Il y en a quarante qu'apprenant l'allemand, je l'ai traduit très péniblement. L'impression que cela m'a laissée était celle d'un chef-d'œuvre. Aujourd'hui, cela me paraît long, diffus, bizarre, faux, etc… et pourtant cela m'intéresse, sans que je puisse dire pourquoi. Rien n'est naturel. Il n'y a pas un personnage qui vive d'une vie réelle, et pourtant il vous reste l'idée d'une création originale… Ai-je tort, ai-je raison ? Goethe n'est-il pas un grand humbug (un fumiste) qui n'excelle qu'à donner des énigmes sans mot ? »

Belle exposition [Rudolf] Kundera, où je retrouve le portrait de Valéry qu'il venait de faire en septembre 41.

Samedi 23 mai, Arles.

Quai du Rhône, près de l'écluse de Van Gogh. Il reste quelques bohémiens, mais le gros de la troupe est déjà parti vers les Saintes-Maries. Et où est le canard Numa que les enfants obligeaient à traverser sur toute sa longueur un pylône renversé ?

Vers quatre heures, aux Alyscamps, à demi couché dans l'herbe chaude et le dos contre un tombeau, je lisais Apollinaire, et son souvenir est lié pour moi désormais à celui de cette ville.

Dimanche de Pentecôte.

Langues de feu, où sont-elles mes pentecôtes
Pour mes pensées de tous pays de tous les temps (Alcools)

Pluie et ciel gris le matin — combien mon humeur dépend de l'aspect du ciel ! Je n'ai jamais voulu comprendre l'indifférence de Pascal à cet égard, et je refuse de lui en faire une vertu. Mais lorsque, ayant quitté la grand'messe de Saint-Trophyme où le général Denz, véritable matamore à moustaches, est reçu par une section de lamentables petits soldats gringalets, je passe dans le joli cloître, le soleil déchire enfin les nuées et me tient compagnie durant l'heure que je passe là, assis sur le rebord de pierre, les yeux ravis par les roses et les carrés de gazon vert où retombe le jet d'un tuyau d'arrosage, avec pour fond sonore le chant des orgues et des voix dans la basilique. Je laisse les souvenirs m'envahir ; et, pour une fois, la tristesse les accompagne, avec l'arrière-goût du « jamais plus ». Car je ne reverrai jamais plus ces Pentecôtes de Souvigny, fêtes de l'amitié et du plaisir de vivre, où tout se disposait pour nous réjouir : le temps (il faisait sûrement toujours beau), la messe, la promenade avec le Maître en attendant l'heure de l'excellent déjeuner ; le lendemain, la promenade en voiture vers la Loire, Blois, ou Cléry, ou Vendôme, ou Sancerre ; à nouveau les promenades en forêt, ces bonnes causeries, dans une insouciance de fin de printemps, ou parmi des soucis trop vastes et d'échéance trop lointaine pour assombrir vraiment le cœur… Non, je n'espère plus revoir jamais de pareilles journées, et tout à coup je me sens très vieux (j'écris ceci pour en rire plus tard) et j'ai comme une angoisse que ma jeunesse soit finie.

Je m'inquiète aussi pour Souvigny. Andrée va à Paris, où elle ne peut vraiment se plaire ; maman reste seule avec papa, qui est malade, et j'imagine leur existence avec tristesse. Voici de mauvais mois à passer. Je crois qu'il faudra renoncer pour un temps à l'Afrique, remonter vers Paris et rester là-bas toute une année pour préparer l'agrégation. De plus en plus il me paraît indispensable de m'y astreindre ; et il sera bon que je sois plus proche de Souvigny.

Saintes-Maries de la Mer.

On sait très bien que l'on se damne
Mais l'espoir d'aimer en chemin
Nous fait penser main dans la main
À ce qu'a prédit la tzigane…     (Alcools)

À temps pour trouver place encore dans l'église surpeuplée et être au cœur de la nef quand retentissent les premières invocations aux Saintes ; dès lors, savamment encouragée par les prêtres, l'exaltation de la foule va croître jusqu'à l'ouverture de la chapelle haute et à l'apparition de la grande châsse bariolée que retiennent deux grosses cordes. Descente extrêmement lente, pour donner à la ferveur le temps de s'exaspérer, et aux hommes chargés de la manœuvre celui d'accrocher aux cordes des bouquets qui suivent peu à peu le mouvement des reliques ; avec un peu de bonne volonté, on peut imaginer qu'ils restent suspendus dans l'air au-dessus de la châsse. Au cri de « Vive les Saintes ! », un cri venu d'en haut, poussé par l'un des manœuvres perchés à la fenêtre de la chapelle haute comme sur un véritable balcon du ciel, répond le cri de « Vive sainte Sarah », comme pour réparer un oubli, ou une injure, et rappeler la dévotion particulière qui attire ici le peuple des caraques et des gitans. Cette journée est d'ailleurs celle de l'Égyptienne, dont on promènera un peu plus tard la statue, après l'avoir extraite de la crypte où l'environnent les dons des bohémiens, des photos, des fleurs, des amas de linges laissés en signe d'espoir ou de reconnaissance. Les gardians accompagnent le cortège, comme ils ont accompagné d'abord jusqu'à l'église un baptême de gitans. J'admire leur costume, le grand feutre, la chemise de couleur vive, le pantalon serré aux genoux. Ils portent devant eux, sur la selle, la veste de velours noir doublée de rouge. Les accompagne une admirable fille, vêtue comme eux, aux cheveux noirs sous un feutre sombre, d'une beauté cavalière et sûre, un peu farouche, un peu trop sûre aussi d'être belle. Si je reprends Anacharsis, elle y apparaîtra certainement.

Dans l'église maintenant à peu près déserte, quelques femmes prient autour des châsses ; elle se tiennent tout contre, les mains à plat sur les parois, la bouche presque collée au couvercle, l'oreille tendue : elles s'entretiennent avec les Saintes. Tout à l'heure, quand la châsse venue d'en haut a fini par se poser sur la table qui lui était préparée, une frénésie invincible s'est emparée des assistants les plus proches ; des gamins escaladaient la grande boîte et secouaient les cordes pour en faire tomber les bouquets ; et un homme, chapeau en tête, commençait à escalader la corde de gauche pour arracher les fleurs, tandis que les anges improvisés faisaient tous leurs efforts pour hisser les cordes hors d'atteinte.

Toute la nuit, les différents ordres de prêcheurs se relayant en chaire, l'assistance combat le sommeil par les prières et les chants. Pour moi, je sors de l'église vers une heure du matin et vais faire une petite course du côté de la mer ; puis je m'arrête auprès d'un café bondé de gitans où quelques-uns d'entre eux chantent des tangos, et reviens attraper à l'église quelques bribes du chemin de croix. À trois heures, première messe. Les têtes se penchent de plus en plus sur les poitrines ; les plus favorisés s'organisent sur les bancs laissés libres par les habitants du village ou les pèlerins qui ont la chance de coucher à l'hôtel. Le sommeil me gagne, et le froid. Je sors à nouveau dans la nuit glacée, maintenant sans lune, et fais trois fois le tour de l'église au pas de course ; puis, de nouveau à l'intérieur, je tente de m'installer sur la dalle du seuil, contre le grand vantail ; mais la pierre devient froide, l'air passe sous le portail ; je m'empare d'un banc enfin libéré où je réussis, assez mal, à dormir jusqu'à six heures — réveillé en sursaut par la voix du curé qui, pour combattre l'engourdissement général mêlé d'abandon, instaure de nouveaux chants. Je le maudis et sors.

Pas un café n'est encore ouvert. Nous errons tous dans le village mal endormi, mal éveillé, guettant le lever du soleil (magnifique, au-dessus des barques de Van Gogh). Lorsqu'enfin un café ouvre, il faut se battre pour obtenir un verre de liquide noir ; mais jamais un excellent café ne m'a procuré un tel plaisir.

Le ciel se couvre à nouveau. Au moment où arrivent les nouveaux visiteurs, la pluie commence ; mais elle sera lentement vaincue par le beau temps, et le soleil éclate sur la procession qui conduit les Saintes vers la mer. Une goule de gitans se presse sous les statues, tels des goujons autour d'une bouchée de pain. Les gardians les encadrent, mais je ne retrouve pas la belle fille. L'enthousiasme (et j'entends même le mien, une sorte de jubilation intérieure) atteint son comble quand le cortège pénètre dans la mer, tel quel, les vagues venant inonder les jupes des femmes qui n'en ont cure, et que l'évêque bénit la scène et la mer à l'aide d'un curieux avant-bras sommé d'une petite main d'argent noirci. L'étrangeté de la situation, le fait de se trouver tout habillé avec les jambes dans cette eau glacée que font jaillir les ruades des chevaux — impossible de résister à la joie générale, et pourquoi résister ?

Sur le sentier qui mène à la gare, je croise l'acteur qui jouait, dans L'Arlésienne, le rôle de Mitifio.

L'après-midi, en Arles, dans les arènes, un bon concours de manades. L'agilité des hommes franchissant les barrières. Un très beau jeu que j'admire.

Mardi 26 mai.

Dîner en l'honneur des soixante-cinq ans de Schlumberger, qui se trouve à Marseille. Ne pouvant encore lui offrir un exemplaire des Remarques, ni même un jeu d'épreuves, je lui envoie des fleurs. La soirée se passe chez Breitbach, où Schlumberger lit le premier acte et la moitié du second acte de sa pièce, Delphine. Le premier acte est excellent, réellement drôle — mais pourra-t-il soutenir ce comique jusqu'au bout, sans retomber dans le ton tragique (pire que tragique, triste, dit Breitbach) qui lui est familier ?

Tous deux m'accompagnent jusqu'à la porte des Cahiers ; je les quitte et, deux minutes plus tard, trouve sur ma table le paquet d'épreuves envoyées d'Alger par avion ; je rejoins les deux qui montent aux Cahiers pour voir sans plus attendre. Je n'aurais pu imaginer une plus belle suite de hasards.

Mercredi.

Ballard revient à la charge pour publier un morceau des Remarques, après que nous ayons renoncé à en extraire quelque chose. La visite de Fouchet a achevé de l'affoler et de lui montrer l'avance prise par Fontaine. Scène mi-touchante et mi-comique avec Léon-Gabriel Gros, qui n'y peut mais et probablement s'en fiche, n'ayant pas les mêmes raisons que Ballard de s'accrocher à sa revue.

Jeudi.

Quand je passe prendre Schlumberger à son hôtel pour déjeuner, il me saute au cou pour me remercier, tout ému, des Remarques qu'il vient de relire en entier. Je sais, par Mme Neumann et par Breitbach, qu'il en est content.

Il ne m'a pas demandé de supprimer la phrase sur les mousses, « objets particuliers de son inquiétude », mais je peux bien lui faire ce plaisir.

À propos de la note sur Gide et son Journal, il dit : « Je vous en supplie, n'agitez pas le chiffon rouge ; Gide ne demande qu'à tout publier, et vous n'imaginez pas quels efforts il nous a fallu déployer pour l'en dissuader… » J'adoucis un peu la note, de manière à lui ôter son allure de revendication.

Travail fastidieux des corrections d'épreuves ; je connais trop le texte « par cœur ».

Samedi.

J'amène goûter au grenier Schlumberger et un de ses neveux [Éric Boissonnas] qui doit y coucher pendant quelques jours. Leur lis les premières pages de la traduction de la Judenbuche. Je voudrais terminer ce travail avant d'aller à Cabris. Je pense qu'il me restera peu de temps ensuite avant mon départ pour Souvigny. Je vais demander le laissez-passer pour les premiers jours de juillet.

Lundi 1er juin.

Quelques instants avec Schlumberger, qui part aujourd'hui. Il me demande de faire parvenir les Remarques en zone occupée à Mauriac, Duhamel et Valéry, qui défendent, selon lui, la liberté de l'esprit. Je ne serais pas tellement surpris de le voir entrer à l'Académie. Par orgueil extrême et par fidélité envers Gide et Martin du Gard, il ne fera pas une démarche dans ce sens, mais ne serait sans doute pas fâché qu'on l'y « pousse ». C'est aussi le sentiment de son neveu, qui me dit après avoir lu les épreuves du livre : « Je ne serais pas étonné qu'il ait des retentissements… »

Achevé de lire The Comedy of Errors. Très compliqué et très drôle. Jamais la fiction théâtrale n'a eu autant besoin d'être acceptée, car il faut admettre que les jumeaux sont assez identiques pour tromper leurs proches, et cependant assez distincts pour que les spectateurs s'y retrouvent. Schlumberger signale le procédé employé à Londres pour les couples parallèles de La Nuit d'été, dont l'un était vêtu de vert avec des ornements blancs, l'autre de blanc avec des ornements verts : le public avait aussitôt conscience des mélanges.

Je commence Love's Labours Lost et lis en même temps le petit ouvrage où Mathias Morhardt, reprenant la thèse de Lefranc, s'emploie à démontrer que Shakespeare n'est pas Shakespeare.

Mercredi 3.

J'allais abandonner Hugo — la somme des beaux vers ne suffit pas à récompenser de l'ennui — quand je tombe sur une suite excellente : Le Vautour. Lui qui a trouvé toutes les rimes possibles au mot « ombre », il a osé ce coup de génie de le faire rimer avec « concombre ».

La revue tunisienne Quatre Vents publie, avec une gravure qui m'aurait ravi jadis, quatre fragments détachés de la « Halte sur le fleuve » qui datent du temps du lycée. Que cela m'aurait fait plaisir, il y a six ou sept ans… Je lis aujourd'hui avec un peu de mélancolie ces textes de prime jeunesse, me demandant s'il est bon ou non qu'ils n'aient jamais été publiés et s'ils valent encore de l'être. Je crois qu'il est trop tard, ou trop tôt.

Samedi 6.

Bains chaque jour. Temps radieux.

Trouvé les Œuvres complètes de Bernardin de St-Pierre ; le volume qui contient Paul et Virginie est délicieusement illustré. Je n'ai pas perdu ma tendresse pour ce livre, je me rappelle ce qu'en disait Alexis, dans la « Halte », dans les anciens temps. J'étais surtout curieux de lire, dans le dernier volume, le récit d'une visite que fit Bernardin à Rousseau en 1772.

Dimanche 7 juin.

La mer, vue ce matin du vallon des Auffes — un bleu universel dans une brume lumineuse, d'une beauté presque insoutenable.

Je pensais hier, en causant avec Breitbach, à un parallèle possible entre les couples Voltaire-Rousseau et Goethe-Schiller ; la différence d'âge doit être à peu près la même. Mais à se fonder sur l'éclat dans le monde, on rapprocherait Goethe et Voltaire, donc Schiller et Rousseau — ce qui serait faux, la plus grande humanité se trouvant chez Rousseau et chez Goethe.

Très intéressantes, les pages de Bernardin sur Rousseau. À leur première rencontre, Bernardin avait trente-cinq ans. Je lis les interminables Lettres de la Montagne et, parallèlement, l'excellent livre de Guillemin sur l'affaire Rousseau-Hume en 1766. Même avec l'aimable Bernardin, Rousseau était capable de se brouiller.

Premier chapitre du nouveau livre de Breitbach. C'est une très belle chose, terrible, bouleversante. J'ai rarement vu une telle distance entre l'humeur habituelle d'un auteur et le ton de son œuvre.

Lundi 8.

À un an d'intervalle, je lis dans Dieu le passage sur les bêtes sauvages que Thomas me lisait à la Messuguière le soir de notre arrivée, tandis que je me changeais après la marche sous la pluie, et avant que Gide, venu nous rejoindre, n'ait commencé à déclamer avec emphase le fameux vers sur la baleine.

Je pense aller passer quelques jours à Cabris avant mon départ de Marseille et, en remontant vers Paris, m'arrêter à Annecy pour y terminer la traduction de la Judenbuche.

Rousseau dit à Bernardin : « Saint-Preux n'est pas tout à fait ce que j'ai été, mais ce que j'aurais voulu être. »

Conférence de Grimm sur la réconciliation. Du bavardage en phrases interminables et pâteuses. De la bonne volonté, soit, peut-être, on ne sait jamais… Il y avait des choses plus importantes à dire, plus précises. Atmosphère ridicule, qui me rappelle certaines cérémonies de 1936-1938. Bras tendus, public « initié », ce qui ne permet de tirer nulle conséquence des applaudissements : tout tri enlève leur valeur à ces manifestations.

12 juin.

Je commence à me demander avec un peu d'inquiétude si la censure aura laissé passer les Remarques.

Matinées magnifiques aux bains d'Endoum, où nous travaillons à la Judenbuche. À neuf heures, nous sommes dans l'eau.

Un mot à Schlumberger pour annoncer mon arrivée à Cabris jeudi prochain.

13 juin.

Schlumberger reçoit le Grand Prix de Littérature de l'Académie.

Un télégramme de Fouchet m'annonce le bouquin pour la fin du mois.

Dimanche 14.

Interviewé sur Schlumberger par ce con de M[aurice] R[icord] de Marseille-Matin. Pour classer l'homme : il a écrit une thèse sur Louis Bertrand.

Il me dit : « Si vous me demandiez quel est le plus grand écrivain français, je vous répondrais évidemment : Louis Bertrand.

— Et moi, je ne vous répondrais pas : Jean Schlumberger.

— Mais c'est lui qui vous intéresse le plus ?

— Non. Il m'a intéressé durant ces derniers mois, et plutôt : occupé exclusivement. Maintenant, je passe à autre chose. »

Très ennuyeuses, les Peines d'amour perdues. C'est trop long, et on se perd parmi tous ces couples. Seule la dernière scène est agréable et annonce déjà le Songe : les personnages ridicules représentant des héros.

Mardi 16.

Lettres de Cézanne, plus mal écrites que celles de Van Gogh en français, mais touchantes par l'absence totale de pose. L'aide financière que lui apporte Zola me réconcilie un peu avec celui-ci.

Dîné avec Breitbach et passé quelques moments en fin de soirée avec Jean Virgona et sa femme, dont je fais enfin la connaissance ; ils m'invitent à Font-Romeu, où j'irai peut-être si le projet d'Annecy ne tient pas.

Premières démarches pour obtenir mon laissez-passer.

20 juin, Cabris.

Arrivé ici hier. Le premier humain que je rencontre sur le domaine est le bébé qu'on adopté les Viénot et qui me ravit par ses jolis traits et sa peau brune et lisse.

Au réveil, ce matin, le temps est splendide, mais s'altère peu à peu jusqu'à la pluie ; j'en profite pour recopier un bon morceau de la traduction. Au déjeuner, [Marguerite] la fille de l'historien Glotz, fatigante comme toutes les femmes trop intelligentes.

Étude de Gundolf sur Stifter.

Théâtre de Gide, qui rassemble ses diverses pièces. Je m'aperçois que je n'avais jamais lu la meilleure, Saül.

Dimanche 21.

La ronde endiablée des lucioles, hier soir, sur le chemin qui conduit au village. Goûté chez les Herbart. J'ai toujours plaisir à les revoir.

Commencé le Midsummer Night's Dream. Le ravissement est continuel. Je l'avais lu à Berlin dans la traduction de Humboldt.

C'est maintenant « cette heure qui est entre le printemps et l'été ». Schlumberger a lu plusieurs fragments de la Cantate (j'y pensais depuis plusieurs jours) ; et, vers onze heures, succédant à cette journée de tempête, la nuit la plus claire, la plus tranquille, la plus douce, annonce le retour de l'été. C'est la nuit même du Songe. Enfin délivrées de l'ouragan, les grenouilles emplissent la vallée de leurs clameurs ; les cloches de divers villages se répondent et, dans un ciel peuplé d'étoiles et de lucioles, la lune à son premier quartier.

Mardi.

Hier, descendu à Cannes, où je déjeune avec J.P. V. sur la Croisette à peu près vide et dévorée de soleil. Jamais je n'ai tant regretté de ne pas pouvoir me baigner (la très belle fille près de laquelle nous nous arrêtons un instant : peau brune, corps mince, et quel aimable et fin visage) — mais le temps me pressait. Je dois retrouver V. à Juan dans trois jours. Au moment où je reprends le car pour Grasse, arrive Hélène Toursky, pas très pressée de rentrer à Marseille.

Le matin, pour descendre à Grasse, suivi le sentier, pas la route, plus courte mais plus ennuyeuse, parmi les oliviers.

Après le dîner, Schlumberger lit les « Conseils à un jeune homme » de Vauvenargues et l'« Éloge de Seytres ». Quand l'auteur se dégage des exclamations et du pathos, il trouve des accents pleins d'une émotion tendre.

Commencé à lire Le Hêtre-aux-Juifs à Schlumberger et à Viénot. Bonne impression. L'histoire est très prenante et l'atmosphère me paraît plus étrange que je n'avais remarqué.

Après le dîner, je monte aux Audides ; différence très sensible de climat avec la Messuguière : l'air y est aussitôt plus léger, on entend chanter les rossignols et protester les grenouilles, les lucioles mêmes y sont plus familières. Je rectifie mes observations de Weimar : ce n'est pas le battement des aimes qui produit l'alternance de leur éclat ; toute la lumière est concentrée dans l'arrière-train, où elle roule par vagues successives ; mais le mystère de cette luminosité demeure entier.

Donc, là-haut, une légèreté plus grande. Je parle sans aucune contrainte et sans arrêt avec Herbart, Élisabeth et Catherine Gide, qui vient d'arriver. J'admire cette belle fille à peu près sans coquetterie, qui se baigne à onze heures du soir et à six heures du matin. Nous parlons de Thomas, des années de Paris. Herbart se rappelle le déjeuner avec Gide et Jean Genevière, où il a vu Thomas pour la première fois et à la suite duquel Thomas m'a parlé des Herbart (sans connaître encore l'existence de Catherine). Celle-ci a souvent le sourire de son père ; et, chose étrange, Herbart l'a aussi : ce sourire en coin qui tend un peu la mâchoire et donne une allure gouailleuse et un peu voyou.

Avant de rentrer à la Messuguière, je déambule dans les rues du village, parmi la ronde extravagante des lucioles qui se cognent aux murs des maisons. La place du Château : celle qu'on voit, par une telle nuit, dans Contre-Ordre. La lune éclaire indistinctement les brouillards tièdes de la vallée. Calme absolu. Onze heures sonnent au moment où je passe aux pieds du beffroi, si brutalement que je tressaille.

Mercredi.

Promenade à St-Vallier avec Catherine ; j'étais très heureux qu'elle me téléphone pour demander si je voulais qu'elle m'accompagne, d'autant plus que la route, si je l'avais faite seul, eût été mortellement triste. Pays de roches et de terrasses ruinées, avivées seulement par les genêts, la première lavande et le chèvrefeuille. En arrivant à St-Vallier, nous ôtons nos sandales pour marcher pieds nus sur le goudron tiède et nous tremper les pieds dans les fontaines ; et nous ferons ainsi, pieds nus, le chemin du retour. Temps couvert où déjà l'orage tressaille ; les premiers coups de tonnerre nous accueillent à notre retour aux Audides. Bonheur, alors, de sentir sous les pieds brûlants la fraîcheur du dallage et les tapis épais. Après le goûter, Catherine descend avec moi au village et m'accompagne jusqu'ici.

C. et son père. En manière de défense à l'égard de cet homme dont on lui rebattait les oreilles, elle est restée longtemps sans rien lire de son œuvre. C'était la même chose pour Marc Allégret, qui trouvait là le seul moyen d'échapper à Gide. Il n'y a guère plus d'un an qu'elle a lu les Nourritures, les Caves — qu'elle préfère de loin aux Faux-Monnayeurs —, la Symphonie, pour laquelle elle ne marche pas plus que moi, le Journal, qu'elle trouve très beau, et le Grain, qu'elle trouve très triste. Mais jamais elle n'en parle à son père, et il a fallu que Martin du Gard serve d'interprète pour que Gide connaisse les sentiments de Catherine après sa lecture des Nourritures. Il s'en affecte beaucoup, mais sa maladresse rend difficile tout contact vraiment libre.

« Vous n'imaginez pas, dit C., quelle zone de silence existe entre mon père et moi ; lui excellant à ne jamais dire les choses nettement, moi faisant de même, de sorte que nous avons toujours besoin d'un interprète. Ce n'est pas mauvaise volonté de part et d'autre ; mais nous sommes aussi maladroits l'un que l'autre, ou aussi habiles à envelopper notre pensée… »

Elle parle d'Allégret, très séduisant, sûr de lui et diplomate, avec lequel elle a travaillé quelques jours. Les rencontres de tous ces êtres, si l'on y réfléchit un peu, sont effarantes — avec toujours le foyer central, le vieux Gide, auquel ils doivent d'exister.

Jeudi 25 juin.

Je parle avec Schlumberger, au petit déjeuner, de ce que C. m'a dit hier. Il est d'autant plus vivement intéressé que tous se demandent comment C. réagit intérieurement ; et elle est fort secrète sur ce point. Au moindre mouvement de retrait de sa part, Gide exécute le mouvement contraire et bat lui aussi en retraite ; et elle s'entend presque trop bien à ne pas toucher, à ne pas voir les perches qui lui sont tendues. Et puis Gide lui est toujours apparu comme un personnage un peu comique, avec lequel il est parfois un peu gênant de sortir. De son côté, il est très déçu parce qu'il n'a pas mieux réussi, durant ce dernier hiver à Nice, à rapprocher sa fille de lui et à lui apporter quelque chose ; et nous convenons qu'il vaut mieux en effet que C. n'ait pas pris avec lui des cours de diction, tant il outre tout, transpose tout dans un registre artificiel.

Schlumberger pense aussi que l'indifférence de C. envers l'œuvre de Gide n'est aucunement feinte (c'est la fille la plus naturelle que je connaisse), mais a été le seul moyen pour elle de se préserver et de défendre son domaine propre ; elle semble avoir bien réussi. Ayant vécu dans ce climat surchauffé, sur-intellectuel, elle aurait pu devenir très agaçante ; or, pas trace en elle d'artifice.

Cannes, 26 juin.

Matinée doucement brumeuse, mais éclatante vers 7 h, au départ de Cabris. Une légère mélancolie d'avoir quitté ce paradis. La plus gracieuse image de ce séjour est celle de C. quand elle s'est mise pieds nus à la fontaine ; je la regardais de dos, j'admirais la minceur de sa taille et ses belles jambes brunes et solides.

Sur les Allées, au long du petit port, sèchent d'immenses filets bruns.

Correspondance de Maurice de Guérin. Très éloigné de moi. C'est trop beau, et trop triste. Un souci trop constant de bien écrire, qui étouffe l'homme. Et cette inguérissable, complaisante mélancolie !

Nice, samedi 27.

Petit restaurant sur la mer, quai des États-Unis. J'attends C. avec une impatience suspecte, en lisant, pour prendre patience, un mauvais roman policier.

Passé la journée d'hier à Juan, chez J.P. V., avec Hélène qui finit par m'exaspérer en dépit (ou à cause) de sa continuelle gentillesse. J.P. me dit, le soir, où nous dînons seuls, qu'elle a espéré un moment me séduire ; elle se sent faible en face d'un être qu'elle n'a pas séduit. Et de fait, j'ai été fort près de me laisser prendre. Elle est le flirt en personne.

C. arrive dans une robe blanche en fil, brodée de couleurs vives (mais le bleu a passé) que sa mère lui a rapportée de Grèce. Elle fait plus « jeune fille » qu'à Cabris. Elle sort de l'eau.

Après le déjeuner, promenade à travers le vieux Nice ; nous pénétrons dans le magnifique hôtel délabré dont des statues Renaissance décorent le grand escalier, et où m'avait déjà mené l'amie de Baissette ; nous montons jusqu'au dernier étage, C. ouvre délibérément les portes avec son éternel sourire curieux. Café au Verdun, puis sieste au soleil sur la Promenade. Glaces ; visite aux librairies. Vers 4 h, nous décidons de monter à Cimiez. Les arènes. Le délicieux jardin attenant à la chapelle, où nous cueillons des lavandes. L'an dernier encore, C. était en pension par ici ; espérant se faire renvoyer, elle faisait le mur, la nuit, pour le seul plaisir d'aller coucher à l'hôtel et de remplir une petite fiche. Martin du Gard était dans le coup.

C'est au retour de Cimiez qu'elle me dit : « Tout à l'heure, je me baignerai pour vous. Quand vous serez dans le train, mourant de chaleur, vous sentirez une fraîcheur soudaine et vous vous direz : Catherine se baigne pour moi. Aimez-vous garder longtemps la tête sous l'eau ? »

En sortant de chez un glacier, je dis à voix assez haute : « Quel plaisir de passer une journée entière à ne rien faire ! » — et à ce moment précis nous croisons la seule personne qui n'aurait pas dû entendre ces paroles [Claude Francis], l'amie de C. qui la fait travailler et l'a poussée vers le théâtre. Et C. m'apprend alors qu'elle a séché son cours de danse pour venir à Cimiez.

Elle m'accompagne jusqu'à la gare ; quand nous nous quittons, elle me fait promettre — heureuse promesse ! —, si je suis à Paris cet automne, de passer rue Vaneau pour demander son adresse. Je la regarde partir en courant vers la mer.

Journée parfaite. Le soir, dans le jardin, avec J.P., couchés dans la paille en dépit de quelques gouttes de pluie, nous restons longtemps à causer : de Saillet, d'Hélène, de Toursky, de Catherine. Il fait bon chez J.P. On vit là dans un bienfaisant climat de camaraderie solide et généreuse. Quand il travaille dans son jardin, J.P. est magnifique.

On s'endort aux cris des grenouilles ; on s'éveille aux cris des oiseaux. La nuit, la moustiquaire donne le délicat plaisir d'entendre les insectes, impuissants à s'approcher de vous.

Venues à point, ces journées de repos et de copieuse nourriture. Je commençais à ne plus tenir le coup, la moindre course me mettait à plat. Hier soir encore, quand nous attendions le car qui ramènerait Hélène à Cannes, je n'en pouvais plus, pour m'être levé tôt le matin. Aujourd'hui, la bonne nuit m'a remis d'aplomb.

Dimanche 28 juin.

Matinée à Antibes avec J.P. Les remparts et le port. De là, on aperçoit le rocher de Monaco dans la brume.

Incrustée dans un mur, l'épitaphe de l'enfant Septentrion, mais lui-même est ailleurs. Par décence ? Déjeuné au jardin avec Willy, puis galopade pour aller prendre à Antibes le train qui nous mènera à Cannes à temps pour le bateau de Ste-Marguerite.

Île magnifique, plus dégagée que le Levant, aux belles allées de pins et d'eucalyptus ; surtout, ce paradis, la propriété que Willy entretient comme jardinier et qui doit égaler en beauté les vieilles demeures des Antilles. Maison claire et régulière, au porche orné de deux colonnes ; arrangement exquis de l'intérieur. Le thé est préparé dans la salle à manger : le propriétaire danois reçoit la fiancée de son amant-maître d'hôtel, garçon blafard et flasque, gonflé de prétention. Willy espère être seul en juillet et me faire signe ; je viendrais volontiers lui donner un coup de main, pour loger dans la minuscule chambre de la tour qui a vue sur la mer.

Retour en hâte à Juan, où ma valise est restée. Train infernal jusqu'à Marseille. Quelle différence avec les heures idéalement libres et préservées de ces derniers jours !

Mercredi 1er juillet.

Accompagné hier soir Breitbach au train d'Annecy, après avoir dîné avec lui et un Suisse de ses amis. Peut-être irai-je le voir quelques jours au bord du lac. Je passerai la fin de la semaine à Aix.

Achevé de transcrire Le Hêtre aux Juifs ; je vais me mettre à l'étude sur Annette. Je pense y employer mon séjour de la semaine prochaine chez Jean Virgona à Font-Romeu.

Les nouvelles de Souvigny sont alternativement rassurantes et inquiétantes. Partagé entre le désir d'y aller le plus tôt possible et celui de rester ici, où tant de choses encore me retiennent, dont les journées dans l'île Ste-Marguerite. (Mais tu triches, tu t'assures une consolation pour le cas où l'un des termes ne réussirait pas.) Maman me dit que la vieille Pichette a totalement perdu la tête, ne reconnaît plus personne. Un à un s'effacent les visages familiers, toujours connus. Il était normal de s'y attendre, anormal d'avoir échappé jusqu'ici à tout contact personnel avec la maladie et la mort.

Jeudi 2, Aix. Bibliothèque Méjanes.

Aussitôt me reprend, sous les yeux de Vauvenargues, le goût du travail régulier ; mais le temps n'y prête guère.

Vauvenargues avait écrit pour Seytres, outre les « Conseils à un jeune homme », le « Discours sur la gloire » et le « Discours sur les plaisirs ». Quand il écrivit l'« Éloge », il avait mon âge. À vingt-six ans, ses camarades de régiment l'appellent « le Père ». « Ce cœur héroïque et tendre, dit Marmontel.

« Ce serait une étrange servitude si on était toujours obligé d'écrire comme on parle, ou de faire comme on écrit. Il faut permettre aux hommes d'être un peu inconséquents, afin qu'ils puissent retourner à la raison quand ils l'ont quittée et à la vertu lorsqu'ils l'ont trahie. On écrit tout le bien qu'on pense et on fait tout celui qu'on peut ; et lorsqu'on parle de la vertu ou de la gloire, on se laisse emporter à son sujet, sans se soucier de sa faiblesse ; cela est très raisonnable. » (« Discours sur les plaisirs ».)

Revue des librairies. J'achète Anna Karénine pour le relire pendant les vacances, et Geneviève pour voir si, comme le prétend J.P., c'est l'histoire de Catherine.

Vendredi 3 juillet, Manosque.

Petite ville assez charmante, un peu moins qu'on ne pensait. J'y viens en prenant de justesse le car de Grenoble, parce que pas assez d'aplomb pour faire à pied les quinze kilomètres jusqu'à Vauvenargues, où j'irai demain par le car. Ces temps-ci, la moindre marche me fatigue.

Aucune envie de rencontrer Giono. Plein soleil. Je monte vers les collines dans le vacarme affolant des cigales. Halte au milieu des oliviers. Les deux clochers sonnent midi. Je déjeune de pain, de pêches et d'abricots pris sur les arbres. D'ici, la plaine plantée d'abricotiers rappelle beaucoup les champs du Roussillon, voilà deux ans, au Serra d'En Vaquer. Tous ces pays de Méditerranée sont frères.

À l'aller et au retour, rencontre de Frédéric Mergel [le héros du Hêtre auxJuifs] précédé de son chien fidèle. La première fois, il a le torse nu, sa chemise à carreaux est roulée en boule dans un cageot qu'il porte sous le bras, où se trouvent aussi, au fond d'un vieux chapeau, quelques abricots chétifs ramassés sous l'arbre. Quand je le croise à nouveau en quittant la colline, il a mis sa chemise et transporte dans le cageot des carreaux bruns, vernissés, destinés à un « cabanon ». Nous échangeons quelques paroles.

Plaisir du resquillage. Je réussis à ne pas payer ma place dans le car qui me ramène à Aix ; je n'applique à cela aucun jugement moral, mais le considère plutôt comme un bien car c'est pour moi plus difficile que de payer honnêtement. Mais comme je ne veux pas avoir de bénéfice, j'emploie aussitôt cet argent à acheter les Nouvelles Aventures du brave soldat Chveik, trouvées par hasard en entrant dans une librairie.

Avant le dîner, halte dans la cathédrale. On récite le chemin de croix dans la nef de droite, je veux dire : le chapelet ; des voix d'enfants se succèdent d'une dizaine à l'autre, avec de curieux écarts de registre. Je reste assis dans la nef centrale, près du « Buisson ardent », à peu près seul. Aucune envie de prier, mais je me laisse bercer par les paroles si souvent dites. Un grand bien-être, auquel on s'abandonnerait trop aisément. Dans le petit cloître, des statues du XVIIIe siècle : série des coupeurs de têtes ; Hérodiade tenant la tête de St Jean, à moins que ce ne soit Judith tenant celle d'Holopherne et David encombré de celle de Goliath.

Plaisir inépuisé des vieilles rues et des places. Hier soir, musique au kiosque ; les mouvements du chef d'orchestre étaient d'un autre monde. Habitant Aix, je resterais assis la plus grande partie du jour dans les fauteuils verts des Deux Garçons, regardant passer cette jeunesse si agréablement jeune — et pour me mettre si vite hors du jeu, est-ce que je me sens un peu moins jeune moi-même ?

La vogue de ce café, exacte réplique du Flore et des Deux Magots. Près de moi est assise une femme aux cheveux blonds, raides et plaqués ; je la regardais avec curiosité, mais sans penser la connaître, quand son compagnon, un gros homme manchot, l'appelle « Raymone » — et je retrouve l'excellente Audrey de Rosalinde et la mendiante d'Électre, et retrouve en effet sa voix. (Son compagnon était Blaise Cendrars.)

Samedi 4 juillet, Vauvenargues.

Le pays accroît mon affection pour l'homme. Petit château très simple, flanqué de deux tours rondes et orné seulement d'un bel escalier ; il domine une masse de verdure. Le massif de Ste-Victoire forme le fond.

Assis sur le terre-plein où s'appuie le mur d'enceinte, dans le soleil matinal déjà ardent, je relis l'« Éloge de Seytres » et suis frappé à nouveau par la cadence de ces pages, des dernières surtout, qu'on pourrait découper presque entièrement en vers ; la lecture de Schlumberger m'en avait déjà fait prendre conscience. Plus encore que la « Préface à Maximin » de George, c'est le Lorca du « Chant funèbre » qu'évoque pour moi ce morceau ; certains fragments sont parallèles : « On ne verra jamais dans le même sujet tant de qualités réunies », et Lorca : « Il tardera longtemps à naître, s'il peut naître… ». Et encore : « L'univers effrayé repose… »

Prairies bourdonnantes d'insectes, de mouches et d'abeilles. Halte auprès d'un ruisseau, sous une vieille arche de pierre. L'eau est étoilée de têtards. J'en considère une de près : elle ressemble exactement à une minuscule souris noire..

Je me demandais, hier, après avoir l'article nécrologique de Maurras sur Daudet, si je préférerais un état glorieux, mais fondé sur l'injustice et la misère de la plus grande part de la nation, à un état moins illustre, même de second rang, mais où tout serait dirigé vers le bonheur du plus grand nombre ; et je lis aujourd'hui dans Vauvenargues : « Il n'y a guère d'esprits qui soient capables d'embrasser à la fois toutes les faces de chaque sujet ; et c'est là, à ce qu'il me semble, la source la plus ordinaire des erreurs des hommes. Pendant que la plus grande partie d'une nation languit dans la pauvreté, l'opprobre et le travail, l'autre, qui abonde en honneurs, en commodités, en plaisirs, ne se lasse pas d'admirer le pouvoir de la politique, qui fait fleurir les arts et le commerce et rend les États redoutables. »

Dans ces maximes, il y a plus de bon sens que de paradoxe — j'entends de bon sens immédiat, sans recherches ; car le paradoxe lui-même, à la réflexion, chez Valéry par exemple, se révèle souvent comme une expression plus subtile du bon sens, un bon sens au second degré. Ici, on acquiesce d'emblée. Aussi bien plus d'une maxime paraît-elle superflue.

Solitude absolue. À part mon voisin de car, rencontré sur la route et qui m'indique le vieux village abandonné et la fontaine, les seuls vivants de la journée sont les insectes et deux ou trois grenouilles qui regagnent l'eau à mon approche. Je déjeune de pain et d'amandes cueillies dans les champs voisins. Sieste, puis visite au village en ruines. Au retour, je me douche à la fontaine en me servant d'une vieille boîte de conserve, puis me sèche au soleil. C'est le commencement du monde. Je rapporte une botte de lavande, une charge d'amandes et un coquillage fossile.

Je m'aperçois depuis quelque temps, et plus que jamais aujourd'hui, que je m'accommode moins bien de la solitude et que, seul, je m'ennuie vite. Je reconnais d'ordinaire l'attachement que je porte aux êtres quand je souhaite leur présence aux moments d'enthousiasme devant un beau spectacle. Or, celle que j'ai le plus vivement et le plus souvent souhaitée auprès de moi aujourd'hui, c'est assurément Catherine. Que signifie ce soudain besoin d'elle ?

Vauvenargues : « La solitude est à l'esprit ce que la diète est au corps. » J'ai suffisamment suivi la diète.

Lundi 6.

Préparatifs bousculés pour Font-Romeu, où je file demain matin ; j'ai pris le temps cependant d'aller me baigner une dernière fois. Oui, c'est peut-être la dernière : les nouvelles de Souvigny sont de plus en plus inquiétantes, il va falloir que j'y aille coûte que coûte.

Hier, aux Cahiers, accueil étonnamment cordial de Ballard. Je n'attendais pas tant. Léon-Gabriel Gros était à Manosque le lendemain de mon passage ; il me parle de Giono en termes qui confirment ce que j'imagine de lui. Je déjeune en compagnie de Bertin et de Jacques Crespelle ; aujourd'hui, de B[ertelé]. Il a beau être collant, j'ai eu plaisir à le revoir.

Une coïncidence amusante fait que la chronique de Schlumberger dans Le Figaro d'aujourd'hui est consacrée à Vauvenargues et à Seytres ; et je lui écrivais hier assez lon­guement à ce propos.

Jeudi 9 juillet, Font-Romeu.

Arrivé mardi soir, après un arrêt de deux heures à Perpignan, le temps de revoir rapidement la petite ville écrasée de chaleur, d'acheter des sandales catalanes et de prendre un café à la Loge, un autre au petit bar où je retrouve le frère et la sœur, le premier plus grand et plus gras, l'autre un peu moins belle.

Deux heures infernales entre Perpignan et Villefranche-de-C[onflent], mais la dernière partie du trajet est délicieuse, sur la plateforme cahotée du petit tacot, parmi les montagnes peu à peu plus hautes et plus fraîches. Je trouve Jean V. à la gare.

Hier, journée au bord du lac de Pradeille. Un des « plus beaux de nos jours ».

Pendant le voyage, achevé de lire la Correspondance de Maurice de Guérin et le court roman de Fontane, Schach von Wütenow. Ce n'est pas du meilleur Fontane, mais cela m'amusait d'y rencontrer des noms connus, comme celui des Knesebeck. Je lis maintenant, dans Annette, Bei uns zu Lande auf dem Lande et l'énorme Via Mala dont, ici, on me dit merveille.

Dimanche 12.

Hier en voiture à Mont-Louis avec le docteur T. Nous arrivons à point dans la vieille citadelle pour aider à décharger des paniers de fruits, dont nous rapportons en quantité : pêches, abricots, figues. Je m'étais tant réjoui, pendant le voyage, de me gaver d'abricots — et pas un à Font-Romeu. Je peux enfin me donner le plaisir d'en offrir un grand cageot à Françoise.

La vogue de certains gros romans étrangers, comme Fontaine, La Mousson, Moby Dick, Autant en emporte le vent, qu'ont lus tous ceux qui généralement ne lisent guère, fait qu'on se méfie d'emblée ; à tort, par exemple pour Fontaine, que je projette de relire pendant les mois de Souvigny, en même temps que Lucien Leuwen et Anna Karénine. Fontaine demeure pour moi le symbole du mois de juillet 40 à Perpignan, avec les dîners de melons et de raisins, les courses nocturnes, les premières sorties en vêtements civils ; je sens encore l'odeur de ma chambre chez la brave dame Pers, j'ai sur les lèvres le goût du Banyuls que m'apportait Cubals à chaque retour de permission. J'ai mal revu Perpignan l'autre jour, terrassé par la chaleur ; je voudrais m'y arrêter un peu au retour, ne fût-ce qu'une soirée, pour traverser une fois le square à la charmante fontaine.

Lundi 13 juillet, Puigcerda.

Devant Jean Virgona, qui a des amitiés partout, les interdictions s'évanouissent. Nous laissons la voiture à Bourg-Madame et entrons en Espagne à pied.

Les joies qu'on y connaît : le café au lait avec sucre, le Pernod, les cigarillos, coûtent cher ; nous devons acheter la peseta à dix francs, et les prix ont doublé en quelques mois, de sorte que nous payons cent francs une méchante portion d'omelette. Pourtant, quelques instants bien agréables, dans la pâtisserie aux excellents gâteaux, puis au moment du café ; et surtout, durant le retour, quand nous nous arrêtons au village de Hix pour voir, dans la petite église romane, le Christ en bois sculpté. Charme du cimetière envahie par les herbes, les buis et les roses, sur un fond de ciel et d'épis blonds.

La cathédrale de Puigcerda a été intégralement rasée pendant la guerre civile ; seule subsiste la grande tour qui surmontait l'entrée. Les rouges en avaient fait un dépôt de provisions de tout genre, où les habitants venaient se fournir au moyen de bons ; quand les réserves ont été épuisés, on est allé faire des razzias dans les villages voisins, qui se sont défendus à coups de mitraillettes : c'est alors que Barcelone s'est décidé à envoyer des troupes pour mettre à la raison le gouvernement local qui arrêtait et gardait tous les trains de marchandises venant de France. Lutte entre communistes et anarchistes.

Ce n'est pas encore la véritable Espagne ; ce que nous voyons là diffère à peine du pays quitté ce matin, qui renferme d'ailleurs l'enclave espagnole de Llivia. Seule note locale, l'uniforme des gendarmes avec le bonnet de cuir bouilli. Tout le reste tend à se mettre à la page, c'est-à-dire à effacer autant que possible toute différence.

Très belle promenade de retour.

Mercredi 15.

Le 14 Juillet est passé. Les 14 Juillet sont passés ?

Françoise et sa tante m'accompagnent jusqu'à Villefranche, que nous quittons après une visite rapide pour gagner Vernet-les-Bains. Belle route rapidement parcourue ; la tante se fait véhiculer dans un camion, entre deux Espagnols rouges, ce qui l'excite beaucoup, car elle est d'Action Française.

Je les quitte à Villefranche ; arrêt de deux heures à Perpignan. Je dîne à la gare, puis vais faire un tour rapide dans la ville, où je retrouve divers souvenirs nocturnes. Il faudra que je revienne pour voir enfin le Christ de la cathédrale, monter à la Citadelle et retourner au Serra d'En Vaquer, où j'étais voilà exactement deux ans et dont je reconnais, au loin, les diverses hauteurs, l'entrée du tunnel et la façade des logements. J'écrivais la « Balle au chasseur », lisais Guerre et Paix et le Journal de Byrd. (Je crois que je vieillis, et retrouve à vingt-sept ans la même nostalgie que je connaissais à dix-sept, qui me faisait ne voir de joies que dans le passé.)

Retour à Marseille dans une glorieuse lumière de matinée provençale. De part et d'autre de la voie, des terrains brûlés par l'incendie d'hier qui a failli arrêter les trains ; celuici doit être le premier qui circule normalement.

Vendredi 17.

Meilleures nouvelles de Souvigny, mais qui me laissent prévoir là-bas une existence peu réjouissante. Je compte quitter Marseille dans huit jours pour Annecy.

Le mystère des cigarettes : il y a deux semaines, à mon retour d'Aix, je trouve à mon nom un paquet contenant quatre paquets de Balto ; Bertin avait inscrit : « De la part de M. Repelin ». Je me casse longtemps la tête, finis par penser que seul Breitbach est capable d'une telle générosité et lui écris pour le remercier. Il me répond à Font-Romeu qu'il n'est pas le responsable. Alors, qui ? Un pareil cadeau représente aujourd'hui une jolie somme, et plus encore un désintéressement exceptionnel. Qui ? [Le mystère ne sera éclairci qu'en 1956, à New Canaan, où Éric Boissonnas, en m'accueillant pour la première fois, me demande : « Vous fumez toujours des Balto ? » C'était lui qui avait logé quelques jours dans mon grenier.]

Lundi 20 juillet.

Déjeuné chez les P., d'où je sors gavé comme plus depuis longtemps. Hier soir, quelques bonnes heures chez les Ballard, où je dînais avec Albert Béguin et sa femme, Raymonde Vincent. J'étais content de connaître Béguin, qui me parle longuement de Péguy (il se rappelait mon texte de l'an dernier), de Secrétain et de Jourdan, et me donne aujourd'hui sa Prière de Péguy qu'ont publiée les Cahiers du Rhône.

Mardi.

Visite de Jean Roire, l'administrateur de Fontaine, avec qui je déjeune. Il m'annonce les premiers exemplaires pour vendredi ; je serai déjà parti.

Apéritif d'adieux ; nous étions une douzaine ; Jean Virgona monte quelques minutes avant de repartir pour Font-Romeu.

Le soir, une dernière fois E. D.

Mercredi.

Un télégramme me rappelle d'urgence à Souvigny. Il faut donc renoncer à Grenoble et Annecy, où je partais vendredi. Je remonte demain directement par Châlons.

Dernier dîner au quai des Belges. Le Vieux-Port est plus beau que jamais.

Marseille, vendredi 22 juillet. 1942

Il y a du plaisir à mener à bien un projet qui paraissait un peu fou : ainsi de ce voyage.

À Lyon, il pleuvait à seaux ; le ciel s'est dégagé à Orange. En arrivant à Arles, le soleil éclairait les arènes et la tour de St-Trophime. J'avais salué au passage le tour de Crussol, le Palais des papes, les tours de Villeneuve, les châteaux de Beaucaire et du roi René, la tour de Montmajour, deviné les Beaux sur un contrefort des Alpilles et les Martigues dans une courbe de l'immense étang. Très ému à la première apparition de la Vierge de la Garde, et non moins en apercevant Ém. M. à la fenêtre et en retrouvant le grand atelier clair.

Courte promenade sur le Vieux-Port peuplé de soldats allemands en vêtements de toile. Aussitôt repris par tant de beauté.

Lundi 26 juillet.

Trop à dire, et trop peu de temps ; ce qui est une bonne chose. Accueil très excellent. J'ai déjeuné samedi chez Marcou avec Baissette et Hélène. Aux Catalans ces deux jours malgré l'énorme foule. Dîné hier chez Agnès P.

J'avais vu Pierre Herbart quelques instants à son arrivée de Paris. Histoire mystérieuse de clef perdue. Je trouve le grenier bouleversé, quelqu'un a dû s'y réfugier pendant plusieurs jours. S'il ne faisait si chaud, je mènerais une petite enquête auprès de la concierge et des voisins. Le tableau des Saintes-Maries a disparu ; je trouve en revanche un grand bidon d'alcool à brûler qui me permet de faire mon thé comme autrefois. Je continue à loger dans l'atelier d'Ém. avec qui je bavarde une heure de temps en temps. Ici, il fait à peu près frais ; le grenier est inhabitable ; mais, ô miracle, cette chaleur est favorable au cactus rapporté d'Ajaccio, que je retrouve magnifique.

C'est la fin de l'Italie. J'allais écrire hier que la Sicile est à peu près conquise, et on apprend aujourd'hui que Mussolini démissionne. Grosse émotion heureuse dans le peuple d'ici, tellement proche par ailleurs du peuple italien.

27 juillet.

Journée à Aix avec Ém[ilienne] M[ilani]. Nous arrivons sous une pluie pareille à celle du premier voyage, mais qui cesse assez vite pour nous laisser, après le déjeuner, parcourir à nouveau les vieilles rues charmantes. Pas le temps de parler de la soirée d'hier avec Mme Neumann, mais elle n'est pas sans importance : c'est la première fois que je parlais à quelqu'un de mes sentiments pour C. Je souhaite de ne pas regretter un jour cet abandon.

Presqu'île de Giens, 28 juillet.

Un retard de près de deux heures au départ de Marseille m'empêche d'arriver à temps à la Tour Fondue. Après-midi à Hyères, où j'occupe les heures en me faisant couper les cheveux et en mangeant du raisin. Cet arrêt imprévu me vaut la scène historique des officiers italiens écoutant, debout, dans la salle du restaurant, le communiqué en anglais. Pas le moindre abattement chez eux, jamais ils ne se sont sentis si à l'aise. Tout à l'heure, ils chantaient dans une barque qui doublait la plage où je suis descendu dès l'arrivée à Giens. Un interminable nuage masque le soleil, mais l'eau est d'une douceur délicieuse.

Admirable coucher du soleil. J'avais presque oublié cette splendeur.

Porquerolles, 29 juillet.

Quelques moments, deux heures peut-être, de joie parfaite, ce matin, dans le petit port de Giens où je lisais Télémaque. Je m'y baigne et rapporte une étoile de mer d'un rouge de minium ; elle suinte peu à peu cette couleur et imprime sa marque sur les objets de mon sac. À pied jusqu'à la Tour Fondue, où je profite de l'éloignement des soldats italiens pour arriver jusqu'au bateau et, sur un signe de l'idiot sourd-muet de Porquerolles, grimper dans le Corail rouge. Les deux soldats y montent peu après ; je feins de dormir et entends une étonnante conversation entre eux et un des marins du bateau ; mes connaissances italiennes me permettent tout juste de comprendre : parallèles entre Pétain et Badoglio ; chaque fois que revient le nom de Mussolini, ils éclatent de rire. Les journaux ont allégué la maladie de Mussolini, ce qui explique mal la dissolution du parti fasciste.

Le car arrive. Un des soldats vient me « réveiller », me demande ma carte, m'entraîne vers l'officier qui m'accorde d'aller dans l'île pour un jour. Depuis hier, l'accès en est interdit, et tous les étrangers devront l'avoir quittée demain.

Heureuse traversée. Je déjeune à L'Arche de Noé. Le vin de Porquerolles, parce que non glacé faute de glace, me livre enfin son secret : il sent l'eucalyptus. Mais il coûte aujourd'hui cent francs.

Dans les heures qui suivent, courses vers le Grand Langoustier, trois bains, dont un à poil. J'avais découvert avant, dans une crique étroite, une femme très belle, très brune, et complètement nue.

Aucune envie de repartir demain. Je risque tout au plus d'être expulsé.

30 juillet.

Je suis resté, épaulé par l'autorité de l'agent de police qui déclare que j'ai certainement droit à quarante-huit heures et qu'il y met sa responsabilité. Je me lève au moment où retentit la sirène du Corail rouge.

Bain du matin dans la calanque de l'Oustau de Diéu, côté pleine mer. Toute cette journée, et encore cet après-midi, j'aurai été triplement en fraude : restant dans l'île quand je n'ai plus le droit d'y être et me baignant, nu, en territoire interdit. Plus abandonné qu'un naufragé et, ce matin surtout, éprouvant assez vivement ma solitude. J'avais tort, l'autre soir chez Mme N[eumann], quand je prétendais ne jamais sentir le besoin d'un autre être ; ce besoin, au contraire, est assez torturant, surtout dans les moments d'exaltation en face d'une belle chose. Et c'est bien C. que je souhaite à tout instant auprès de moi ; c'est elle dont j'imagine les réactions et le sourire. Je suis de plus en plus consterné au souvenir de ce que j'ai dit à Mme N., un peu sous l'effet du vin ; et elle a trop bonne mémoire, et là plus que jamais, pour que j'espère qu'elle oubliera ces confidences aussi rapidement que la mer effacera, sur le sable de la plage, les initiales que j'y ai tracées.

Marseille, 31 juillet.

J'avais reçu hier, avec un jour de retard, un télégramme d'Hélène R. m'annonçant qu'elle arrivait à Porquerolles ; et j'apprends ici qu'elle est en effet partie pour Hyères ; mais je ne pense pas qu'elle ait l'autorisation de se rendre dans l'île. J'en suis parti sans trop de peine ce matin. Comme disait l'officier italien : « Que pouvons-nous faire ? »

Arrêt de quelques heures à Toulon ; aspect lamentable de la rade, toute enduite d'une couche de mazout qui déshonore les coques blanches. Je vais jusqu'au Mourillon, lui aussi sali par l'ignoble liqueur noire. Que de mois encore pour qu'il retrouve ses eaux aussi claires que celles des plages de l'île !

2 août.

J'ai passé la journée d'hier à Montolivet, dans la propriété qu'habitent maintenant les Desmaries. Scènes d'un extrême comique entre la mère de Mme D. et la marquise de S., terriblement maniérée et que, par chance, son état d'ébriété empêche de comprendre tout à fait qu'on se fiche d'elle.

Il y avait, jouant avec les enfants D., deux autres enfants très beaux, le garçon surtout ; d'une quinzaine d'années, d'une « gentillesse » de traits et de lignes vraiment admirables, tel que je ne me souviens pas d'avoir jamais rencontré si parfait. Quelle vie amoureuse s'ouvre pour lui ! Sous son grand panama en forme de sombrero, le torse nu orné d'une petite médaille d'or suspendue à une chaîne (et la médaille plus souvent dans le dos que sur la poitrine), un des poignets cerclé de cuir — il aurait rendu amoureux plus d'un que je connais, et plus d'une. Ses mouvements heureux quand il jouait aux boules ; et dans l'eau du grand bassin d'arrosage, où je ne résiste pas au plaisir de le rejoindre, quoi qu'ayant encore mal digéré le copieux déjeuner.

Il faisait si bon là-haut vers sept heures, je me sentais si complètement heureux, que je ne me décidais pas à en partir pour aller chez les P. qui m'attendaient pour le dîner. C'était une de ces journées qui font croire au bonheur.

Mardi 3 août.

Ém. M. avait déjà deviné. Quel plaisir de lui parler librement de C.

Le déjeuner chez la concierge du Ravitaillement a été le plus agréable de tous ceux d'ici. Je remercie les dieux de m'avoir donné d'être partout (ou presque) à mon aise. Dernier bain aux « Bains chauds » où, avec Breitbach, nous avons travaillé au Hêtre. Temps sombre qui se résout en orage. Je quitte la Provence sous la pluie.

 

Souvigny — Mercredi 23 septembre.

Que l'automne, dans ce pays, répond vite à l'appel et se glisse tôt entre les jours ! Mais ce n'est pas encore le bel automne dont j'ai souvenir, qui rappelle par sa douceur les commencements du printemps. L'équinoxe a lancé sur nous les vents et les pluies courtes, la nuit vient prématurément, il fait froid. C'est novembre plutôt qu'octobre. On se sent triste avant la saison.

« C'était hier l'été… » Hier, les bains aux Catalans et les heures autour du Vieux-Port ; hier, les soirées de Cabris, celle de la Cantate soudain purifiée par l'orage et constellée du vol des lucioles, et la course, pieds nus, à St-Vallier avec Catherine, et la montée à Cimiez et les glaces ; hier, la journée au bord du lac au-dessus de Font-Romeu et la descente en Espagne ; hier, Juan, Antibes, l'île Ste-Marguerite, et les courses nocturnes, et la dernière rencontre avec Ém[ilienne]… Certes, j'aime ce pays-ci et ses mois d'excellence, avec les feuilles brûlées, l'odeur des mousses détrempées ; mais ils raniment chez moi toute la part endormie (mélancolie, regrets) que je voudrais morte ; mais c'est le soleil dont j'ai besoin pour mon bonheur.

Notes de base de page numériques:

1. Phrase inachevée dans le manuscrit. [N.d.e.]

Pour citer cet article :

Jean Lambert. «Jean Lambert : Journal (septembre 1940-septembre 1942)*». [actes du colloque] Déplacements, dérangements, bouleversement : Artistes et intellectuels déplacés en zone sud (1940-1944), Bibliothèque de l'Alcazar, Marseille, 3-4 juin 2005 organisé par l'Université de Provence, l'Université de Sheffield, la bibliothèque de l'Alcazar (Marseille). Textes réunis par Pascal Mercier et Claude Pérez. Url : http://revues.univ-provence.fr/lodel/ddb/document.php?id=98 [article consulté le ]