Aller à la navigation | Aller au contenu

Traduire l'amour, la passion, le sexe, dans les littératures d'AsieAix en Provence, Université de Provence, 15-16 décembre 2006

Noël Dutrait, Université de Provence

Narration et sexe dans Le Livre d’un homme seul de Gao Xingjian

Télécharger Document source

Gao Xingjian 高行健, prix Nobel de littérature 2000, est connu en Chine continentale par son théâtre, écrit, mis en scène et souvent interdit au début des années 1980, ainsi que par son ouvrage Premier essai sur l’art du roman moderne (Xiandai xiaoshuo jiqiao chutan)  现代小说技巧初探。En Occident, c’est la publication en 1995 en France de son roman La Montagne de l’Âme (Lingshan) 灵山, publié en 1990 à Taiwan, qui l’a fait connaître au public français, en même temps que son théâtre (parfois écrit directement en français) et aussi son œuvre picturale. Enfin, son roman Le Livre d’un homme seul (Yigeren de shengjing, 一个人的圣经 paraît à Taiwan en 1999 et en 2000 dans sa version française.

Dans La Montagne de l’Âme, la dimension érotique est présente tout au long des 81 chapitres, mais ce n’est pas cette dimension de l’œuvre qui est le plus fréquemment évoquée. Dans Le Livre d’un homme seul, en revanche, écrit par Gao Xingjian de 1996 à 1998, la dimension érotique est présente à un point tel qu’elle figure dans les attendus de l’académie Nobel lorsque ce prix lui a été attribué en octobre 2000. Le communiqué de presse indique dans sa version française : « Les thèmes érotiques donnent à ses textes une tension fiévreuse, et la chorégraphie de la séduction en est le motif de plusieurs. En cela il est un des rares écrivains masculins à accorder le même poids à la vérité de la femme qu’à la sienne propre1». Curieusement, cette phrase est située en fin de communiqué et semble davantage choisie pour qualifier le théâtre de Gao Xingjian que son roman Le Livre d’un homme seul.

Ce livre constitue un livre du souvenir. La narration est faite par un narrateur qui s’exprime soit à la deuxième personne, « tu », soit à la troisième « il ». Dans La Montagne de l’âme, il y avait aussi un narrateur qui s’exprimait à la première personne, « je ». Ici, « je » a disparu. « Il » représente le narrateur qui vivait autrefois, avant son départ en Occident. « Tu » est le narrateur qui s’exprime au présent, celui qui rencontre Marguerite, une jeune Allemande d’origine juive, que « il » a connu autrefois, à Pékin. Le livre commence sur la phrase « Il n’a pas oublié qu’il a eu une autre vie » 他不是不记得他还有过另一种生活。Mais, dès le chapitre 2, le narrateur, « tu », est dans une chambre d’hôtel, à Hong Kong, peu avant la rétrocession à la République Populaire de Chine. Il vient de faire l’amour avec cette femme et imagine qu’il a peut-être été filmé à leur insu, puisque les rideaux de la fenêtre n’étaient pas fermés. Un dialogue s’engage :

- A quoi penses-tu ?
- A rien.
- Qu’est-ce que tu regardes ?
L’immeuble, en face. Il y a des ascenseurs qui montent et qui descendent, on voit les gens à l’intérieur, il y a un couple en train de s’embrasser.
- Je ne vois rien, moi.
Elle relève un peu la tête pour regarder.
Tu dis qu’on pourrait vous voir avec un téléobjectif.
- Eh bien, ferme le store.
Elle est allongée sur le dos, son corps blanc entièrement nu, une touffe de poils bruns somptueux à l’entrejambe.
- Si on filmait en vidéo, même les poils se verraient, dis-tu en riant.

- 你在想什么 ?她问。
-  没想什么。
- 那你看什么 ?对面那塔楼,电梯上上下下,里面的人都看得见,有两人正在接吻。- 我可看不清。她从床上抬了抬头。你说的是用长焦镜头的话 。- 那就把窗帘拉上。- 你在想什么 ?她问。
-  没想什么。
- 那你看什么 ?对面那塔楼,电梯上上下下,里面的人都看得见,有两人正在接吻。
- 我可看不清。
她从床上抬了抬头。
- 你说的是用长焦镜头的话 。她仰面躺下,白条条全身赤裸,只胯间棕茸茸好茂盛的一丛。
- 要录像可是毛发分明,你调笑道。

A travers ce dialogue, le lecteur découvre la portée érotique de la situation et la préoccupation quasi paranoïaque du narrateur qui se sent encore épié dans les moindres de ses gestes, même dans un hôtel de Hong Kong dont il affirme un peu plus loin qu’il doit appartenir à une société continentale.  Pour Zhang Yinde, « cette caméra extérieure revêt un statut ambivalent : elle est une délivrance du fait qu’elle permet à « tu » d’être en lui et hors de lui à la fois, mais elle est aussi cette anxiété de ne plus s’appartenir et que, du même coup, plus rien n’existe, dans une sorte de peur d’être libre2 ». C’est aussi ce troisième œil dont Gao Xingjian parle souvent, aussi bien dans sa création théâtrale que picturale. Comme si la disparition du « je » dans Le Livre d’un homme seul était possible du fait que l’œil extérieur de la caméra existe. Cet objectif ou même téléobjectif représente aussi la société extérieure qui empêche Gao Xingjian d’oublier son histoire et qui le pousse donc à la remémoration. Gao Xingjian a souvent déclaré que l’écriture de La Montagne de l’Âme lui avait permis de « régler ses comptes avec la nostalgie du pays natal », mais en fait, il est contraint de revenir à l’écriture environ huit ans après avoir achevé La Montagne de l’Âme pour « régler ses comptes » avec l’histoire de la Chine et sa propre histoire. Il écrit alors Le Livre d’un homme seul. Le processus d’écriture de ce roman sera douloureux. Cette difficulté est évoquée à plusieurs reprises dans le roman lui-même. Par exemple au chapitre 22 quand l’auteur écrit :

Tu ne savais pas ce qu’était devenue Marguerite, elle qui t’avait poussé dans ce bourbier pour écrire ce livre de merde. (Chap. 22, p. 201)

马格丽特也不知如今怎么样了,把你拖进泥坑写这么本屁书。

Et plus loin au chapitre 39 :

Tu repenses à elle, c’est elle qui t’a poussé à écrire ce livre pourri, t’a poussé à l’abattement, au refoulement, cette putain t’a tourmenté, tu n’as qu’une envie, la baiser sauvagement, la fouetter selon ses désirs, cette masochiste… (Chap. 39, p. 327).

马格丽特, 你又想起她, 就是她让你写这本破书,弄得你好憋闷,好生压抑, 这婊子折腾你好苦,真想狠狠再操她, 照她要的那样抽打, 这受虐狂。。。

Pour revenir au chapitre 2, le dialogue reprend entre les deux personnages. Peu à peu le désir sexuel revient et balaie souvenirs et angoisses :

Tu dis qu’à présent, tu n’as plus rien à craindre. Elle dit qu’elle aussi elle s’en fiche. Tu dis qu’ici c’est Hong Kong, la Chine est tellement loin de toi maintenant. Tu te lèves pour te serrer à nouveau contre elle, elle te demande d’éteindre le plafonnier. Tu pénètres une nouvelle fois dans sa chair humide et glissante.
- Je t’attire profondément ? Elle halète doucement.
- Oui, je m’enfouis.
Tu dis que tu t’enfouis dans sa chair.
- Seulement la chair ?
- Oui, et sans souvenir. Seulement cet instant.
Elle dit qu’elle aussi a besoin de se fondre dans l’obscurité, dans une immensité chaotique.
- Senti seulement la tendresse d’une femme…
- Un homme, c’est brûlant aussi, cela fait longtemps que je n’avais pas eu…
- Tu n’avais pas eu d’hommes ?
- … pas eu une telle excitation, un tel frisson.
- Pourquoi ?
- Je ne sais pas, je ne sais pas pourquoi…
- Essaie de me le dire… !
- Pour moi, ce n’est pas clair…
- C’est subitement, de manière totalement imprévisible ?
- Ne me le demande pas.
Mais toi, tu veux justement qu’elle te le dise !

“你说你如今已无所顾忌。她说她更不在乎。你说这毕竟是香港,中国离你已非常

遥远。你起身重新贴住她,她叫你把顶灯关了,你於是又进入她润滑的肉体里。
“深深吸引你?”她微微喘息。
“是的,埋葬口”你说你就埋葬在她肉里。
“只有肉”
“是的,也没有记忆,有的只是此时此刻。”
“她说她也需要这样交融在黑暗中,一片混沌。
“只感受女人的温暖……”
“男人也滚热的,很久没有过…”
“没有过男人?”
“没有过这样激动,这样哆嗦……”
“为甚麽?”
“不知道,不知道为甚麽……”
“说说看,”
“说不清楚……”
“来得突然,毫无预料?”
“别问。”
“可你就要她说!

Ainsi, la relation sexuelle, plus ou moins due au hasard, provoque le récit, la narration des événements qui ont permis cette rencontre. Et de cette rencontre naît la confrontation entre cette femme allemande qui le pousse à se souvenir de son passé et le narrateur qui préférerait oublier, mais qui accepte cette remémoration pour continuer sa relation avec elle. Le chapitre 2 se termine ainsi :

Tu dis que la Chine, pour toi, c’est déjà très loin. Elle dit qu’elle comprend. Tu dis que tu n’as pas de patrie. Elle dit que bien que son père soit allemand, sa mère est juive, elle n’a donc pas de patrie non plus, mais elle ne peut se soustraire au souvenir. Tu lui demandes pourquoi. Elle dit qu’elle n’est pas comme toi, elle est une femme. Tu fais simplement « ah », sans rien ajouter.

你说中国, 对你来说已非常遥远。他说她明白。你说你没有祖国。她说虽然她父亲是德国人, 可母亲是犹太人,她也没有祖国,但摆脱不了记忆。你问她为什么摆脱不了?她说她不象你, 是个女人。 你只说了个 啊,便没再说话。

Et les souvenirs qui sont évoqués par le narrateur, souvenirs de sa vie en Chine, tournent soit autour de la vie politique de l’époque - la révolution culturelle, l’envoi à la campagne comme les autres intellectuels -, soit autour de ses aventures sexuelles, clandestines et dangereuses pour la plupart. On le voit, le sexe est au cœur même du processus de narration de ce roman.

Après avoir, au chapitre 3, évoqué la relation du narrateur qui s’exprime en « il », avec une jeune femme mariée avec laquelle il ne peut qu’avoir des relations sexuelles sans pénétration, précise-t-il, le chapitre 4 commence sur une phrase décisive dans laquelle, tout en faisant l’amour avec Marguerite, le narrateur « tu » évoque la femme qu’il a connue bien des années auparavant :

Tes souvenirs reviennent au contact de sa chair humide et tiède qui se tord sans cesse, tu sais que ce n’est pas elle, pas ce corps mince et agile qui était entièrement à ta merci (la jeune fille évoquée au chapitre précédent), mais une chair solide et robuste, qui se colle étroitement à toi, elle est si avide, si débridée, et tu épuises aussi toutes tes forces. (Puis le dialogue reprend ) :
- Raconte encore ! Parle-moi de cette jeune Chinoise, comment tu as profité d’elle avant de l’abandonner.
- Tu dis qu’elle est une femme accomplie, alors que cette fille n’était qu’une enfant qui voulait devenir une femme, loin d’être aussi dévergondée et avide qu’elle.
- Ça ne te plaît pas ? demande-t-elle.
Tu dis que si, bien sûr, c’est justement ce dont tu as toujours rêvé, cette absence de retenue, ce plaisir d’aller jusqu’au bout.
- Tu voulais aussi la transformer, pour qu’elle devienne comme ça ?
- Oui !
- Qu’elle coule aussi comme une fontaine ?
- Oui, c’est bien ça.
- Tu halètes en remuant.
- Pour toi, les femmes sont toutes pareilles ?
- Mais non.

温热润滑,肉蠕动不已,记忆正在恢复,你知道这不是她,那玲珑娇小的身体可 以任你摆弄,这肥臀壮实,紧紧挤压你,那么贪婪,那般放纵,你也竭尽全力 ”说下去 !那个中国女孩,你怎麽享用的,又怎麽把她丢弃?” 你说她是一个十足的女人,那 姑娘只是个想成为个小女人,没她这样浪荡,这样贪婪。”你难道不喜欢?” 她问。你 说当然,这恰恰是你梦寐以求,这样放纵,这般尽兴。”也想把她,你那小妞,也变成 这样?”对!”也一汪泉水?”要的就是这样,”你喘息抽动。”女人对你来说都一 样?” 不。

La rencontre avec cette femme apporte donc au narrateur une sorte de libération, une liberté et une découverte d’un autre plaisir sexuel qui correspond avec son départ de la Chine et la rupture qui en découle.

Plus loin, à travers le dialogue, le narrateur retrouve le prénom de cette femme allemande qu’il avait connue plusieurs années avant et la conversation devient de plus en plus explicite :

— Quelle est la différence ?
— C’est une autre sorte d’excitation.
— En quoi est-ce différent ?
— Il y a de l’affection mêlée à de la compassion.
— Tu n’as pas joui d’elle ?
— Si, mais autrement.
— Et maintenant, tu n’éprouves qu’un désir charnel ?
— C’est bien ça.
— Et qui te suce en ce moment ?
— Une nana allemande.
— Une pute pour passer la nuit ?
— Non.
Tu prononces son prénom : Marguerite !
Elle rit, prend ta tête dans ses mains et t’embrasse. Assise à califourchon sur toi, elle a desserré l’étreinte de ses jambes autour de ton corps et penché son visage pour écarter les cheveux qui tombent sur ses yeux.

 ”怎麽不一样?”那是另一种紧张。” 有甚麽不同?”有种怜爱。” 你就不享用她?”也享受,但不一样。”这会儿你只有肉欲?”就是。”谁在吸你?” 一个德国妞。”一个过夜的婊子?”不,”你叫出她的名字:”马格丽特!”她就笑了, 捧住你头亲了一下,跨在你身上的两腿卷曲松弛下来,侧脸撩开垂在眼前蓬散的头发。

Le mot xi 吸 avait posé problème aux traducteurs, car ce n’est pas forcément le mot utiliser pour sucer, dans le sens sexuel. Mais la traduction a été confirmée par l’auteur lui-même… Il utilise au chapitre 51 le terme chuoxi 啜吸 dans le même sens.

Presque à la fin du roman, dans les derniers chapitres, le sexe devient obsédant. Le narrateur recherche à travers la relation sexuelle à trouver la femme qui lui conviendrait :

« Tu voudrais avoir une femme, une femme qui aille aussi loin que toi, qui se serait aussi délivrée de toutes les attaches, une femme sans enfants qui ne subirait pas le fardeau familial, une femme qui se ficherait de la vanité et des modes, une femme qui serait naturellement dévergondée, qui ne chercherait pas à retirer quoi que ce soit de toi et qui éprouverait avec toi le même plaisir que le poisson dans l’eau, mais où trouver une telle femme ? Une femme aussi solitaire que toi et qui se satisferait autant que toi de cette solitude, qui ferait se rejoindre ta solitude et la sienne dans la satisfaction sexuelle, les caresses et les échanges de regards, la recherche et l’observation mutuelles ; où trouver cette femme ? »

“你想有一个女人,一个和你同样透彻的女人,一个把这世界上的一切系绊都解脱的女人,一个不受家庭之累不生孩子的女人,一个不追求虚荣和时髦的女人,一个自然而然充分淫荡的女人,一个并不想从你身上攫取甚麽的女人,只同你此时此刻行鱼水之欢的女人,但你哪里去找到这样一个女人.一个和你同样孤独并满意这种孤独的女人,将你的孤独同她的孤独融化在性的满足之中,融化在抚爱和彼此的眼光里,在彼此的审视与搜索中,可这女人你又哪里去找寻?”

Cette difficulté à trouver une femme idéale, à la fois mère et putain, est maintes fois répétée dans le roman. D’ailleurs, au chapitre 57, le narrateur dit très clairement :

La première fois que tu as vu un corps de femme, c’était ta mère… (…) tu avais regardé en cachette ces seins qui t’avaient nourri et l’endroit sombre qui t’avait mis au monde. Au début tu retenais ta respiration, puis ton souffle s’était accéléré, avant de t’endormir dans le désir et le trouble qui avait germé en toi. (p. 535)

你第一次见到女人裸体正是你的母亲, 。。。你偷看到哺育过你的乳房和黑丛丛生育了你的地方,先是屏息,然後呼息急促,随後在萌动的欲望和迷糊中睡著了。

Et dans le même chapitre, le narrateur a une relation sexuelle avec une Française qui peut se transformer en « putain ». Le narrateur décrit alors sans détour la relation qui s’établit entre la Française et lui :

Tu lui as fait remarqué qu’elle t’a dit qu’elle était une putain, elle reconnaît qu’elle l’a dit et qu’en plus elle est ta petite putain, mais pas à cet instant. Tu lui demandes quand alors ? Elle dit qu’elle ne le sait pas, quand le moment sera venu, elle te donnera tout ce que tu voudras, mais aussi tu n’as pas de capote, elle a peur des maladies, il ne faut pas lui en vouloir, elle demande ce qui t’a empêché d’y penser avant. Où trouver cette chose-là en pleine nuit ? Si tu en as vraiment envie, tu n’as qu’à éjaculer sur elle, mais surtout pas à l’intérieur. Tu l’étreins, tu sens l’odeur de son corps, tu la caresses du haut en bas, tu enduis de ton sperme, de ses larmes, de vos deux sueurs mêlées son pubis, ses seins, ses mamelons. Tu lui demandes si elle est heureuse. Elle te dit de faire tout ce que tu veux, mais de ne pas poser de questions. Elle te serre dans ses bras pour te coller contre sa poitrine  opulente, elle dit que toute façon elle t’aime, son souffle haletant et doux caresse ton oreille. (p. 531)

你提醒她说过是个婊子。她说说过,也还是个你的小婊子,但不在此刻。你问得到甚麽时候?她说不知道,但会是你的小婊子,那时候你要甚麽她全都给,可你又没带套,她怕得病,别怨恨她!她说谁叫你事先不曾想到?这东西半夜里又哪里去找一.你实在要的话,就射在她身上,千万别在里面。你拥抱她,嗅她身体的气味,上下抚摸,你的精液,她的眼泪,分不清谁的汗水,统统抹在她小腹乳房和奶头上。你问她高兴不?她说你要做甚麽就做基麽,只是别问。她抱住你,让你贴紧她鼓胀胀的胸脯,说无论如何地爱你,这喃喃絮语和呼出的气息就在你耳边。

Et, deux pages plus loin, après avoir raccompagné cette femme à la gare, sachant parfaitement qu’il n’aura pas de relation durable avec elle, le narrateur exprime la légèreté que lui procure le plaisir sexuel :

Tu te sens léger comme l’air, tu as l’impression d’avoir perdu ton poids, tu voyages de pays en pays, de ville en ville, de femme en femme, tu ne penses pas à trouver un abri pour la vie, tu te sens voler, tu mâchonnes des mots amusants qui, comme le sperme que tu éjacules, laissent des traces. (p. 533)

你轻飘飘,飘荡而失去重量,在国与国,城市与城市,女人与女人之间悠游,并不想找个归宿,飘飘然只咀嚼玩味文字,像射出的精液一样留下点生命的痕迹。

La liaison entre écriture et activité sexuelle est directement établie. La relation avec Marguerite au début du roman a déclenché la narration qui est nourrie tout au long des pages par le papillonnage de pays en pays et de « femme en femme ». Les activités sexuelles du narrateur, que ce soit avant son départ de Chine ou après, sont donc rapportées tout au long du roman dont il ne faut pas oublier le titre : Le Livre d’un homme seul ou, plus littéralement « La Bible d’un homme seul » (ou d’un individu). Comme si ces activités menées par un individu isolé prenaient une dimension « biblique ». Comme le dit Zhang Yinde (Le Monde romanesque chinois au XXe siècle, p. 309),  « l’unicité du vécu d’un être solitaire revêt une force et une exemplarité biblique ».

Alors que dans La Montagne de l’Âme, le narrateur déplore à plusieurs reprises de ne pas pouvoir aller au terme de telle ou telle histoire d’amour en raison du carcan social et moral, dans Le Livre d’un homme seul, ses aventures sexuelles symbolisent la liberté totale recouvrée en Occident. Il affirme sa fierté d’être libre, d’avoir été capable de quitter son pays sans attendre d’hypothétiques changement, et cette liberté passe aussi par une activité sexuelle débordante qui soutient et nourrit le « courant de langage » de Gao Xingjian, préconisé dans sa création littéraire en écho au « courant de conscience » (stream of counsciousness) préconisés par certains écrivains occidentaux du XXe siècle.

Bibliographie

Gao Xingjian, Le Livre d’un homme seul, trad. Noël et Liliane Dutrait, Arles, Editions de l’Aube, 2000. (Réédité en 2001 dans la collection « L’Aube Poche »)

Notes

1  Voir www.Nobelprize.org , communiqué du 12 octobre 2000.

2 Zhang Yinde, « Gao Xingjian et Jorge Semprun », in L’Ecriture romanesque et théâtrale de Gao Xingjian, Le Seuil, 2006, p. 63.

Pour citer ce document

Noël Dutrait, «Narration et sexe dans Le Livre d’un homme seul de Gao Xingjian», Colloque Traduire l'amour, la passion, le sexe, dans les littératures d'Asie : Aix en Provence, Université de Provence, 15-16 décembre 2006 [En ligne], <http://publications.univ-provence.fr/lct2006/index165.html>(Page consultée le : 25/02/2009)