Déplacements, dérangements, bouleversements
Artistes et intellectuels déplacés en zone sud (1940-1944)

Lorsqu'on pense aux « déplacements » imposés aux intellectuels et aux artistes par la Seconde Guerre mondiale, ce sont les drames de la Déportation qui viennent d'abord à l'esprit. Il en est d'autres, toutefois, qui pour ne pas être aussi monstrueux, demeurent pourtant exceptionnels et ne méritent pas moins l'intérêt de l'historien : ce sont, par exemple, ceux qui, entre le printemps 1940 et l'été 1944, ont conduit des artistes et intellectuels très nombreux et très divers (Simone Weil comme Aragon, Michaux aussi bien que Benda, Daumal, Jankélévitch, tant d’autres…) à Marseille et dans toute la moitié méridionale de la France. C'est à cette « migration », qui bouleverse les conditions de la vie artistique et intellectuelle, que nous avons voulu, durant deux journées, nous intéresser. Il s'agit :

  1. de retracer des parcours et des expériences singulières, sans estomper leur singularité, et sans négliger davantage les récurrences, les régularités, l'« air de famille » qu'ils peuvent présenter entre eux ;

  2. d'étudier les remises en cause, l'adaptation et les réorientations éventuelles, l' « engagement » qui se produit ou ne se produit pas, la manière aussi dont les représentants d'une corporation réagissent aux accusations dont celle-ci est l'objet ;

  3. d'examiner comment cette « migration » qui déplace les personnes, déplace aussi les lieux de publication, recompose le paysage des « institutions littéraires », suscite une géographie nouvelle du pouvoir intellectuel ;

  4. d'être attentif enfin aux échos (ou, le cas échéant, à l'absence d'écho) et aux traces (ou à l'absence de trace) qu'à plus ou moins long terme, sur-le-champ ou beaucoup plus tard, ces déplacements ont pu laisser dans l'oeuvre de ces « déplacés ».

Bref, il s'agit, à la faveur de cet exemple, de serrer d'aussi près que possible la rencontre entre ce qu'on appelle un peu pompeusement l'Histoire et tels sujets singuliers, d'apprécier la manière dont un événement (une catastrophe) altère concrètement les conditions de la production artistique et intellectuelle, déplace des lignes de force et, de la sorte, agit sur les oeuvres.

 

 

Pascal MERCIER, Sheffield

Claude PEREZ, Aix-en-Provence