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Littemu

Découverte de l'opéra

Fanny Lacube

Hamlet
Opéra en 5 actes d'Ambroise Thomas
Livret de Jules Barbier & Michel Carré d’après la tragédie de Shakespeare.

Texte intégral

INTRODUCTION

Image1En plein essor romantique, le XIXème siècle en France est la période de « redécouverte » du drame Shakespearien. Au cœur du romantisme européen, cet engouement est si grand que son influence se fait sentir au delà des limites de la littérature.

Si la lecture de Shakespeare est en plein  renouveau au XIXème siècle, il en est de même pour l’opéra qui connaît lui aussi un nouvel essor considérable. Pas un musicien ne manque de s’attaquer aux grands drames shakespeariens  de Rossini (Otello), à Bellini (I Capuleti e i Montecchi),  en passant par Verdi (Macbeth, Otello, Falstaff), mais aussi Berlioz (Béatrice et Bénédict), Gounod (Roméo et Juliette) ou Ambroise Thomas (Hamlet).

C’est sur cette œuvre d’Ambroise Thomas que va porter notre étude.

L’Hamlet de Thomas est considéré comme une des œuvres phares du grand Opéra français. Pourtant trop méconnu de la scène lyrique, Thomas est un des compositeurs majeur du XIXème siècle qui a  contribué à l’évolution du grand Opéra français et qui a su porter à la scène un Hamlet parfaitement adapté aux enjeux de son époque et de son domaine.

Mais avant de parler de cette adaptation de l’œuvre Shakespearienne à l’opéra commençons par présenter son compositeur.

Qui est donc Ambroise thomas et comment définir son style ?

Né en 1811, Ambroise Thomas, élève au  conservatoire de Paris compose à ses débuts de la musique de chambre uniquement. Après un voyage à travers l’Europe il retourne à Paris et y compose ses premiers opéras qui bien que salués avec succès par le public ne connaissent qu’une gloire éphémère. En 1866 Il acquiert sa renommée avec son opéra Mignon qu’il adapte d’après un roman de Goethe : « Wilhelm Meister », qui remporte un réel succès .Le 9 mars 1868 Hamlet est donné pour la première fois à l'Opéra, sur un livret de Jules Barbier et de Michel Carré ce qui lui vaut la reconnaissance internationale du public. Pour la 1000ème représentation d’Hamlet à Paris le 5 mai 1894 il obtiendra la légion d’honneur remise, par le Président de la République Sadi Carnot. Il est nommé directeur du Conservatoire en 1871 et cessera alors de composer. Il meurt à Paris en 1896.

Il est difficile de définir le style d’Ambroise Thomas. Musicien romantique il est à la charnière de deux genres ,à la fois « dernier représentant de la longue génération de producteurs rapides qui, pendant un demi-siècle, alimentèrent avec une fécondité infatigable et peut-être excessive nos théâtres lyriques »,  selon Alfred Bruneau,  mais également initiateur de l’évolution du grand opéra français de Meyerbeer vers le drame lyrique.

Emmanuel Chabrier disait de lui « Il y a deux espèces de musique, la bonne et la mauvaise. Et puis il y a la musique d’Ambroise Thomas »

Certains critiques affirment que  son oeuvre hésite entre deux extrêmes: langoureux et doux d'un côté, brillant et brusque de l'autre, ce qui suscite parfois des comparaisons avec Verdi ou Wagner.

Il est souvent l’auteur d’une musique légère et facile, qui plaisait beaucoup à la bourgeoise du Second Empire. On lui doit de nombreuses innovations dans l’opéra notamment la transition du dialogue parlé ou du récitatif vers le récitatif arioso (caractéristique du grand opéra) et un véritable talent d’orchestrateur au service des voix. On peut également dire d’Ambroise Thomas qu’il est un musicien romantique ,de part  son choix du personnage d’ Hamlet( figure romantique par excellence )ainsi que par son utilisation d'un grand orchestre et d’une harmonie tout à fait conforme à la tradition romantique ; on pense notamment à « doute de la lumière » duo entre Hamlet et Ophélie au début de l’opéra.

Si Thomas remporte avec Hamlet  un énorme succès de la part du public,  il connaît un  avis nuancé de ses adversaires .En effet ils lui reprochent d’avoir transfiguré l’Hamlet Shakespearien en un Hamlet d’opéra qui perd complètement sa réflexion philosophique. « Etes-vous Beethoven pour toucher à Shakespeare ?“, lui reprochera le poète Blaze de Bury 

Pourtant s’il ôte toute « sa réflexion philosophique » à l’Hamlet Shakespearien c’est qu’il est impossible de porter à la scène le même Hamlet que celui de shakespeare. Le livret de Barbier et Carré tend davantage à une réflexion dramatique qu’à une transposition littérale du théâtre à l’opéra.

C’est ce travail de « transfert » de l’Hamlet de Shakespeare à l’Hamlet de l’Opéra qui sera au cœur de notre réflexion. Il sera intéressant de comprendre comment Thomas a transformé  une pièce baroque en une pièce d’esthétique romantique. Mais il nous sera impossible de répondre à cette question sans étudier le contexte culturel de l’époque dans le monde des arts et de l’opéra et surtout la place prépondérante qui fut accordée à Shakespeare et surtout Hamlet dans l’Europe romantique du XIXème siècle. Et nous nous demanderons alors  comment les caractéristiques de l’opéra du XIXème ont dirigé Thomas et ses librettistes vers ce transfert d’esthétique ?

Le nouvel Hamlet de Thomas est alors différent de celui de Shakespeare en certains points. Ambroise Thomas et ses librettistes parviennent à tirer quelque chose de nouveau de l’Hamlet original. Il sera donc question de voir comment Thomas est parvenu à nous donner à voir et entendre un nouvel Hamlet notamment en donnant plus d’importance au personnage d’Ophélie.

C’est donc ces trois questions qui rythmeront notre étude sur l’Hamlet d’Ambroise Thomas.

Nous étudierons dans une première partie le contexte culturel du XIXème siècle sur la scène de l’Opéra mais aussi dans les différents arts. Il s’agira d’étudier le passage inter sémiotique d’Hamlet au XIXème siècle.

 Puis nous axerons  notre deuxième partie sur une étude de comparaison entre les points communs et les dissemblances de l’Hamlet de Shakespeare et l’Hamlet de Thomas pour enfin aboutir à l’originalité du nouvel Hamlet.

Enfin nous consacrerons notre troisième partie au personnage mythique d’Ophélie à qui Thomas a accordé une place très importante dans son œuvre. Il nous donne à voir et entendre une  Ophélie  inouïe, pris dans le sens étymologique du terme, c’est à dire qui n’a jamais été entendue. Nous étudierons alors le personnage d’Ophélie dans les différentes scènes de l’Opéra et notamment dans la scène de la folie qui est restée une des plus belles scènes du grand Opéra français.

Bien que notre travail soit basé principalement sut l’Hamlet d’Ambroise Thomas, nous ne limiterons pas notre domaine d’étude aux frontières de l’opéra mais nous tenterons de dépasser ces frontières afin d’étudier l’impact d’Hamlet au XIXème siècle à travers les autres domaines artistiques. Nous ne rentrerons pas cependant dans les détails en ce qui concerne les autres domaines artistiques.

Note : pour l’étude de la représentation nous nous sommes basés principalement sur la représentation données en 2004 Au Gran Teatre  del Liceu à Barcelone dirigé par Bertrand de Billy. Avec Natalie Dessay dans le rôle d’Ophélie et Simon Kennlyside dans celui d’Hamlet.

Ambroise Thomas un compositeur du XIXème siècle

La fortune mythique du personnage d’Hamlet au XIXème siècle

Shakespeare est une référence du drame romantique. C’est Goethe qui  va commencer à parler d’Hamlet.

Pour bien comprendre comment naît cet engouement pour Shakespeare et Hamlet chez les romantiques, faisons un bref rappel de l’essor du mouvement romantique en Europe au 19ème siècle.

Le romantisme né en Allemagne, commence sur une réflexion :« qu’est ce qu’être moderne ? »

L’âge moderne sera l’âge de l’entendement : ce qui a la faculté d’analyser les choses de les séparer de réfléchir, celui qui passe son temps à réfléchir plutôt qu’à agir . Hamlet va être pris comme l’exemple même de cette originalité moderne. Ce n’est pas un héros de l’action mais de la pensée « il a un esprit plus grand que le monde ».

Au XIXème siècle, les pièces de Shakespeare vont devenir une référence. Elles vont trouver avec bonheur une correspondance étroite avec la nouvelle sensibilité artistique qui apparaît à partir des années 1770 en Allemagne, le Sturm und Drang.

Si Shakespeare crée un tel engouement chez les artistes romantiques ou précurseurs du romantisme c’est d’une part que ses thèmes s’intègrent très bien dans l’esthétique romantique :

La solitude et les tourments existentiels qui dépeignent bien la personnalité de Hamlet.

La folie comme on peut la retrouver chez Ophélie.

L’omniprésence de la nuit( la plupart du temps les actions de Hamlet se déroulent la nuit)

et d’autre part son style : sa volonté de rompre avec l’unité de lieu et de temps et d’oser le réalisme le plus grotesque.

Ainsi Shakespeare inspirera de nombreux écrivains comme Victor Hugo, mais aussi de nombreux musiciens comme Berlioz ou Wagner.

Tout un travail de reconquête de l’œuvre s’opère : révélation de la « modernité » de l’œuvre , réappropriation d’un Hamlet  par les esthétiques romantiques  du XIXème(mais aussi par la suite du XXème et aujourd’hui encore) qui mène à de nouvelles lectures, de nouvelles interprétations de l’œuvre.

De nombreux artistes comme  Baudelaire, Verlaine ou Mallarmé aborderont Hamlet dans leurs créations artistiques. Un des poèmes les plus connu est celui d’Arthur Rimbaud qui a écrit le poème Ophélie en 1870, qui parle du suicide de la jeune fille et dont nous parlerons dans notre troisième partie.

Le poète Jules Laforgue s’est attelé à l’interprétation du personnage d’Hamlet dans un texte intitulé Hamlet ou les suites de la piété fatale, publié en 1887 dans le recueil Les Moralités légendaires.

Apollinaire  a également repris le personnage d’Ophélie dans un de ses poèmes en s’inspirant fortement de l’Ophélie rimbaldienne.1

Mais la fortune mythique du personnage est allé bien au delà du XIXème siècle, ainsi nous retrouvons en 2001 un « Hamlet Machine » écrit par Heiner Müller.

Hector Berlioz  va être profondément marqué par une représentation théâtrale de Hamlet .

Dumas  très enthousiaste lui aussi de la redécouverte du théâtre de Shakespeare entreprendra une traduction de la pièce de Hamlet qui sera refusée par la comédie française en 1846

Stendhal écrira un essai en 1823 " Racine et Shakespeare "  texte fondateur de la littérature française qui est très important pour l’esthétique romantique.

On trouve le même engouement pour l’univers Shakespearien en peinture :

John Everett Millais crée en 1852 une célèbre Ophélie « retenant du romantisme sa sublimation de la femme et son attachement à une nature raffinée, mais déjà symboliste en ce qu’elle élude la réalité physique de la mort et de la folie dans un non-dit qui suggère par un jeu de correspondances l’affreuse évidence. »

Contrairement aux peintures de Delacroix qui ont souvent abordé le thème de Hamlet, le tableau de Millais dépasse le sujet Shakespearien et participe à rendre Ophélie un nouveau personnage autonome qui se détache de la pièce élisabéthaine.

Plus tard en 1905 le peintre Odilon Redon rend hommage à la figure mythique d’Ophélie en peignant « la Mort d’Ophélie ».

Thomas et Shakespeare

Hamlet sera l’opéra qui haussera Thomas «  sur le piédestal de la gloire »commel’a dit G.Masson.

Hamlet fut une œuvre majeure dans la carrière d’Ambroise Thomas mais fut aussi très importante dans l'histoire de la scène  lyrique française au XIXe siècle.

Thomas fait donc partie de ces artistes qui ont été influencés par l’œuvre Shakespearienne. Cependant Hamlet n’est pas la seule oeuvre de Shakespeare qu’il a porté à l’Opéra. En 1850, dix-huit ans avant Hamlet  il créé une opérette adaptée de l’œuvre de Shakespeare « Le songe d’une nuit d’été », et en 1889 lorsqu’il est directeur du Conservatoire de Paris il écrit un ballet « la tempête » toujours d’après Shakespeare et qui sera sa dernière œuvre.

Thomas ambitionnait d’être joué à l’Opéra de Paris et pensait que Hamlet serait un sujet susceptible de plaire au public du Théâtre Impérial.

Lorsqu’il créé Hamlet en 1868 avec ses librettistes barbier et Carré, qui avaient déjà collaboré avec Thomas pour l’adaptation du Mignon de Goethe à l’opéra, ils vont procéder à une métamorphose complète de la pièce de Shakespeare. Il va tenter de la transfigurer pour  l’adapter aux conventions du grand Opéra.

Ce qui est une grande réussite, Thomas et ses librettistes arrivent à transformer cette pièce baroque dans le cadre d’un opéra romantique.

La pièce de Shakespeare a certes enthousiasmé de nombreux artistes comme Berlioz ou Dumas mais le public français bourgeois du XIXème siècle à qui l’opéra était destiné n’aurait pas accepté certains aspects de la pièce comme pour les fossoyeurs, le crane de Yorick ou la folie qui conduit à la mort sur scène. Le livret de Barbier et Carré devait donc correspondre aux conventions du grand Opéra.

Ils vont exploiter la musicalité des thèmes de l’œuvre Shakespearienne.

Etudions d’abord la répartition des voix chez les principaux personnages. On remarque d’ailleurs que certains personnages comme Rozencratz ou Fortenbraz ont complètement disparu de l’opéra mais nous traiterons de ces changements dans notre deuxième partie.

Voici la répartition des voix :

Hamlet,  baryton

Ophélie, soprano

Gertrude, mezzo soprano

Claudius,  basse

Laërte,  ténor

Le spectre, basse

Marcellus,  ténor

Horatio,  baryton

Polonius, baryton

Premier fossoyeur, baryton

Deuxième fossoyeur, ténor

Les voix graves sont les voix dominantes ce qui montre la poésie noire de l’Hamlet de Thomas qui possède une partition assombrie par ces tessitures graves.

 Ophélie est le seul personnage qui vient éclairer cette partition. Elle sera d’ailleurs le personnage « lumineux » de la pièce de part sa voix mais aussi son costume car elle est la seule à être vêtue de blanc et ses mouvement (étant la seule à faire des mouvements légers et amples à l’inverse des autres personnages qui sont comme  emprisonnés dans leurs mouvements, gênés par leur corps). Nous reviendrons plus tard dans une troisième partie sur la place remarquable d’Ophélie par rapport aux autres personnages.

Hamlet est chanté par un baryton pourtant Thomas aurait souhaité réserver le rôle d’Hamlet à un ténor  comme l’aurait voulu la convention. Mais il choisit le grand baryton Faure pour jouer le Rôle d’Hamlet au début de sa représentation et il dut  ainsi revoir par ce choix tout le rôle de Hamlet. Pourtant ce choix est inhabituel à l’Opéra car la voix de baryton est réservée aux frères ou aux compagnons. Par ce changement il a donné aux ténors de la partition les rôles secondaires.

Faure a beaucoup contribué au succès de son opéra, Faure « voyait en Hamlet son incarnation suprême, au-dessus de Don Juan même : seul de ses rôles qui lui demandât, comme artiste, tout. »

L’Hamlet de Thomas est teinté d’une poésie noire, sur une partition assez sombre, Ernest Reyer dira de la scène d’exposition qu’on y trouve des « phrases tendres et accents de terreur, effets imitatifs dans l'orchestre , combinaison de timbres ,progression harmoniques, chant pathétique et plaintive mélopée  tout cela est d'une vérité saisissante, d'une originalité incontestable c'est bien sur sa palette que thomas a trouvé ces couleurs sombres, ces teintes fantastiques , ces oppositions, ces contrastes »

Thomas a intégré dans son opéra de nouveaux instruments qui n’avaient jamais été portés à la scène  comme lessaxophones dans les préparatifs de la Pantomime, après qu’Hamlet ait demandé  à Ophélie de prendre place à ses genoux  (au tableau 2 de l’acte II).C’est en effet la première fois que cet instrument est utilisé dans l’orchestre symphonique, avant L’Arlésienne de Bizet qui date de 1872.

L’orchestre prend une place aussi importante que le dialogue, de la même façon que les personnages communiquent, les instruments eux aussi communiquent soit avec les personnages ou ont un discours indépendant de celui des personnages. L’orchestre de Thomas est un orchestre parlant, un orchestre poétique : le cor anglais et la clarinette lors de l’apparition du spectre font penser aux profondeurs du sépulcre, les violons en sourdine annoncent l’aube, les fanfares lointaines accompagnent la fête du palais. Par cet orchestre qui tient un discours à part entière Thomas créé un véritable monde.

Mais l’orchestre va aussi souligner le discours du personnage : lorsque Horatio décrit le spectre, on entend la clarinette et la flûte associée au basson soutenu du trémolo des cordes sur les paroles de Hamlet "O prodige terrible!O sinistre présage!",et Hamlet chante ici l'ombre et le deuil"sur des batteries de violons dans le grave tandis que résonnent les douze coups de minuit (combinaison de cor et cloche).

Nestor Roqueplan insiste sur l'émotion dominante :"un sentiment du fantastique qui s'est bien rarement rencontré depuis la mort de Weber »

Le grand Opéra et le drame lyrique

Comme nous l’avons vu dans notre introduction  ,Ambroise Thomas est à la fois réformateur du grand Opéra et garant d’un certain académisme

Il est donc difficile de caractériser ce style ambigu de Thomas, F Guinle disait :«  la tentative d’Ambroise Thomas  de renouveler l’opéra français, de lui donner un sang neuf, une vie nouvelle, sans tomber ni du côté des Italiens (et de Verdi en particulier), ni du côté de Wagner, ne sera pas comprise de la critique, alors que le public suivra assez bien… »

De toutes les adaptations de Shakespeare que Thomas a pu porter à la scène , Hamlet est le seul qui ait abordé le grand opéra. On y trouve des récitatifs chantants qui se rapprochent de l’arioso et qui servent en même temps d’introduction aux airs, ainsi que beaucoup de musique instrumentale.

La première différence notable serait l’affaiblissement du côté tragique au profit d’un sentiment mélodramatique propre au grand Opéra.

Mais pour comprendre les conventions du grand Opéra auxquelles Thomas et ses librettistes ont dû se plier, commençons par définir brièvement de quoi il s’agit :

Le grand Opéra français s’épanouit dans la première partie du XIXe siècle. Il applique les principes de Gluck (continuité dramatique, dimension psychologique des personnages). Ses effets dramatiques visuels et extérieurs cherchent à impressionner le public : scènes grandioses, mouvements de masses, somptuosité des ballets, sujets historiques revus sous un angle romantique. D’un point de vue structurel, on conserve le découpage des actes en numéros faisant alterner récitatifs et airs.

Cependant Thomas est certes dans la continuité du grand Opéra mais il est aussi à l’aube du drame lyrique qui assure après 1850 la continuation de l’opéra romantique, pendant au Musikdrama allemand inventé par Richard Wagner. Des sujets historiques avoisinent contes et légendes pour se tourner plus tard vers le roman réaliste. Chœurs et ballets (emblèmes de l’opéra français depuis Lully) perdent de leur importance au profit de portraits psychologiques plus approfondis des individus. Le style arioso (que l’on doit principalement à Thomas) remplace de plus en plus souvent le récitatif, le rapprochant ainsi de l’air. Quant à l’orchestre, il participe étroitement à la compréhension du sujet, en soutenant le texte mais aussi en exprimant l’action, parfois à lui tout seul comme nous l’avons vu dans le paragraphe précédent. Enfin, la fluidité dramatique qui en découle estompe petit à petit le découpage des actes en numéros.

L’opéra de Thomas comprend une distribution spectaculaire selon les règles du grand Opéra (outre les solistes, on compte 91 choristes, 48 danseurs et des figurants). De plus, et comme l’exige le genre, un ballet est présent au sein de l’œuvre (à l’Acte IV par exemple, avec la scène de la Fête du Printemps). Les scènes de foule, également typiques du genre, figurent dans Hamlet avec notamment le mariage de Claudius et Gertrude, dans lequel toute la pompe et la grandiloquence attendues par le public adepte du genre sont développées.

Plusieurs grands moments de l’Hamlet de Thomas sont caractéristiques du grand Opéra :

-la marche du sacre au premier tableau de l’acte I se superpose à la thématique spectrale et annonce le sacrilège dès le début. Le couple Gertrude/Claudius est déjà présenté comme conflictuel et l’entrée d’Hamlet contraste avec la fanfare joyeuse.

-le chant hédoniste des officiers au second tableau de l’acte II,  qui est caractéristique du grand Opéra sert de transition entre le lieu des fêtes et le rempart et remplace la scène I de Shakespeare.

-le chant à boire de Hamlet lorsqu’il convie les comédiens, sert de concision dramatique :la préparation des comédiens est supprimée et ils sont immédiatement sur scène avec Hamlet qui commence « Ô vin, dissipe la tristesse ».

 -les échos de la fête qui ressemblent à la marche du sacre, portent le blasphème sur les remparts même pendant l’intervention du spectre.      

-la marche funèbre du dernier acte est un très grand moment d’Opéra : elle insinue peu à peu sa terrible évidence.

Si Thomas se plie aux exigences du grand Opéra, l’écriture d’Ambroise Thomas est avant tout romantique dans l’utilisation d’un grand orchestre.

Le sujet d’Hamlet se prête à un traitement grandiose.Les cordes installent des ambiances, soulignent le pathétique de certaines scènes et renforcent les situations dramatiques avec des trémolos et des traits, des modes de jeu particuliers

D’un point de vue mélodique, Ambroise Thomas, utilise des motifs instrumentaux qui représentent des personnages ou des sentiments et qui reviennent.

Nous pouvons les qualifier de leitmotiv puisque leurs apparitions ne sont pas toujours identiques. (Leitmotiv du spectre, d’Ophélie ou de Hamlet et Ophélie).

Nous pouvons également  remarquer que Thomas tente de créer une ambiance médiévale, dans un souci de fidélité à la volonté de Shakespeare qui situe l’action de sa tragédie dans un Danemark féodal. Nous retrouvons cette mélodie qui souligne l’ambiance médiévale dans la mélodie qui accompagne la pantomime ou bien la ballade d’Ophélie.

De Hamlet à Hamlet : de Shakespeare à Thomas

Les analogies avec Shakespeare

Parmi les œuvres de Shakespeare que Thomas a adapté à la scène de l’opéra Hamlet est sans doute le plus proche de l’ouvrage de référence même si on peut noter certaines différences avec l’œuvre shakespearienne.

Bien que Thomas et  ses librettistes aient effectué une transposition de la pièce élisabéthaine au grand Opéra du XIXème siècle ils sont tout de même restés fidèles à l’œuvre originale.

Le prince Hamlet bien que totalement métamorphosé sur la scène de l’Opéra garde son caractère amer et soupçonneux qui le caractérise dans la pièce.

Le caractère d’étrangeté est conservé grâce à une orchestration intelligente.

La simplification des scènes à laquelle les librettistes ont dû se plier n’a pas pour autant enlever toutes les caractéristiques de la pièce.

Le livret reste tout de même assez fidèle à l’œuvre dans le sens où la perspective originale est respectée :

Tous les évènements sont interprétés à travers le prisme de la conscience de Hamlet.

Le dilemme auquel est confronté le prince est conservé dans l’Opéra : Hamlet sera déchiré entre l’impératif de vengeance et la conviction que cette vengeance est source de malheur et d’injustice.

Le cadre sombre et sévère de la musique de Thomas fait garder toute la grandeur tragique de l’Hamlet de Shakespeare.

Les grandes scènes ont été conservées  comme la scène de l’apparition du spectre même si elle est simplifiée dans l’Opéra, ce que nous verrons plus en détail dans notre deuxième paragraphe. La scène du monologue  « To be or not to be » est présente  dans le livret :

Voici les deux textes mis en comparaison:

Shakespeare, (Acte III, scène 1)

Thomas, (Acte III, deuxième tableau)

HAMLET : Etre ou ne

pas être ; c’est cela la

question :

Savoir s’il est plus noble

pour l’esprit d’endurer les

coups de fronde, les flèches,

de l’outrageuse Fortune

Ou de prendre les armes

contre une mer d’épreuves,

Et, s’y opposant, les finir.

Mourir, dormir –pas plus, et

par un sommeil dire qu’on

met fin aux angoisses et aux

mille atteintes naturelles

dont hérite la chair –c’est un

achèvement à désirer avec

ferveur.  

Mourir, dormir.

Dormir, rêver peut-être.

HAMLET : Etre ou ne pas

être !... Ô mystère ! Mourir !...

dormir !... dormir !...

Ah ! S’il m’était permis, pour

aller te retrouver, de briser le lien

qui m’attache à la terre ! Mais

après ? Quel est-il ce pays inconnu

d’où pas un voyageur n’est encore

revenu ?

Etre ou ne pas être !... Ô

mystère ! Mourir !... dormir !...

dormir !...

Ô mystère ! Ô mystère !

Mourir, dormir, rêver peut-

être !

La grande phrase « être ou ne pas être » est conservée, et les deux textes sont encadrés par les mêmes exclamations ; cependant ils restent tout de même deux textes très différents.

 Nous voyons alors que si les grands moments ont été respectés on peut noter certaines modifications apportées à l’Hamlet de Thomas qui vont lui permettre de créer une pièce autonome par rapport au texte source.

Les différences dues à la transposition des enjeux du siècle

L’opéra reste proche du texte source en dehors du fait que Barbier et Carré  devaient s’adapter aux exigences du grand Opéra mais aussi à celles du public bourgeois de l’époque, principaux spectateurs de l’œuvre.

C’est pour cela qu’ils ont du procéder à certaines suppressions, changements, déplacements.

Nous étudierons les principaux écarts par rapport à l’œuvre originale :

Les modifications faites sur le sujet Shakespearien :

La principale différence entre l’opéra et son modèle est le déplacement du sujet shakespearien (l’incapacité du héros à passer à l’acte de vengeance) vers l’histoire d’amour entre Hamlet et Ophélie, histoire détruite par l’obsession vengeresse du héros. Les librettistes ont donc choisi de mettre en avant la sentimentalité .le côté tragique est donc affaiblit dans l’opéra.

Les modifications apportées à la pièce :

 Simplification de quelques éléments dramatiques :

Gertrude devient complice du crime, ce qui n’était pas vraiment explicité dans la tragédie shakespearienne. Le spectateur peut plus facilement ranger les types de personnages dans des catégories différentes.

Changement dans le dénouement :

Thomas a changé le dénouement dans son Opéra. Hamlet ne meurt pas comme dans la tragédie mais devient roi du Danemark .Il en est de même pour Gertrude qui ne s’empoissonne pas mais se retire dans un couvent.

Cependant un an après sa première représentation, Hamlet fut joué au Covent Garden à Londres. Pour cette occasion, Thomas réécrivit le final en faisant mourir Hamlet comme dans la version originale de Shakespeare.

Atténuation de la violence :

Dans l’opéra de Thomas, il y a peu de morts, moins de scènes de combat. Ainsi ni Polonius ni

ni Laërte ne sont assassinés.

Rosencrantz et Guillenstern, les deux compagnons de voyage qu’ Hamlet envoie à la mort dans la pièce, ne sont pas présents dans l’Opéra.

Hamlet comme nous l’avons dit ne meurt pas mais est forcé par le spectre devenir roi

Mise en avant de la folie D’Ophélie :

La folie d’Ophélie est mise en scène de manière beaucoup plus spectaculaire dans l’opéra où elle occupe un acte entier que dans la pièce.

  • Changement de la mise en scène dans la pantomime :

Le poison qui tue le roi de la pantomime est versé sur les lèvres chez Thomas alors que chez Shakespeare il était versé dans l’oreille.

Les modifications faites sur les personnages :

Changement dans la personnalité des personnages :

Changement dans le personnage d’Hamlet :

Hamlet est un personnage plus sombre et plus amer dans l’Opéra de Thomas, il a perdu ses aspects fantasques et sa dérision. Tout le drame sera basé sur le choix qui le déchire : la vengeance ou les sentiments.

Diminution du rôle de Polonius :

Le rôle de Polonius est extrêmement affaibli par rapport à la pièce de Shakespeare.

Pourtant chez Shakespeare il est un personnage très important dans la construction   dramatique. Dans l’Opéra il apparaît seulement pour faire part de sa connaissance sur le meurtre du père d’Hamlet, ce qui permet d’ôter tout doute chez Hamlet à propos du spectre et de la véracité de ses propos. Voici la scène III de l’acte III ou Polonius révèle sa complicité sous le regard « épouvanté » d’Hamlet :

Polonius : Sire pourquoi ces cris ?

Le roi : Là j’ai vu comme une ombre, Passer le spectre du feu roi

Polonius : Reprenez vos esprits et calmez votre effroi ! Gardez que devant tous un mot ne nous trahisse !

Hamlet, à part avec épouvante : Polonius est son complice !

Polonius entraine le roi

Renforcement du rôle d’Ophélie :

Ophélie, acquiert une place plus importante chez Ambroise Thomas, accordant ainsi à la relation amoureuse un rôle prépondérant. C’est ce que nous verrons dans la troisième partie qui lui est consacrée.

Changement du rôle d’Horatio :

Son rôle est considérablement réduit il n’apparaît que très rarement et notamment pour avertir Hamlet de l’apparition du spectre.

Changements dans les relations entre les personnages :

Importance du couple Hamlet/Ophélie

L’histoire d’amour d’Hamlet et d’Ophélie est mise en avant dans l’opéra. Qu’il s’agisse de la pièce de Shakespeare ou de l’Opéra de Thomas, Hamlet apparaît au début comme amoureux d’Ophélie, mais si chez Shakespeare cet amour est révélé par une lettre destinée à Ophélie que lit Polonius, chez Thomas on assiste dés le premier acte à une véritable scène d’amour ou le couple chante en duo « doute de la lumière »

Les changements de relation entre Laërte et Hamlet :

Dans l’opéra, le personnage de Laërte est ami d’Hamlet : quand il part il lui confie sa sœur  en toute confiance : « auprès d’elle remplacez moi /elle est mon orgueil et ma vie/à votre cœur je la confie/je m’en remets à votre foi »

Tandis que chez Shakespeare,  il met en garde Ophélie contre la cour que lui fait le prince.  

La culpabilité de Gertrude, le duo inédit Gertrude/Claudius :

Comme nous l’avons vu à l’Opéra, Gertrude est complice du meurtre de son mari, ce qui la culpabilise.

Condensation du texte :

On compte à l’opéra cinq actes comme dans la pièce mais la musique étend le temps, il est donc logique de condenser l'immensité shakespearienne. Le texte est recentré sur l'action. Thomas a concentré les scènes de l'apparition du spectre en une seule, au lieu d'ouvrir la pièce par l'attente comme chez Shakespeare.

Thomas a donc procédé à une  simplification dramaturgique pour aller à l’essentiel et laisser place à l’expression musicale 

Il parvient à une concentration scénique et textuelle très réussie en dépit de certains points qu’il simplifie un peu trop comme le statut du spectre ou la cause du rejet d’Ophélie).Mais sa transposition est très bien réalisée car il arrive a déplacer les enjeux de la pièce élisabéthaine dans un autre univers de valeur.

Le caractère innovant de l’Hamlet de Thomas

Thomas va transfigurer l’Hamlet de Shakespeare en le  convertissant en véritable héros romantique :

On peut voir ce changement dans la façon dont Thomas et ses librettistes traitent plusieurs points de la pièce comme :

 La rupture entre Hamlet et Ophélie :

Dans l’opéra si la rupture entre Hamlet et Ophélie a lieu c’est parce que le prince se voit dans l’impossibilité de s’allier à la famille qui a contribué au meurtre de son père (puisque Polonius est le père d’Ophélie).Mais lorsqu’il entend la révélation de Polonius, Hamlet se désespère de l’avoir entendu. Il refuse donc l’amour d’Ophélie par honneur et non pas comme dans la pièce de Shakespeare par sa névrose. La répudiation d’Ophélie est donc plus claire dans l’opéra que dans la pièce de Shakespeare, ce n’est plus une scène floue mais clairement classée dans la catégorie drame romantique.

Hamlet devient un héros romantique gouverné par ses affects fasciné et entouré par la mort, voué à une quête sans fin.

Ce couple d’affect amour-répudiation est typique de la période romantique du XIXème siècle.

La façon dont Thomas traite l’apparition du spectre :

Les apparitions du spectre chez Thomas ne laissent pas planer le doute sur son identité contrairement à la pièce de Shakespeare. Il le montre musicalement de différentes façons :

Lorsque le spectre rentre en scène on entend le thème de la marche du sacre qui rappelle le thème du festin au palais et qui est superposé sur le thème du spectre. Ainsi Thomas fait comprendre clairement au public les deux mondes opposés : les coupables en haut dans le palais qui festoient et le spectre en bas sur les remparts qui réclame vengeance.

Thomas joue surtout sur l'impact dramatique que peut revêtir une apparition spectrale chez les romantiques.

Mais la scène de la fin de l’acte III replonge tout de même dans l'incertitude : Hamlet est en proie à une hallucination, seul à percevoir le spectre qu'il désigne dans le vide.

Voici un extrait du livret qui montre cette apparition :

Les lumières pâlissent tout à coup ; l’ombre se dresse derrière le lit de repos et étend la main vers Hamlet.

L’ombre : Mon fils !

Hamlet, reculant avec égarement, : Dieu !…puissances éternelles !

Anges des cieux, couvrez moi de vos ailes

Parle ! Que me veux-tu ?

Thomas a dressé son opéra  dans un univers où Hamlet n'est plus brillant et amer, mais plutôt vigoureux et sombre.

Hamlet, nous apparaît comme un jeune homme vigoureux, rempli d'amertume, peu à peu investi par un spectre qui le vide de sa substance initiale (l'amour) pour l'initier à la politique et faire survivre le père à travers l'enfant.

Ainsi, le personnage d’Hamlet a perdu de sa dérision et ses aspects fantasques ont disparu au profit d’une amertume plus marquée. Il est devenu plus sombre et acerbe que dans l’œuvre de Shakespeare. Le drame est centré sur les affres et les doutes d’Hamlet, qui, face à un choix presque cornélien, est partagé entre le devoir de vengeance et l’affect. Les sentiments qu’il éprouve le freinent dans son entreprise

La mise en scène de 2003 au Gran Teatre del Liceu

Les décors créés par l’architecte et le décorateur Christian Fenouillat sont intemporels et donnent  à l’action un cadre neutre, soulignent l’universalité de l’intrigue et des personnages.

Ce décor sombre s’accorde parfaitement aux costumes sombres et austères de tous les autres personnages mis à part Ophélie.

Ophélie est le seul personnage qui contraste fortement avec ses vêtements clairs par rapport aux autres, qui est mis en avant visuellement par rapport à ce décor sombre et qui de part sa tessiture devient un personnage original et unique différent de tous les autres aux tessitures plus graves.

De plus dans la mise en scène c’est la seule qui chante dans des positions les plus atypiques les unes que les autres (dans la scène de la folie principalement) et elle semble être la plus « légère » dans ses mouvements, la plus libre de ses gestes contrairement aux autres personnages qui semblent aliénés, emprisonnés dans leurs corps et dans leurs mouvements comme s’ils portaient un poids.

Le chœur possède également un rôle très important dans cette mise en scène. Il sert souvent de toile de fond sur laquelle les actions des personnages principaux se détachent pour acquérir toute l’importance et la signification nécessaire

Lors de la représentation de la pantomime il prend un rôle plus actif.

La scène trouve un caractère presque expressionniste lorsque les ombres des acteurs sont projetées au dessus des têtes horrifiées du roi et de la reine révélant le sentiment de culpabilité que le pantomime réveille dans leurs esprits.

On a dit l'importance que Thomas accordait à Ophélie dans cette mise en scène, qui occupe une place centrale. C’est ce que nous allons étudier dans notre dernière partie.

Ophélie : personnage inouï  à qui Thomas dédie un des plus grands moments de l’Opéra français

Personnage en contraste avec les autres   

Une des modifications les plus importantes de la pièce de Shakespeare est la mise en avant du personnage d’Ophélie. Ophélie devient un personnage central au même titre que Hamlet.

Elle va se distinguer par rapport aux autres protagonistes. Thomas a voulu mettre en avant ce personnage peu entendu dans le drame de Shakespeare qui va contraster fortement par rapport aux autres.

Dans la mise en scène de Patrick Caurier et Moshe Leiser, elle apparaît comme le seul personnage vêtu de blanc, le seul personnage lumineux qui contraste fortement avec les costumes des autres protagonistes qui sont sombres et austères. Mais le blanc de la robe nuptiale d’Ophélie contraste aussi fortement avec les décors sombres  qui encadrent la scène.

Ce jeu d’oppositions chromatiques entre la blancheur d’Ophélie d’une part, l’obscurité du cadre d’autre part, n’est pas sans rappeler le poème de Rimbaud Ophélie qui est inclus dans ses cahiers de Douai. Nous reviendrons un peu plus tard sur ce poème qui rappelle l’Ophélie de Thomas et qui semble illustrer également l’Ophélie du peintre Millais.

Notons tout de même que la mise en scène originale montrait pour la première fois sur scène l’étendue d’eau dans laquelle se noyait Ophélie, ce qui rappelle donc le poème mais aussi de nombreuses représentations picturales de la jeune femme.

Thomas met donc en évidence le personnage d’Ophélie par contraste par rapport aux autres protagonistes. Il accorde également à la jeune femme une scène qui est resté comme un des plus beaux moments de l’opéra français : la scène de la folie. Elle va être mise en scène de façon beaucoup plus spectaculaire et beaucoup plus importante à l’Opéra .Alors que dans la pièce la mort d’Ophélie n’y est que brièvement évoquée, elle est chantée pendant tout un acte entier à l’Opéra (l’acte IV « un site champêtre »)

Cette scène de la folie est renforcée par les prouesses vocales de la cantatrice, ce qui donne un poids encore plus important à la figure féminine dans l’Opéra d’Hamlet. La cantatrice utilise la panoplie du bel canto, chant qui traduit la folie de cette Ophélie tourmentée. Car les vocalises d’Ophélie montrent  alors son incapacité de parler, et montrent qu’elle sombre peu à peu dans une démence. Elle est souvent accompagnée par la flûte, la clarinette ou le hautbois qui viennent renforcer ces sentiments ou qui dialoguent avec elle dans la scène de la folie. L’Opéra de Thomas doit son succès notamment à la scène de la folie qu’il a écrite pour son Ophélie. Ces scènes qui plaisent au public bourgeois de l’époque  sont fréquentes dans l’opéra du XIXème .Elles sont caractéristiques de l’expression des passions.

On retrouve une des scènes de folie très célèbre dans le Macbeth de Verdi ou Lady Macbeth tout comme Ophélie est portée au premier plan de la scène et qui vit dans l’Opéra une scène de la folie : celle de son somnambulisme.

La place prépondérante donnée à l’amour

En donnant à Ophélie un des places les plus importantes de  son Opéra, Thomas a quelque peu modifié les enjeux de la pièce de Shakespeare et a laissé à  l’amour et au couple Hamlet/Ophélie  une place prépondérante. L’Opéra s’attache plus à mettre en scène le croisement du destin de la jeune femme et du prince du Danemark. Il va dépeindre deux caractères très différents, inconciliables, qui nous disent l’amour impossible auquel sont voués les deux personnages.

Ophélie incarne l’amour, le monde de l’affect et du désordre des sentiments.

Hamlet est poussé par le devoir, la raison, la morale et par la voix vengeresse du spectre de son père.

Hamlet va accomplir son devoir et choisir la raison et la loi pour trouver sa place dans la société, et va repousser Ophélie, qui n’a dès lors d’autre recours que la mort.

Ambroise Thomas, réinterprète la pièce de Shakespeare et amène ainsi l’idée que l’insertion sociale passe par l’abandon de tous sentiments. Ophélie, qui n’a pu s’y résoudre, a donc sombré dans la folie qui l’a mené à la mort.

Le personnage d’Ophélie devient plus autonome, elle n’est plus un prétexte aux pulsions névrotiques de Hamlet comme dans la pièce Shakespearienne.

Ophélie, personnage autonome dans la scène artistique romantique du XIXème siècle

Thomas va porter à la scène une Ophélie que l’on avait que peu entendue dans le drame de Shakespeare. La scène de la folie donne au personnage une nouvelle importance d’autant plus soulignée par les artistes romantiques du XIXème siècle qui placent Ophélie au centre de leurs œuvres d’art ; comme Millais ou Rimbaud.

Le personnage d’Ophélie va créer l’émergence d’un mythe sur la scène française.

Peintres et poètes libèrent le personnage du texte shakespearien, et l’intègrent à toute une constellation de figures féminines.

Le poème de Rimbaud mérite une place particulière dans cet engouement artistique pour le personnage d’Ophélie.

Comme nous l’avons vu précédemment, le personnage de Thomas, dans sa mise en scène mais aussi dans sa place contrastive par rapport aux autres personnages peut faire penser à l’Ophélie du poème de Rimbaud qui participe largement à l’émergence du mythe sur la scène française. Le  poème se construit  selon une alternance rigoureuse de notations visuelles et auditives, ce qui résume bien l’ambiance de la scène de l’Ophélie de Thomas.

Le poème présente des analogies troublantes avec le tableau de Millais datant de 1855 qui est l’un des plus importants dans l’exploitation artistique du mythe d’Ophélie. Le tableau rappelle lui aussi l’Ophélie d’ Ambroise Thomas pale et blonde, proche de la nature qui « joue » et danse avec les fleurs dans la mise en scène de Caurier et Leiser.

Conclusion

Depuis le XIXème siècle Hamlet a connu de nombreuses relectures par de nombreux domaines artistiques, de la peinture à l’opéra en passant par la poésie.

Mais ces multiples lectures nous révèlent chaque fois des sens variés, des axes nouveaux qui nous orientent vers des chemins de lecture tous plus différents les uns des autres

S’il existe cette multiplicité d’interprétation c’est que les personnages centraux de l’œuvre (Hamlet et Ophélie) sont eux même tout aussi insaisissables que la pièce. Ce sont des personnages aux multiples facettes qui ont une véritable profondeur qui peut être interprétée à l’infini mais qui ne peuvent jamais être totalement compris.

Cette richesse du personnage et de la pièce a permis à Thomas d’en faire sa lecture originale en se soumettant aux contextes de son siècle et de son domaine et en laissant sa marque propre pour donner un nouvel éclairage à l’œuvre préexistante ; comme un des nombreux lecteurs d’Hamlet qui ont laissé leurs interprétations propres.

Et c ‘est chaque interprétation différente qui alimente et enrichi l’œuvre au fil des siècles

Comme disait Laforgue dans ses Moralités légendaires à la fin de son histoire Hamlet ou les suites de la piété filiale :« Un Hamlet de moins ; la race n’en est pas perdue, qu’on se le dise ! »

Car il reste encore de nombreuses lectures inexploitées d’Hamlet, de nombreux Hamlet à mettre en scène.

Cette évolution du mythe de Hamlet, nous pouvons le mettre en parallèle avec celui de l’Opéra qui comme le mythe est en constante évolution.

Bibliographie

Littérature:

William Shakespeare, Hamlet

Jules Laforgue, Moralité légendaire, « Hamlet ou les suites de la piété Filiales ».

Arthur Rimbaud les cahiers de Douai « Ophélie »

Sur Hamlet de Thomas :

http://www.musique.ac-aix-marseille.fr/DOCS/Dossier-pedagogique-opera_Hamlet.pdf

Emissions sur France Musique  du lundi 12 avril au vendredi 16 avril 2010 « Grands compositeurs » sur Ambroise Thomas.

http://fr.wikipedia.org/wiki/Ambroise_Thomas

http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k69686k.image.langFR

Tableaux sur Ophélie :

John Everett Millais , Ophelia (1852)

Odilon Redon, la Mort d’Ophélie (1905)

Pour citer ce document

Fanny Lacube, «Hamlet», Littemu [En ligne], Découverte de l'opéra, mis à jour le : 21/09/2010, URL : http://publications.univ-provence.fr/littemu/index188.html.